Chapitre 51
Elinar n'avait rien de la démesure de Carthaga, ni même de l'agitation nerveuse de Luvenia dans les jours qui avaient précédé l'attaque. C'était une ville tranquille, construite en terrasses douces le long d'une rivière artificielle qui descendait depuis les hauteurs de Chasmata, à une centaine de kilomètres de la base, suffisamment loin pour qu'on ait l'impression, en y marchant, d'appartenir un peu moins au projet et un peu plus à nous-mêmes.
C'était là que Kia et moi passions, depuis quelques mois, la plupart de nos Ruezi.
Elle m'attendait déjà sur la place du marché quand j'arrivai, assise sur le rebord de la fontaine centrale comme si elle avait toujours eu ce droit-là, et je m'arrêtai une seconde de trop en la voyant avant de me forcer à continuer d'avancer normalement.
Elle avait acheté la tenue qu'elle portait la semaine précédente, avec l'argent que l'Empire nous versait désormais chaque Ruezi, un petit supplément que Voycho avait fait accorder à tous les enfants du projet peu après mon retour de Carthaga, sans grande cérémonie, comme s'il s'agissait d'une évidence plutôt que d'une faveur. Une jupe blanche, ornée de fins motifs dorés qui couraient le long de l'ourlet, un haut du même blanc, large et léger, qui bougeait avec elle plutôt que sur elle, et des bottines assorties qu'elle avait insisté pour choisir elle-même, contre l'avis de la vendeuse qui lui proposait autre chose.
« Tu me regardes bizarrement », dit-elle, sans même se retourner complètement.
« Je te regarde pas bizarrement. »
« Tu me regardes en tout cas. »
Je n'eus rien à répondre à ça, alors je ne dis rien, et elle eut ce sourire qu'elle gardait pour les fois où elle savait exactement ce qu'elle venait de provoquer.
Je portais, moi, ce que je portais depuis que j'avais commencé à choisir mes propres habits plutôt que de recevoir un uniforme identique à celui des cent soixante-quatorze autres enfants de ma section, un pantalon blanc ample, taillé large pour qu'on puisse bouger sans y penser, et un t-shirt tout aussi blanc, large lui aussi, que Zarian m'avait aidé à choisir un jour en affirmant, sans que je sache s'il plaisantait ou non, que le blanc n'était « la couleur de personne, donc la couleur de tout le monde ». Je n'avais jamais vraiment compris ce qu'il voulait dire par là, mais l'idée m'avait plu suffisamment pour que je la garde.
On marcha sans destination précise, comme on le faisait presque toujours, s'arrêtant devant les étals qui nous tentaient, une odeur de pain chaud ici, un vendeur de fruits confits qui appelait les passants un peu plus loin. Kia s'arrêta devant un étal de bijoux artisanaux tenu par une femme âgée, examinant une série de pendentifs en pierre polie avec cette attention totale qu'elle accordait à tout ce qui l'intéressait vraiment.
« Celui-là », dit-elle, désignant une pierre bleu-vert, translucide, taillée en forme de goutte. « Regarde. »
Elle se pencha vers moi pour me le montrer de plus près, la pierre tenue entre deux doigts à quelques centimètres de mon visage, et je réalisai, un peu trop tard pour reculer sans que ça paraisse étrange, à quel point elle s'était approchée pour ça. Ses cheveux, qu'elle portait détachés ce jour-là, effleurèrent mon épaule. Je sentis quelque chose se resserrer dans ma poitrine, une chaleur idiote qui n'avait rien à voir avec le soleil diffus de Vénus, et je fixai la pierre avec une concentration largement excessive pour ce qu'elle méritait vraiment.
« C'est joli », dis-je, la voix un peu plus rauque que je ne l'aurais voulu.
Kia releva les yeux vers moi, et quelque chose dans mon expression dut la trahir, parce que son sourire s'élargit d'un coup, pas moqueur, juste content, comme si elle venait de confirmer une théorie qu'elle entretenait depuis un moment.
« Ça va, Utu ? » dit-elle, avec une innocence beaucoup trop appliquée pour être sincère. « T'as l'air tout rouge. »
« C'est le soleil. »
« Y'a pas vraiment de soleil, ici. »
« C'est la chaleur, alors. »
« Il fait pas si chaud. »
Je ne trouvai rien de mieux à répondre, et elle n'insista pas davantage, se contentant de garder ce sourire un instant de plus avant de se détourner vers la marchande pour négocier le prix du pendentif, comme si de rien n'était, comme si elle n'avait pas, avec une précision presque chirurgicale, pris un plaisir tranquille à me mettre dans cet état.
Elle finit par l'acheter, l'attachant elle-même autour de son cou d'un geste rapide, et on reprit notre marche vers les berges de la rivière, où quelques familles d'Elinar profitaient elles aussi de leur propre journée de repos, des enfants qui couraient entre les pierres plates, des adultes assis à l'ombre de grands arbres dont je n'avais jamais appris le nom.
On s'assit là un moment, les pieds presque dans l'eau, sans parler de grand-chose, cette qualité de silence qu'on avait fini par cultiver entre nous et qui n'avait plus jamais eu besoin d'être comblée à tout prix.
« Cinq ans de retard », dit-elle à un moment, sans préambule, en regardant l'eau plutôt que moi. « Tu te souviens, je t'avais dit ça. »
« Je m'en souviens. »
« On les a plus, maintenant. Les cinq ans de retard. »
Je la regardai, et elle tourna enfin la tête vers moi, cette même franchise directe dans les yeux qu'elle avait toujours eue, sans la moindre trace de l'ironie d'un peu plus tôt.
« Non », dis-je. « On les a plus. »
Elle posa sa tête contre mon épaule, comme elle l'avait fait tant de fois déjà que ça avait fini par devenir un geste sans besoin d'explication, et on resta comme ça jusqu'à ce que la lumière de Vénus commence sa descente, sans un mot de plus, parce qu'aucun de nous deux n'en avait vraiment besoin pour que ça compte.
L'ordre de rassemblement général tomba le lendemain matin, avant même le petit-déjeuner, un message diffusé simultanément sur toutes les montres holographiques de la base de Chasmata, sans autre précision qu'une heure et un lieu.
« Toute la section, dans le hall d'entraînement principal. Immédiatement. »
On s'y présenta par petits groupes, encore un peu ensommeillés pour certains, Valkan bâillant ostensiblement à côté de Zarian qui, lui, semblait déjà parfaitement éveillé comme toujours. Icar arriva parmi les derniers, cette expression fermée qu'il gardait pour tout ce qui touchait de près ou de loin à des ordres impériaux non annoncés.
Le hall n'était pas seulement rempli de notre section. D'autres, dont certains visages m'étaient déjà familiers pour les avoir croisés en mission, portant les insignes de sections dont j'avais appris à reconnaître les couleurs au fil des années, occupaient le reste de l'espace, jusqu'à ce que le hall entier soit plein d'une masse de visages qui se ressemblaient tous, à des degrés divers, cette même base génétique qu'on partageait tous, retravaillée différemment par les années et les vœux que j'avais formulés cinq ans plus tôt. On avait tous grandi ensemble, quelque part sous Carthaga, avant que le projet ne nous disperse par sections à huit ans. Mais ça faisait maintenant près de treize années vénusiennes que je n'avais pas revu la plupart de ces visages-là réunis au même endroit, et cette différence-là se sentait, une tension nouvelle qui n'avait rien à voir avec le simple fait de croiser une poignée de visages inconnus sur le terrain.
Lorencee se tenait devant nous, sans son exosquelette cette fois, sa cigarette électronique remplacée, comme souvent depuis quelque temps, par rien du tout. À ses côtés, un écran tactique bien plus grand que celui qu'on utilisait d'ordinaire avait été installé.
Le visage d'Ursa y apparut quelques instants plus tard.
« Je vais être bref », dit-il, sans autre préambule. « Cette année marque le cent-cinquantième anniversaire de Sa Majesté l'Empereur Solvan IV, selon le calendrier vénusien. »
Un murmure discret parcourut le hall.
« Pour marquer cette date, l'Empereur a souhaité un événement à la hauteur de ce qu'est devenu, depuis quinze ans, le projet Perfection. » Ursa marqua une pause, laissant le silence s'installer. « Un tournoi. Réunissant, pour la première fois de son histoire, l'intégralité des enfants du projet, toutes sections confondues. »
« Toutes ? » dit quelqu'un, quelque part derrière moi, une voix que je ne reconnus pas.
« Toutes. » Ursa ne chercha pas à identifier qui avait parlé. « Trois mille cinq cent huit matricules, répartis à travers l'Empire entre Chasmata et les dix-neuf autres sections régionales, seront convoqués. »
Dix-neuf autres sections. Je jetai un regard vers Icar, qui n'avait pas bronché, puis vers Kia, qui semblait absorber l'information avec cette même concentration totale qu'elle réservait d'ordinaire à un patient sur une table de soin.
« Le tournoi se tiendra dans la Forêt d'Irmana, sur le continent de Lada », continua Ursa, tandis qu'une image apparaissait sur l'écran, une structure massive de pierre grise à moitié engloutie par une végétation dense, des gradins concentriques s'enfonçant vers une arène centrale, le tout d'une taille qui rendait difficile d'en évaluer l'âge réel. « Un stade antérieur à l'Empire lui-même. Personne, à ce jour, n'a jamais déterminé avec certitude qui l'a construit, ni dans quel but. Les archives impériales les plus anciennes en font déjà mention comme d'une ruine, il y a plus de dix mille ans. »
« On va se battre dans un truc dont personne sait ce que c'est », murmura Valkan, quelque part à ma gauche, avec un enthousiasme qu'il ne cherchait pas vraiment à cacher.
« Sa Majesté, plusieurs membres du Conseil, ainsi que le Prince Voycho assisteront à l'intégralité de l'événement », dit Ursa. « Le stade sera également rempli, sur toute sa capacité, par des unités de la garnison impériale, venues de plusieurs continents pour l'occasion. »
Il laissa passer un silence, plus long que les précédents.
« Ce que je vais dire maintenant, je veux que ce soit parfaitement clair pour chacun d'entre vous. Aucun civil vénusien n'assistera à cet événement. Le secret du projet Perfection reste, à ce jour, entier auprès du peuple. Le stade se trouve dans une zone forestière classée interdite d'accès depuis des siècles, officiellement pour raisons de conservation naturelle. La garnison présente sera exclusivement composée de personnel habilité. Il n'y aura ni presse, ni retransmission, ni témoin extérieur à l'Empire. »
« Alors pour qui on se bat, exactement, si personne dehors doit le savoir ? » dit Icar, la voix posée mais avec cette pointe qui trahissait, chez lui, une véritable question plutôt qu'une simple remarque en l'air.
Ursa le regarda un instant à travers l'écran, comme s'il avait anticipé la question.
« Pour l'Empereur. Pour le Conseil. Et pour vous-mêmes. » Un temps. « Ce jour n'est pas fait pour être vu du peuple, A-T67... Icar. Il est fait pour que ceux qui décident de votre avenir voient, de leurs propres yeux, ce que le projet est réellement devenu. »
Personne ne trouva quoi répondre à ça.
« Reste la question de l'organisation », reprit Ursa, plus sec, plus pratique, comme s'il était soulagé de quitter le terrain des explications pour celui des faits. « Trois mille cinq cent huit participants ne peuvent pas s'affronter un par un sans que l'événement dure plusieurs mois. Vingt sections, cent soixante-quinze matricules en moyenne chacune. Voici donc comment les choses se dérouleront. »
Une nouvelle image remplaça la précédente, un schéma en plusieurs étages que Lorencee fit défiler lentement pour que tout le monde puisse suivre.
« Première phase. Les Cercles. » Ursa désigna la première section du schéma. « Le stade d'Irmana ne possède pas une seule arène, mais plusieurs, une trentaine de fosses secondaires creusées à même la roche autour de l'arène centrale, un vestige probable de son usage d'origine. Les participants seront répartis en groupes de dix, tirés au sort entre les vingt sections pour qu'aucun groupe ne soit composé de visages uniquement familiers. Plusieurs groupes s'affronteront simultanément dans chaque fosse, à tour de rôle, sur deux journées entières. »
« Un affrontement à dix, dans un même espace ? » dit Delion, fronçant les sourcils.
« Un affrontement de survie, pas un combat à mort », précisa Ursa. « Chaque cercle se termine dès que trois participants restent debout, capables de continuer, les autres ayant cédé, été mis hors de combat, ou expulsé de la fosse. Ces trois-là sont qualifiés pour la phase suivante. Les instructeurs présents dans chaque fosse ont autorité pour interrompre un combat à tout moment. »
« Et ceux qui n'ont pas d'Art ? » dit Valkan, sans la moindre trace d'inquiétude dans la voix, plutôt une forme de curiosité avide. « On les met à part ? »
« Non. » Ursa ne laissa pas la question flotter une seconde de plus qu'il ne fallait. « Éveillé ou non, chaque matricule inscrit au projet combat. Il n'y a pas de catégorie séparée, pas d'exemption pour qui n'a pas encore débloqué d'Art. Les groupes seront tirés au sort sans distinction entre les deux. »
Un silence différent parcourut le hall à ça, plus dense que les précédents. Je sentis, sans avoir besoin de me retourner, un certain nombre de regards glisser vers moi et vers Delion, les deux non-Éveillés les plus visibles de la section.
« C'est injuste pour la moitié d'entre nous », dit une voix, plus loin dans le hall, appartenant à une section que je ne connaissais pas.
« C'est le principe », dit Ursa, sans une once de compassion dans le ton. « Le projet ne trie pas ses combats sur le terrain selon qui a un Art et qui n'en a pas. Un tournoi qui le ferait ne prouverait rien d'utile à personne. »
Personne ne contesta davantage, même si je devinai, ici et là, que tout le monde n'était pas convaincu.
Trois cent cinquante et un groupes de dix, environ, trois qualifiés par groupe. Je fis le calcul dans ma tête presque malgré moi, une habitude que je n'avais jamais réussi à perdre depuis Chasmata.
« Ça nous amène à un peu plus de mille », dis-je, sans vraiment m'en rendre compte avant que les mots ne soient sortis.
Ursa hocha la tête, un vague signe d'approbation sur son visage habituellement impassible.
« Mille cinquante-trois, exactement. Deuxième phase. Les Duels. » L'écran changea de nouveau, affichant cette fois un schéma bien plus classique, un arbre de tournoi traditionnel. « À partir de là, l'affrontement redevient individuel. Un tirage au sort déterminera l'ordre des duels, en un contre un, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un seul vainqueur. Ces duels se dérouleront sur les jours suivants, dans l'arène centrale, devant l'Empereur et sa cour. »
Un peu plus de mille, réduits par élimination directe. Une dizaine de tours, à peu près, avant d'arriver à un seul nom.
« Et les blessures ? » dit Saijy, sa voix un peu plus tendue que d'habitude. « À cette échelle, avec autant de combats. »
« Des Éveillés spécialisés dans les soins seront présents en permanence dans chaque fosse et dans l'arène centrale », dit Ursa, et je vis Kia se redresser légèrement à ces mots, comme si elle savait déjà, sans qu'on ait besoin de le lui confirmer, qu'elle ferait probablement partie de ce contingent. « Les combats s'arrêtent à la reddition, à l'incapacité de continuer, ou sur décision d'un arbitre. Aucune mort n'est tolérée dans le cadre de ce tournoi, quelles que soient les circonstances. Quiconque enfreint cette règle en répondra personnellement devant moi. »
Il laissa cette dernière phrase peser un moment sur la salle entière.
« Une dernière chose », dit Ursa, alors que le schéma disparaissait de l'écran. « Ce tournoi n'est pas qu'une démonstration. Le vainqueur recevra une audience personnelle avec Sa Majesté, et le droit de formuler une requête, dans les mêmes conditions que celles accordées à G-R49... à Utu, après Luvenia. »
Un silence différent traversa le hall cette fois, plus dense, plus lourd de calculs silencieux que je voyais passer sur presque tous les visages autour de moi.
« Le tirage au sort des Cercles se fera à Irmana, le jour même », conclut Ursa. « Vous partirez pour la Forêt d'Irmana dans une semaine, jour pour jour. Le tournoi débutera dès votre arrivée sur place. D'ici là, entraînez-vous. Tous. »
L'écran s'éteignit.
Le hall resta silencieux un instant de plus, avant que le bruit ne reprenne d'un coup, dizaines de conversations se chevauchant, des noms de sections échangés, des paris à peine voilés sur qui pourrait affronter qui.
« Trois mille cinq cents et quelques », dit Valkan à côté de moi, un sourire qu'il ne cherchait absolument pas à réprimer. « Enfin un peu de challenge. »
« T'es sérieux », dit Zarian, sans lever les yeux de rien en particulier.
« Toujours. »
Icar, un peu à l'écart, n'avait pas bougé, les yeux fixés sur l'endroit où l'écran s'était éteint, cette même expression que je lui connaissais depuis Luvenia, celle qui apparaissait chaque fois que quelque chose touchait de trop près à ce qu'il refusait encore de nous expliquer complètement.
Je m'approchai de lui, sans un mot, et il tourna la tête vers moi après un moment.
« Plus de mille duels devant toute la cour impériale », dit-il, presque pour lui-même. « Et dix-neuf autres sections, réunies au même endroit comme avant le dispatch. On n'avait plus été tous ensemble comme ça depuis Carthaga. »
« Ça t'inquiète ? »
« Ça m'intrigue. » Il eut un demi-sourire, pas tout à fait sincère. « C'est pas la même chose. »
Je ne sus pas quoi répondre à ça, alors je ne dis rien, et il reporta son regard vers l'écran éteint, comme s'il pouvait encore y voir quelque chose que le reste d'entre nous avait manqué.
Autour de moi, la salle entière commençait déjà à vibrer d'une énergie que je n'avais pas ressentie depuis longtemps, quelque part entre l'excitation et une tension plus sourde que personne ne cherchait vraiment à nommer à voix haute.
Trois mille cinq cent huit enfants du projet, réunis pour la première fois depuis leur dispersion en sections. Un stade dont personne ne connaissait l'origine. Et quelque part, au-dessus de tout ça, une question qui n'avait toujours pas de réponse claire, celle que je m'étais posée pour la première fois au musée de Luvenia, et qui refit surface ce matin-là sans que je l'y invite vraiment.
Qu'est-ce que l'Empire ferait de nous, une fois qu'on aurait fini de le divertir.