Chapitre 49
L'attribution des noms commença moins d'une semaine après mon retour de Carthaga. Le processus, tel qu'Ursa l'avait mis en place, était d'une simplicité presque décevante après tout ce que la décision avait représenté. Un membre du personnel administratif distribua, section par section, un simple papier à chaque enfant, portant en en-tête le matricule concerné et un espace vide en dessous. Le nom qu'on souhaitait s'y écrivait à la main, sans autre formalité, avant d'être transmis pour validation et inscription officielle dans les registres impériaux.
« C'est tout ? » avait demandé Delion au fonctionnaire qui nous avait distribué les papiers dans la salle commune, retournant la feuille dans ses mains comme s'il s'attendait à trouver quelque chose de plus complexe au dos. « On écrit un nom et c'est réglé ? »
« C'est réglé », avait confirmé l'homme, avant de repartir vers la chambrée suivante sans plus d'explication.
Beaucoup d'entre nous s'étaient déjà, sans le savoir, préparés à cette décision depuis longtemps, empruntant des prénoms entendus au hasard d'une mission, d'un livre, d'une conversation surprise quelque part. D'autres s'entretinrent pendant des heures avant de trouver quelque chose qui leur convenait, échangeant des idées d'une chambrée à l'autre, demandant l'avis de ceux qu'ils connaissaient depuis toujours.
Pour Kia, Icar, Saijy, Delion et Mika, la démarche fut la plus simple de toutes, ils inscrivirent leurs papiers sans la moindre hésitation, sans avoir besoin d'en discuter entre eux ni de peser le moindre choix. Ces noms-là, ils les portaient déjà depuis des années, bien avant que l'administration impériale ne songe seulement à les officialiser. Kia et moi nous les étions donnés mutuellement, ainsi qu'à nous-mêmes, quand on avait cinq ans à peine, sans trop savoir à l'époque ce que ça représentait vraiment. Icar, Saijy, Delion et Mika avaient reçu les leurs plus tard, pendant l'épreuve de Chasmata, dans des circonstances qui n'avaient plus vraiment besoin d'être racontées ici tant elles nous appartenaient déjà depuis longtemps. Ce jour-là, ils ne firent que rendre officiel ce qui, entre nous, l'était déjà depuis toujours.
Zarian, anciennement Z-A23, remplit son papier en silence, sans consulter personne, et ne révéla son choix que le lendemain, sans grande cérémonie, remontant simplement son bonnet et énonçant le nom qu'il avait choisi comme s'il s'agissait d'un fait déjà établi depuis toujours.
Yafen, anciennement Y-F22, hésita longtemps entre deux options avant de finir par les combiner à sa façon, quelque chose qui n'était tout à fait ni l'un ni l'autre mais qui semblait, une fois écrit, être exactement ce qu'il fallait.
Ce fut V-K09, cependant, qui vint me trouver un soir, son papier encore vierge entre les mains, une expression que je ne lui connaissais pas, quelque chose entre l'agacement et une véritable perplexité.
« J'ai aucune idée », dit-il, sans préambule. « J'ai analysé le problème sous tous les angles possibles et j'arrive à rien de satisfaisant. »
« C'est censé être personnel, pas résolu par la logique. »
« Justement. C'est pour ça que je bloque. » Il me tendit le papier, comme si ça allait aider. « Donne-moi un nom. »
« C'est pas à moi de choisir ça pour toi. »
« Je te le demande. C'est différent. » Il me regarda avec cette intensité particulière qu'il réservait d'ordinaire à des choses beaucoup plus dangereuses qu'un simple bout de papier. « T'es celui qui me connaît le mieux, en dehors de moi-même. Si quelqu'un doit trouver le bon mot, c'est toi. »
Je le regardai un long moment, pensant à tout ce qu'on avait traversé ensemble depuis Chasmata, le hangar désaffecté, Vethara, les Chimères, sa fascination pour tout ce qui portait un danger réel, cette intensité qui ne le quittait jamais vraiment, la façon dont il avait porté Nonoh dans ses bras à travers les catacombes de Luvenia sans jamais montrer un signe de fatigue.
« Valkan », dis-je finalement, le mot sortant presque tout seul.
Il répéta le nom une fois, à voix basse, comme s'il en testait la texture.
« Ça sonne bien. » Il hocha la tête, satisfait, et écrivit le nom sur son papier sans plus d'hésitation. « Valkan. Ouais. Ça me va. »
« Tu sais même pas ce que ça veut dire. »
« Ça compte pas vraiment. » Il replia le papier. « Ça vient de toi. C'est suffisant comme justification. »
Ce fut aussi simple que ça, et pourtant, quelque chose dans cet échange resta gravé en moi plus profondément que je ne m'y attendais.
L'assimilation ne fut pas instantanée. Pendant des semaines, on continuait à s'appeler par nos matricules par réflexe, corrigeant maladroitement au milieu d'une phrase, riant parfois de nos propres erreurs. Lorencee lui-même buta plusieurs fois sur les nouveaux noms pendant les premiers exercices, s'arrêtant au milieu d'un ordre pour se corriger avec une grimace agacée qui n'était dirigée que contre lui-même.
« Vingt ans à gueuler des matricules », grommela-t-il un jour, après avoir appelé Saijy par son ancien numéro pour la troisième fois de la matinée. « Laissez-moi le temps de désapprendre. »
Les instructeurs les plus âgés, habitués depuis des années à un système qui n'avait jamais changé, mirent plus de temps encore à s'adapter, certains ne s'y résignant que par obligation plutôt que par conviction. Certains, dans d'autres sections que la nôtre, refusèrent purement et simplement d'utiliser les nouveaux noms pendant des mois, jusqu'à ce que des directives plus fermes descendent depuis le commandement.
Mais le temps fit son œuvre, comme il le fait toujours. Les noms finirent par se fondre naturellement dans nos habitudes, jusqu'à ce qu'on ne se souvienne même plus, la plupart du temps, avoir un jour porté autre chose. Il y eut même, dans les premiers mois, une forme de fierté silencieuse à s'entendre appeler autrement que par une combinaison de lettres et de chiffres, quelque chose que personne n'exprimait à voix haute, mais que je voyais passer, parfois, dans la façon dont un visage se détendait légèrement en entendant son propre nom prononcé par quelqu'un d'autre.
Le troisième vœu prit un peu plus longtemps à se concrétiser, l'administration impériale devant réorganiser les plannings de section par section à travers tout l'Empire, un chantier logistique dont l'ampleur dépassait largement ce que j'avais imaginé au moment de formuler ma demande. La solution finalement retenue fut simple : un jour de la semaine vénusienne, le Ruezi, serait désormais réservé, pour chaque enfant du projet, à sa propre vie. Pas d'entraînement obligatoire, pas de mission, pas de surveillance directe au-delà des mesures de sécurité de base. Un jour entier, chaque semaine, pour exister sans objectif.
Le premier Ruezi qu'on eut le droit de vivre ainsi resta, pour beaucoup d'entre nous, un souvenir étrangement flou, l'habitude de l'objectif était si profondément ancrée qu'on ne savait littéralement pas quoi faire de nous-mêmes. Je me souviens avoir passé la moitié de cette première journée libre assis dans la salle commune, incertain de ce qui était censé se passer, avant que Kia ne vienne s'asseoir à côté de moi et propose, avec cette simplicité qu'elle avait toujours eue, qu'on aille simplement marcher, sans destination précise.
Mais comme pour les noms, ça s'apprit, avec le temps. Les Ruezi devinrent, au fil des mois, des rituels propres à chacun, Delion et Mika passaient les leurs le plus souvent ensemble, à faire des choses dont ils refusaient obstinément de parler en détail au reste du groupe ; Icar disparaissait parfois seul pendant des heures entières, sans qu'on sache jamais où ; Saijy avait pris l'habitude d'aider dans les cuisines de la base, une activité qui semblait n'avoir aucun rapport avec le combat et qui, pour cette raison précise, lui plaisait profondément.
Cinq années vénusiennes passèrent ainsi, presque trois années terrestres, le genre de durée qui semble à la fois interminable au jour le jour et pourtant s'être écoulée en un souffle quand on regarde en arrière.
On avait tous changé, à des degrés divers. Nos corps avaient grandi, nos capacités s'étaient affinées, et les traits identiques qu'on partageait tous à la naissance avaient commencé à diverger, aidés par la liberté que le deuxième vœu nous avait accordée. Kia avait laissé pousser ses cheveux, qui lui tombaient désormais jusqu'aux épaules, une chose qu'elle attachait ou détachait selon son humeur du moment. Icar avait adopté une coupe plus courte qui dégageait son visage, disant que ça l'aidait à mieux voir les trajectoires pendant un combat, même si je soupçonnais que ça avait surtout à voir avec le fait qu'il trouvait ça mieux, tout simplement. Mika portait désormais un bandana qu'elle ne quittait presque jamais, dont l'origine restait un mystère que même Delion refusait de m'expliquer. Saijy avait pris l'habitude de porter un pendentif simple, offert par quelqu'un dont il ne parlait jamais.
Il faut dire, avant tout, ce que ces cinq années firent à chacun de nous, individuellement, parce qu'aucun de ces changements ne se produisit isolément, on grandissait ensemble, se nourrissant les uns des autres d'une façon qui rendait difficile, rétrospectivement, de séparer ce qui appartenait à chacun de ce qu'on s'était mutuellement transmis.
Icar continuait d'affiner son Vecteur avec une précision qui dépassait maintenant largement ce qu'on avait vu à Luvenia, capable de rediriger non plus seulement une trajectoire simple, mais des séquences entières de mouvements liés les uns aux autres, anticipant parfois trois ou quatre coups à l'avance dans un combat, comme s'il lisait une partition que personne d'autre ne pouvait voir. Sa réputation avait fini par dépasser les frontières de notre propre section, et je savais, sans qu'il l'ait jamais confirmé directement, que d'autres lieutenants demandaient parfois à l'observer en action, pour étudier ce qu'il faisait.
Saijy avait appris à doser son onde de choc avec une finesse chirurgicale, loin du dosage instinctif et terrifiant de Luvenia. Il pouvait désormais moduler l'intensité de son claquement de mains avec une précision presque continue, du simple souffle capable de repousser sans blesser jusqu'à la version létale qu'il avait découverte dans cette ruelle, des années plus tôt. Cette maîtrise nouvelle avait, je crois, fait plus pour apaiser son inquiétude persistante que n'importe quel discours qu'on aurait pu lui tenir.
Mika, de son côté, avait développé son Art du Frein bien au-delà du simple ralentissement instinctif qui avait sauvé sa vie et celle des autres enfants tombés avec elle dans la fosse. Elle pouvait désormais cibler un adversaire spécifique en plein combat, ralentissant ses mouvements de façon suffisamment subtile pour que celui-ci ne s'en aperçoive parfois même pas avant qu'il soit trop tard.
Valkan, en plus de sa maîtrise partielle de ma propre technique, avait continué de cultiver cette même intensité brute qui le définissait depuis toujours, mais avec une discipline nouvelle, moins de charges aveugles, plus de calculs précis sur le moment exact où frapper.
Zarian et Yafen continuaient chacun de progresser à leur façon, discrète et efficace, sans jamais chercher à occuper plus de place que nécessaire dans le groupe.
Delion, enfin, avait continué de travailler son mur de Core avec une application méthodique qui contrastait avec la spontanéité de son éveil à Luvenia, pouvant désormais le déployer plus rapidement et le maintenir plus longtemps. Mika l'appelait, en plaisantant, son coquillage, un surnom qu'il feignait de détester mais qu'il laissait toujours passer sans vraiment protester.
Le classement de la section avait lui aussi considérablement changé pendant ces cinq années, un tableau que Lorencee affichait toujours avec la même régularité qu'à Chasmata, même si son importance semblait avoir légèrement reculé dans nos esprits à tous, remplacée par autre chose que je n'aurais pas su nommer précisément.
Icar restait indéboulonnable en tête, comme il l'avait toujours été. Mais la vraie surprise, pour beaucoup, fut la progression de Kia, qui avait fini par arracher la deuxième place à Belzin, anciennement B-Z02, celui-là même contre qui Icar avait débloqué son Art des années plus tôt à Chasmata, Belzin se retrouvant désormais troisième, une place qu'il occupait avec une frustration qu'il ne cachait plus vraiment.
Saijy s'était installé confortablement à la quinzième place, Mika à la vingt-deuxième, Delion juste derrière elle à la vingt-troisième, des positions respectables, sans être spectaculaires, qui reflétaient assez bien, je crois, la nature de chacun d'eux : solides, fiables, sans jamais cherché à éclipser qui que ce soit.
Le nombre d'Éveillés dans la section entière avait également augmenté de façon notable depuis Luvenia, passant à quarante-cinq sur cent soixante-quinze, près d'un quart de la section désormais capable d'invoquer un Art, contre une poignée seulement quelques années plus tôt.
Quant à moi, sans Art propre malgré tout ce que j'avais développé sur le Core lui-même, je m'étais hissé à la quarante-sixième place, le premier des non-Éveillés, juste devant Valkan, quarante-septième, qui n'avait jamais semblé s'en formaliser outre mesure.
« Ça te dérange pas », lui avais-je demandé une fois, « d'être juste derrière moi ? »
« Pourquoi ça me dérangerait. » Il avait haussé les épaules. « Tu mérites ta place. Moi la mienne. C'est pas une compétition entre nous deux, c'est juste un chiffre. »
Ce fut mon rapport au Core, cependant, qui changea le plus radicalement pendant ces années. Ce qui avait commencé comme une simple densification localisée, difficile à maintenir plus de quelques secondes, était devenu quelque chose de bien plus vaste. Je pouvais désormais appliquer cette concentration n'importe où sur mon corps, instantanément, que ce soit pour frapper avec une puissance dévastatrice ou pour transformer n'importe quelle partie de moi en une défense presque impénétrable. Ce n'était plus une technique que je devais chercher consciemment, c'était devenu une extension naturelle de moi-même, aussi disponible que n'importe quel réflexe.
Je me souviens d'un entraînement, environ deux ans après Luvenia, où Lorencee m'avait fait combattre trois instructeurs armés simultanément, sans autre consigne que de tenir le plus longtemps possible. J'avais densifié mes avant-bras pour parer, mes jambes pour absorber un coup au flanc que je n'avais pas vu venir à temps, et dans le même mouvement, mon poing pour répondre, trois zones différentes de mon corps, gérées en même temps sans que l'une n'affaiblisse les autres, quelque chose que je n'aurais même pas imaginé possible quelques années plus tôt.
« C'est fini », avait dit Lorencee après coup, en regardant les trois instructeurs reprendre leur souffle au sol. « Y'a plus grand-chose que je peux t'apprendre là-dessus. »
Icar restait, sans doute possible, le génie de notre génération, celui dont l'Art atteignait des sommets que personne d'autre ne semblait capable d'égaler, ses vecteurs redéfinissant des combats entiers d'un geste presque négligent. Mais sur la compréhension pure du Core lui-même, ce qu'il était, comment il circulait, comment on pouvait le façonner sans même passer par un Art, je crois, sans trop de fausse modestie, que j'étais devenu celui qui le comprenait le mieux parmi nous tous. Il m'arrivait, certains soirs, de discuter avec les scientifiques du projet de concepts qu'eux-mêmes peinaient à formaliser correctement, comme si mon expérience directe avait fini par dépasser leur compréhension théorique.
Valkan avait fini par apprendre ma technique, à force d'un entêtement que je lui connaissais depuis toujours, s'entraînant des heures durant dans le même hangar où j'avais moi-même commencé, des années plus tôt. Il n'atteignait jamais tout à fait la même maîtrise que moi, quelque chose dans la nature de sa propre relation au Core rendait la densification légèrement moins naturelle chez lui, un temps de latence infime mais réel entre l'intention et l'exécution, mais il s'en servait avec une efficacité redoutable malgré tout, combinée à cette même intensité brute qui ne le quittait jamais en combat.
« T'y arriveras jamais aussi bien que moi », lui avais-je dit une fois, à moitié pour le taquiner.
« Je sais. » Il n'avait même pas relevé les yeux de son entraînement. « Mais assez bien pour que ça compte, un jour. C'est tout ce qui m'intéresse. »