Chapitre 50
Une mission, un peu moins de deux ans après Luvenia, illustra mieux que n'importe quel entraînement à quel point ma maîtrise avait évolué.
Notre groupe, envoyé sécuriser une plateforme d'extraction minérale menacée par une incursion de créatures sauvages remontées des profondeurs volcaniques, s'était retrouvé submergé plus vite que prévu, les créatures, massives, couvertes d'une carapace naturelle presque aussi dure que de la roche, arrivant en nombre supérieur à ce que le rapport initial avait estimé.
Je me souviens d'avoir densifié tout mon corps d'un coup, une répartition simultanée que je n'aurais jamais réussi à Luvenia, chaque partie de moi durcie à un degré différent selon ce qu'elle devait accomplir, les avant-bras au maximum pour encaisser les coups de mâchoire, les jambes juste assez pour absorber l'impact sans perdre en mobilité, les poings concentrés à l'extrême pour percer la carapace là où elle était la plus fine.
« Comment tu fais ça », avait crié Valkan par-dessus le vacarme, luttant lui-même pour maintenir une densification bien plus limitée sur un seul bras.
« Je pense plus en termes de zones séparées », avais-je répondu, sans vraiment avoir le temps de développer davantage. « Chacune indépendante des autres. »
Ce ne fut que bien plus tard, après la mission, qu'on eut le temps d'en reparler correctement, Valkan insistant pour que je lui explique, encore et encore, la mécanique exacte de cette répartition, jusqu'à ce qu'il parvienne, des mois plus tard, à reproduire une version simplifiée de la même chose.
Ce fut également pendant ces années que les Spirks firent leur apparition. Personne, à ma connaissance, n'avait anticipé ce développement, pas même les scientifiques du projet qui passaient leur temps à chercher les limites de ce que le Core et les Arts pouvaient produire. Le premier à en avoir matérialisé un s'appelait Palacius, un Éveillé de la section du Lieutenant Dalah, après une série d'expérimentations menées conjointement avec l'équipe scientifique de Selthis. Les détails exacts de cette découverte restaient flous, la plupart des informations circulant sous forme de rumeurs d'une section à l'autre, mais le résultat, lui, était indéniable : quelque chose de nouveau était devenu possible, quelque chose que même les créateurs du projet n'avaient jamais imaginé en concevant le système du Core.
Un Spirk, en théorie autant qu'en pratique, était un être à part entière, créé à partir du Core de son utilisateur, doté d'une âme façonnée par les désirs profonds de celui qui l'avait fait naître, et d'une technique propre, toujours liée d'une façon ou d'une autre à l'Art de son créateur. Absolument loyal, sans la moindre exception connue à ce jour, comme si le lien qui unissait un Spirk à son porteur touchait à quelque chose de plus fondamental que la simple obéissance.
Personne ne savait exactement combien de Spirks une seule personne pouvait matérialiser. Le record actuel, détenu par un Éveillé d'une autre section dont je ne connaissais que la réputation, s'élevait à cinq, un chiffre qui semblait déjà, d'après ce qu'on en disait, représenter une charge presque insoutenable sur les réserves de Core de son porteur en dehors du combat. La puissance et l'efficacité de chaque Spirk dépendaient directement de la qualité et de la quantité de Core investie dans sa création, mais le coût, en retour, était loin d'être négligeable, chaque Spirk représentant une ponction constante sur les réserves de son porteur, particulièrement lourde au combat, où l'entretien de leur présence pouvait vider un Éveillé bien plus vite que n'importe quel Art utilisé seul.
Kia en possédait deux.
Le premier, qu'elle avait nommé Azap, était capable de recréer un membre perdu à partir d'un échantillon suffisant d'ADN et d'une quantité conséquente de Core, Kia se chargeant ensuite, grâce à son propre Art, de souder ce membre reconstitué au corps du blessé avec une précision chirurgicale qu'aucun médecin ordinaire n'aurait pu approcher. Azap se présentait comme une silhouette translucide, presque liquide, dont la forme changeait légèrement selon la nature de la blessure qu'elle devait traiter, comme si elle s'adaptait instinctivement à chaque cas plutôt que de suivre une procédure figée.
Le second, Jisok, alternait entre deux états selon les besoins du combat. En phase offensive, sa technique, une forme de chirurgie appliquée à l'adversaire plutôt qu'à un allié, lui permettait de découper avec une précision redoutable les points les plus vulnérables d'un ennemi, une lame fine et presque invisible matérialisée à même son corps translucide. En phase défensive, cette même précision se retournait entièrement vers Kia elle-même, capable de la soigner en plein combat avec une rapidité qu'aucune intervention manuelle n'aurait pu égaler, refermant des plaies en quelques secondes à peine pendant qu'elle continuait de se battre.
Je me souviens encore de la première fois où je l'avais vue invoquer les deux en même temps, un après-midi d'entraînement à Chasmata, environ un an après le début de ces changements. Elle s'était effondrée à genoux juste après, la fatigue sur son visage plus marquée que je ne l'avais jamais vue, le souffle court, mais quelque chose dans ses yeux qui ressemblait à une fierté tranquille malgré l'épuisement évident.
« Ça vide complètement les réserves », m'avait-elle dit ce jour-là, encore essoufflée, pendant que je l'aidais à se relever. « Mais quand ça compte vraiment, j'ai plus besoin d'être seule pour tenir. »
« Tu peux pas les maintenir longtemps, alors. »
« Pas les deux en même temps, pas encore. » Elle avait souri, malgré la fatigue. « Mais je progresse. Azap et Jisok progressent avec moi, en un sens. C'est étrange à décrire. Comme s'ils apprenaient de la même façon que moi. »
Je n'avais jamais tout à fait compris ce qu'elle voulait dire par là, jusqu'à ce que je voie, des mois plus tard, Jisok exécuter un mouvement défensif que je n'avais jamais vu Kia lui apprendre explicitement, comme si le Spirk avait développé, à sa façon, quelque chose qui ressemblait à de l'instinct propre.
D'autres, dans notre groupe, tentèrent l'expérience à leur tour, avec des résultats variables. Icar, malgré tout son talent, ne parvint jamais à matérialiser quoi que ce soit de stable, ses premières tentatives produisaient des formes qui se dissolvaient en quelques secondes à peine, comme si son Art, trop orienté vers l'action directe et immédiate, résistait à l'idée même de déléguer une partie de lui-même à autre chose. Il finit par abandonner l'expérience après plusieurs mois, avec une frustration qu'il masquait mal derrière son ton habituel.
« C'est peut-être pas fait pour tout le monde », avait-il fini par admettre, un soir, sans grande conviction dans la voix.
Saijy, en revanche, réussit à matérialiser un unique Spirk, qu'il nomma Torin, une présence discrète, presque timide, dont la technique consistait à amplifier ponctuellement l'intensité d'une seule frappe de Saijy au prix d'une contrepartie plus lourde en Core, une sorte d'extension directe de son propre Art plutôt qu'une capacité entièrement nouvelle. Torin n'intervenait que rarement, réservé aux situations où Saijy avait besoin d'une puissance qu'il n'osait normalement pas se permettre par lui-même, cette même prudence qui le caractérisait depuis toujours transposée jusque dans son rapport avec sa propre création.
Delion, malgré des tentatives répétées encouragées par Mika, ne parvint jamais à en produire un seul, quelque chose dans la nature de son Art, cette barrière défensive née dans l'urgence à Luvenia, semblant fondamentalement incompatible avec le principe même d'un Spirk. Il finit par s'en amuser plutôt que de s'en frustrer, plaisantant que son propre corps faisait déjà office de rempart suffisant sans avoir besoin d'en créer un second.
Les cinq années ne furent pas qu'une succession d'entraînements et de découvertes techniques. La section elle-même changea de forme, plusieurs fois, au gré des missions et des affectations.
On perdit deux membres pendant cette période, pas à Luvenia, mais bien plus tard, lors d'opérations dont Lorencee refusa toujours de nous donner le détail complet, se contentant de nous informer des noms et de nous laisser le temps qu'il fallait pour en faire ce qu'on voulait. Ce furent les premiers deuils que je vécus avec un vrai nom à prononcer plutôt qu'un simple matricule, et je compris alors, d'une façon que je n'avais pas anticipée en formulant mon premier vœu, à quel point porter un nom rendait aussi la perte plus lourde, plus réelle, plus difficile à ranger quelque part et à oublier.
Icar ne parla jamais davantage de sa mission d'origine, celle où il avait rencontré cette présence qu'on avait entendue à Luvenia sans jamais la nommer. Mais je remarquai, au fil des années, une constance étrange dans son comportement, de petites absences, de brefs moments où son regard se perdait sur rien de particulier, où il semblait écouter quelque chose que personne d'autre ne pouvait entendre. Je n'en parlai jamais directement avec lui. Je crois que j'avais peur de ce qu'il aurait pu répondre, ou de ce qu'il n'aurait pas pu répondre du tout.
Entre Kia et moi, quelque chose continuait de se développer, lentement, sans jamais vraiment se précipiter ni se refermer non plus. On n'avait jamais eu besoin de le nommer précisément, cette chose entre nous, mais elle était là, dans chaque Ruezi qu'on finissait invariablement par passer ensemble, dans chaque combat où elle me rejoignait toujours en premier après la bataille pour vérifier que j'allais bien, avant même que quiconque d'autre n'ait le temps d'y penser.
Je me souviens d'un Ruezi en particulier, peut-être trois ans après Luvenia, où on avait marché pendant des heures sans destination précise à travers les rues d'une ville que je ne me rappelle même plus le nom, et où elle s'était arrêtée net, au milieu d'une rue quelconque, pour me regarder avec cette même franchise directe qu'elle avait toujours eue.
« Tu te souviens de la question que je t'ai posée à Luvenia ? » avait-elle dit. « Sur passer du temps ensemble, juste toi et moi. »
« Je m'en souviens. »
« On n'a jamais vraiment fini cette conversation. »
« Non. »
Elle avait souri, ce sourire qu'elle gardait pour les moments où elle avait déjà décidé quelque chose et qu'elle attendait juste que je la rattrape.
« On a cinq ans de retard, alors. »
Je n'avais pas su quoi répondre à ça sur le moment, mais quelque chose s'était réglé, ce jour-là, sans qu'on ait vraiment besoin de prononcer les mots qui auraient dû l'accompagner.
Delion et Mika, de leur côté, avaient fini par officialiser quelque chose que tout le monde soupçonnait depuis longtemps, sans jamais en faire une grande annonce, un jour, ils marchaient simplement main dans la main dans les couloirs de la base, et personne ne trouva ça particulièrement surprenant.
Saijy, lui, continuait de porter en lui cette même inquiétude qu'il avait exprimée à Luvenia, la peur de devenir quelqu'un pour qui la violence deviendrait normale. Cinq ans plus tard, je crois qu'il avait fini par trouver un équilibre fragile mais réel, capable de faire ce qu'il fallait quand il le fallait, sans jamais complètement perdre cette conscience aiguë de ce que ça lui coûtait à chaque fois.
Zarian restait toujours aussi discret, continuant d'exister sans jamais chercher à occuper plus d'espace que nécessaire, sa progression réelle rarement remarquée par ceux qui ne le connaissaient pas d'assez près.
Nos missions, pendant cette période, nous menèrent à travers différents continents de Vénus, jamais rien d'aussi marquant que Luvenia, mais suffisamment pour continuer de nous endurcir, de nous apprendre les uns des autres, de tisser entre nous ce genre de confiance qu'on ne peut construire qu'en ayant survécu ensemble, encore et encore, à des choses qu'on ne racontait jamais entièrement à ceux qui n'y avaient pas été.
L'organisation derrière les Suppliciés, celle qu'on avait affrontée dans cette fosse immense sous Luvenia, ne refit jamais surface de façon aussi spectaculaire pendant ces cinq années. Mais elle n'avait pas disparu non plus, des rapports occasionnels, des rumeurs de mouvements suspects ici et là, suffisamment pour que personne, à Chasmata comme à Carthaga, ne considère jamais le problème comme réglé. Juste en dormance, quelque part, attendant son heure.
Cinq années vénusiennes avaient passé depuis Luvenia. Et pourtant, en un sens, tout ce qui avait vraiment commencé là-bas, les noms, la liberté, ce qu'on était devenus, jusqu'à ces Spirks que personne n'avait vu venir, continuait encore de se dérouler, chapitre après chapitre, comme si cette semaine-là n'avait jamais vraiment cessé de nous façonner.
Je repensais parfois, certains soirs, à ce jeune garçon dans le hangar désaffecté de Chasmata, incapable de faire circuler son propre Core au-delà de ses veines, cherchant désespérément quelque chose qu'il ne savait même pas nommer. Ce garçon n'existait plus vraiment, pas de la même façon. Il avait un nom, maintenant, une maîtrise qu'il n'aurait jamais cru possible, des amis dont il connaissait les vrais visages plutôt que de simples numéros de classement, et une place dans un monde qui commençait, lentement, imparfaitement, à le reconnaître comme davantage qu'un instrument.
Mais quelque chose d'autre persistait aussi, sous toute cette croissance, cette même question que je m'étais posée pour la première fois au musée de Luvenia, en apprenant l'histoire des Sentimini, le dernier peuple libre de Vénus. Qu'est-ce que l'Empire ferait de nous, une fois qu'on aurait fini d'être utiles ? La question n'avait toujours pas de réponse claire, cinq ans plus tard. Mais je crois, avec le recul, qu'elle avait changé de nature sans que je m'en rende vraiment compte, moins une source d'angoisse pure qu'une chose qu'on portait ensemble, désormais, plutôt que seul.
Et quelque part, sous les niveaux les plus profonds de Vénus, une organisation qu'on avait à peine effleurée continuait probablement d'attendre son heure, patiente, silencieuse, portée par une voix qu'aucun d'entre nous n'avait jamais réussi à oublier complètement.
Mais ça, c'était une histoire pour plus tard.