Chapitre 52
La Forêt d'Irmana s'annonça bien avant qu'on ne la voie vraiment. La navette militaire qui nous transportait depuis Chasmata s'était mise à vibrer différemment une trentaine de minutes avant l'atterrissage, l'appareil ralentissant pour épouser le relief d'un continent que je n'avais jamais foulé, Lada, plus vert que tout ce que j'avais connu jusque-là de Vénus, une étendue de canopée sombre qui s'étirait à perte de vue sous le hublot, coupée seulement, par endroits, de rivières qui serpentaient comme des fissures d'argent dans une masse de feuillage compacte.
« On dirait qu'il y a rien du tout là-dessous », dit Valkan, le visage collé à la vitre à côté de moi. « Comment ils comptent faire atterrir mille navettes là-dedans. »
Il n'eut pas longtemps à attendre sa réponse. La forêt s'ouvrit d'un coup, sans transition, comme si quelque chose, il y a longtemps, avait arraché un cercle parfait à même la canopée et ne l'avait jamais laissée se refermer. Et au centre de cette clairière, plus vaste que n'importe quel espace dégagé que j'avais vu de toute ma vie, se dressait le stade.
Je compris, en le voyant, pourquoi personne n'avait jamais su en déterminer l'origine. Ce n'était pas simplement vieux. C'était vieux d'une façon qui ne ressemblait à rien de ce que l'Empire avait construit, les gradins concentriques taillés à même une pierre grise presque noire, veinée de dépôts minéraux qui n'existaient nulle part ailleurs dans les archives géologiques qu'on nous avait fait étudier, une pierre qui semblait avoir poussé là plutôt que d'y avoir été posée. La végétation avait repris possession de ses hauteurs, des lianes épaisses comme des membres humains s'enroulant autour des colonnes effondrées, des arbres entiers ayant percé, au fil des millénaires, à travers les fissures des gradins supérieurs, sans jamais réussir à faire tomber l'ensemble de la structure. Au centre, l'arène principale s'ouvrait comme un cratère à l'intérieur du cratère, ses dimensions rendant presque comique, par contraste, le souvenir que je gardais du hall d'entraînement de Chasmata.
Autour de la structure originelle, les trente fosses secondaires qu'Ursa avait mentionnées se distinguaient à peine depuis les airs, de simples renfoncements circulaires disséminés dans la roche, reliés entre eux par un réseau de couloirs taillés à même la pierre, dont l'exploration complète, disait-on déjà dans les navettes, prendrait des années à quiconque voudrait vraiment la mener à bien.
Ce fut le camp, cependant, qui me frappa le plus une fois qu'on eut posé le pied au sol. L'Empire avait dû défricher une portion entière de la forêt environnante pour l'installer, une ville de toile et de métal poussée en quelques semaines à peine, s'étendant sur plusieurs kilomètres autour du stade lui-même. Des rangées de tentes militaires, organisées en blocs distincts pour chacune des vingt sections, chaque bloc marqué d'un étendard différent que je n'avais encore jamais vu, s'alignaient avec une précision presque mathématique le long d'allées de terre battue. Plus loin, des structures plus lourdes, des tentes-cantines assez vastes pour nourrir des centaines de personnes à la fois, des postes médicaux dont les tentes blanches tranchaient nettement sur le vert sombre environnant, et, dominant tout le reste, une plateforme surélevée d'où l'Empereur et sa cour observeraient, plus tard, ce qui se déroulerait dans l'arène principale.
Partout, des soldats de la garnison impériale, bien plus nombreux que tout ce que j'avais vu à Luvenia, s'affairaient entre les rangées de tentes, certains montant encore les dernières installations, d'autres simplement postés, immobiles, le regard passant sur nous avec une curiosité qu'ils ne cherchaient pas toujours à dissimuler.
« Vise un peu comment ils nous regardent », dit Zarian, remontant son bonnet d'un geste distrait tandis qu'on traversait le camp vers le bloc réservé à notre section.
Je le remarquai aussi. Pas de l'hostilité, ni même vraiment de la méfiance. Quelque chose de plus complexe, un mélange que je n'avais pas l'habitude de croiser sur des visages d'adultes qui n'appartenaient pas au projet.
On passa devant un groupe de soldats assis autour d'un poste de ravitaillement, leur conversation s'interrompant à moitié en nous voyant approcher, sans totalement s'arrêter pour autant.
« ...c'est vrai qu'ils peuvent vraiment durcir leur peau comme ça, sans Core visible ? » disait l'un d'eux, un homme d'âge mûr, l'insigne d'un régiment que je ne reconnus pas cousu sur l'épaule.
« Le petit, là, celui qui vient de passer », répondit un autre, plus jeune, le menton pointé discrètement dans ma direction sans que je sois censé le voir. « Paraît qu'il a arrêté une explosion en pleine face, y'a des années. Sans une égratignure. »
« C'est pas naturel. »
« C'est pas naturel, mais c'est pas rien non plus. » Le plus jeune haussa les épaules. « Moi je trouve ça plutôt impressionnant, ce qu'ils arrivent à faire. On devrait peut-être arrêter de s'en tenir qu'à des fusils, avec ce genre de potentiel qui existe. »
Le premier soldat ne répondit pas tout de suite, son regard suivant notre groupe un moment de plus avant de se détourner.
« Impressionnant, ouais. » Sa voix avait changé de registre, plus basse, plus lourde. « Mais des gamins quand même. On les regarde se battre comme des adultes, on oublie presque que la plupart d'entre eux ont à peine seize ans, au compte vénusien. »
« Ça, j'te l'accorde. » Le plus jeune resta silencieux un instant. « Empire les a bien façonnés pour qu'on oublie ça facilement. »
On s'éloigna avant d'entendre la suite, mais cet échange resta accroché quelque part en moi, plus profondément que je ne m'y attendais. Ce n'était pas la première fois que j'entendais des civils, ou des soldats, s'exprimer sur ce qu'on était. Mais il y avait dans ce ton-là quelque chose de neuf, ni de la peur, ni du dégoût, ni même de la simple fascination distante des premiers jours à Luvenia. Une forme d'admiration sincère pour ce que le Core et les Arts représentaient, mêlée à une tristesse tout aussi sincère pour ce qu'on avait fait de nous, les deux sentiments existant côte à côte sans jamais vraiment se contredire, même si aucun d'entre eux n'avait encore rien vu de ce dont on était réellement capables.
Notre bloc de tentes se trouvait en bordure du camp, à quelques centaines de mètres à peine de l'entrée principale du stade, un arrangement que Lorencee, en installant lui-même sa tente de commandement au centre du bloc, qualifia de « privilège du rang », sans donner plus de détails.
Le lendemain matin, l'annonce du tirage au sort tomba sur toutes les montres holographiques du camp en même temps, convoquant l'ensemble des trois mille cinq cent huit participants sur les gradins extérieurs du stade, en attente des résultats qui devaient déterminer, groupe par groupe, la composition des Cercles.
Je retrouvai mon nom projeté sur l'un des écrans géants installés autour du stade un peu après midi, dans un groupe de dix noms que je parcourus rapidement, cherchant d'instinct ceux que je connaissais déjà. Mon estomac se noua avant même que je finisse de lire.
Fosse Douze. Utu. Et, trois lignes plus bas, un nom que je n'avais plus prononcé depuis des années, un nom que la nouvelle politique des matricules avait rendu, comme le mien, à celui qui l'avait porté sous une simple lettre et un chiffre.
Parisse.
P-R61.
La cicatrice sur ma gorge, effacée depuis longtemps par les soins de Kia mais toujours présente quelque part dans ma mémoire, sembla se rappeler à moi d'un coup, une sensation fantôme qui remonta le long de mon cou avant que je puisse la raisonner. À l'époque, il n'avait pas encore d'Art. Juste un bâton court, à double embout, et une façon de s'en servir qui n'avait rien à voir avec la lourdeur qu'on aurait pu attendre d'une arme pareille. Il me l'avait passé autour de la gorge par-derrière, un mouvement que je n'avais pas vu venir, et avait serré jusqu'à ce que l'instructeur intervienne, quelques secondes avant que je perde connaissance pour de bon.
« C'est qui, Parisse ? » demanda Valkan, lisant la liste par-dessus mon épaule, sa curiosité aussi directe que d'habitude.
« Quelqu'un de la section », dis-je, la voix plus tendue que je ne l'aurais voulu. « On s'est affrontés à l'épreuve de Chasmata. Il y a cinq ans. »
« Et ? »
Je ne répondis pas tout de suite, ma main remontant presque malgré moi vers ma gorge.
« Ça s'est mal passé. »
Valkan me regarda un instant, comprenant visiblement qu'il n'obtiendrait rien de plus détaillé pour l'instant, et reporta son attention sur le reste de la liste plutôt que d'insister.
« T'as deux Éveillés dans ton groupe », dit-il, le doigt suivant les noms un par un. « Parisse. Et une certaine Odyle, de la section de Rask. »
Deux Éveillés sur dix, dans un même cercle, dont l'un que je connaissais déjà comme capable de m'ouvrir la gorge d'un simple geste de la main.
« C'est jouable », dit Zarian, qui avait lu la liste à son tour sans que je le remarque approcher, sa voix aussi neutre que d'habitude, mais avec quelque chose dessous qui ressemblait à une véritable évaluation plutôt qu'à une simple politesse rassurante. « Deux Éveillés dans un groupe de dix, c'est pas rare. Le tirage est censé être aléatoire. »
« Aléatoire pour tout le monde sauf pour moi, apparemment », dis-je, sans vraiment y mettre d'amertume, plutôt une forme de fatalisme résigné.
Je cherchai les autres noms familiers dans la liste des Cercles projetée sur l'écran voisin, Kia dans la Fosse Trois, Icar dans la Fosse Dix-Neuf, Saijy et Delion tous deux dans la Fosse Sept, Mika dans la Fosse Vingt-Deux. Aucun d'entre eux ne partageait mon groupe.
« On sera pas là pour te couvrir », dit Kia, apparue près de moi sans que je l'entende venir, ses yeux passant sur la liste avec cette même inquiétude qu'elle n'essayait jamais complètement de dissimuler quand il s'agissait de moi.
« J'ai pas besoin d'être couvert. »
« Je sais. » Elle ne parut pas convaincue par sa propre affirmation. « Mais fais quand même attention à Parisse. Il a jamais oublié ce combat, à ce qu'on m'a dit. Il en parlait encore, à Chasmata, y'a pas si longtemps. »
Je n'eus pas le temps de lui demander ce qu'elle entendait par là. Un mouvement dans les gradins voisins attira mon attention, et je reconnus, quelques rangs plus haut, Voycho, accompagné de Sayo comme toujours, en visite informelle avant le début des Cercles, serrant quelques mains parmi les officiers présents.
Il m'aperçut au même moment, et son visage s'éclaira d'un sourire qui n'avait plus rien du prince guindé des premiers jours à Luvenia.
« Utu ! » Il descendit deux rangées à la fois pour me rejoindre, ignorant complètement le protocole que Sayo semblait vouloir imposer par réflexe derrière lui. « Fosse Douze, c'est ça ? Je viens de voir la liste. »
« Ouais. »
« Je serai là. » Il le dit sans la moindre hésitation, comme une évidence qui n'avait pas besoin d'être justifiée davantage. « Mon père a ses propres obligations sur l'arène centrale, mais rien ne m'empêche d'aller voir les Cercles d'abord. »
« T'as pas besoin de faire ça. »
« Je sais. » Il eut ce même sourire tranquille. « C'est pour ça que je le fais. »
Il ne resta pas plus longtemps, Sayo l'entraînant déjà vers la suite du protocole prévu pour la matinée, mais quelque chose dans cet échange bref suffit à desserrer, un peu, le nœud qui s'était formé dans mon estomac depuis que j'avais lu le nom de Parisse.
La Fosse Douze se révéla être une dépression circulaire d'une trentaine de mètres de diamètre, ses parois de pierre grise s'élevant sur près de dix mètres avant de laisser place aux gradins où s'entassaient déjà les soldats venus assister au spectacle, leur nombre suffisant pour que le brouhaha de leurs conversations résonne étrangement contre la pierre ancienne.
On nous fit descendre par groupes de dix dans l'arène, à intervalles réguliers, chaque cercle attendant son tour dans une galerie adjacente où l'attente pesait plus lourd, je crois, que le combat lui-même.
Quand vint mon tour, je descendis dans la fosse aux côtés de neuf autres visages, certains familiers de loin, d'autres complètement inconnus, portant les couleurs de sections dont je n'avais jamais appris le nom avant cette semaine. La plupart avaient gardé leur arme personnelle contre eux, le règlement du tournoi n'imposant aucune restriction de ce côté-là, et je sentis le poids familier de ma propre lance-faux à double lame contre mon dos, sanglée là où je l'avais fixée avant de descendre.
Parisse se tenait déjà là, immobile, à l'opposé du cercle. Il avait changé, en cinq ans, comme on avait tous changé, plus grand, les traits un peu plus affirmés que dans mon souvenir, mais ses yeux, quand ils croisèrent les miens, portaient exactement la même intensité froide que je me rappelais de Chasmata, cette même certitude tranquille de quelqu'un qui savait déjà comment le combat allait se terminer.
« G-R49. » Il ne prit pas la peine d'utiliser mon nom, comme s'il refusait, par principe, de m'accorder ce qu'on m'avait accordé cinq ans plus tôt. « J'espérais qu'on se retrouve un jour. »
« C'est Utu, maintenant. »
« Je sais comment tu t'appelles. » Un sourire fin, presque poli, traversa son visage. « Je choisis juste de pas l'utiliser. »
Un instructeur, posté sur une plateforme surélevée au bord de la fosse, leva un drapeau, signal que le compte à rebours avant le début du cercle venait de démarrer.
Je jetai un regard rapide vers les huit autres participants. La plupart évaluaient déjà leurs adversaires potentiels avec cette même attention nerveuse que je devais probablement afficher moi-même, cherchant à repérer qui représentait la plus grande menace avant même le premier coup. Une fille, un peu plus loin, portant les couleurs de la section de Rask, se tenait avec une immobilité particulière qui ne ressemblait à aucune posture d'attente ordinaire, ses yeux fermés, comme si elle écoutait quelque chose que personne d'autre ne pouvait entendre. Odyle, devinai-je, l'autre Éveillée du groupe.