Chapitre 48
Je passai les deux jours suivants à réfléchir, tournant et retournant l'idée dans tous les sens, jusqu'à ce qu'elle se précise en deux formes distinctes. Lorencee ne me poussa jamais à me presser, mais je le surpris une fois à me regarder faire les cent pas avec cette expression qu'il gardait pour les moments où il évaluait quelque chose sans le montrer.
« T'as trouvé ? » demanda-t-il, le troisième soir.
« Je crois. »
Il hocha la tête, sans poser d'autre question, et me laissa terminer de rassembler mes pensées seul.
On me reconduisit devant l'Empereur le lendemain matin, dans une version réduite de la même salle du trône, seuls quelques dignitaires et Voycho présents cette fois, ainsi que Lorencee, debout en retrait près de l'entrée.
« Tu as réfléchi », dit l'Empereur, sans autre préambule.
« Oui, Votre Majesté. »
« Alors formule le reste. »
« Mon deuxième vœu. La permission, pour chaque enfant du projet, de se différencier physiquement s'il le souhaite. »
Un murmure, moins amusé cette fois, traversa les rangs des dignitaires présents. Le Conseiller Dravik échangea un regard contrarié avec son voisin, exactement comme je m'y étais attendu.
« Développe », dit l'Empereur, un léger sourire flottant maintenant au coin de ses lèvres, comme s'il commençait à trouver la situation divertissante.
« Nous partageons tous le même visage, Votre Majesté. La même structure, les mêmes traits, à quelques détails près. C'est utile pour l'Empire, je le comprends. Mais ça nous efface aussi les uns dans les autres, d'une façon que je crois personne n'a vraiment mesurée. Laisser à chacun la liberté de porter ses cheveux différemment, de changer une coupe, un vêtement, ce serait leur laisser un peu de ce qu'on nous a jamais donné. »
« Accordé », dit l'Empereur, plus vite cette fois, presque avec entrain. « Le troisième ? »
Je sentis les regards des dignitaires devenir plus tendus encore, comme s'ils anticipaient déjà que celui-là allait leur plaire encore moins que les deux précédents.
« Mon troisième vœu, Votre Majesté. Que soit instaurée, pour tous les enfants du projet, une liberté de sortie, des jours, ou du temps, réservés en dehors de toute mission ou entraînement, où nous pourrions simplement... exister. Sans ordre, sans objectif, sans surveillance constante. »
Le silence, cette fois, dura plus longtemps. Le Conseiller Dravik se pencha vers un de ses voisins et murmura quelque chose que je ne pus pas entendre, son expression clairement mécontente.
L'Empereur, en revanche, eut un rire bref, sec, presque surprenant venant de lui.
« Tu demandes à mille soldats d'Élite le droit de flâner dans les rues comme des civils ordinaires. » Il me regarda avec quelque chose qui ressemblait, pour la première fois depuis le début de mon séjour à Carthaga, à un véritable intérêt personnel. « C'est audacieux. »
« Ce n'est pas de l'audace, Votre Majesté. C'est... » Je cherchai mes mots, pensant à Luvenia, aux étals de nourriture grasse, à Kia qui riait sur le rebord d'une fontaine. « C'est ce qui nous a permis, à Luvenia, de rester assez humains pour vouloir protéger la ville qu'on nous avait envoyés défendre. Je crois pas que ce soit un hasard. »
L'Empereur me considéra longuement, et je ne sus pas lire ce qui se cachait derrière son expression fermée.
« Accordé », dit-il finalement. « Avec des limites que je fixerai moi-même, selon les besoins opérationnels de chaque section. Mais accordé. »
Il se leva, et le protocole général reprit aussitôt, les dignitaires s'inclinant, la cérémonie se refermant sur elle-même comme si rien d'extraordinaire ne venait de se produire.
Mais en sortant de la salle, je vis Voycho m'attendre près de la porte, encore souriant.
« Trois vœux », dit-il, « et t'as rien demandé pour toi. »
« J'ai demandé pour tout le monde », dis-je. « Ça inclut moi aussi. »
Il hocha la tête lentement, quelque chose de sincère dans son regard.
« C'est exactement pour ça que je t'ai choisi, toi, et pas un autre. »
Ce que je ne sus que bien plus tard, c'est ce qui s'était dit dans la salle du trône une fois que tout le monde, moi compris, l'avait quittée. L'Empereur était resté assis un moment, seul avec Voycho, les derniers dignitaires s'étant retirés selon le protocole.
« Je pensais lui donner son nom moi-même », dit l'Empereur, sa voix débarrassée de toute la solennité qu'elle portait devant la cour. « Ce serait un symbole fort. L'Empereur qui nomme personnellement le premier enfant du projet à recevoir une identité. »
« Non. »
Voycho le dit sans hésitation, sans la déférence habituelle qu'il réservait d'ordinaire à son père en privé.
L'Empereur haussa un sourcil, surpris par le ton.
« Explique-toi. »
« C'est moi qu'il a sauvé. Deux fois, trois en comptant l'assaut sur la fosse. » Voycho soutint le regard de son père sans ciller. « Si quelqu'un doit lui donner son nom, ce sera moi. Pas parce que je veux la gloire de ce geste, mais parce que c'est la seule chose qui aurait vraiment un sens pour lui. Un symbole impérial, il en a déjà un autour du cou. Ce qu'il lui faut, c'est quelqu'un qui le voit vraiment. »
L'Empereur resta silencieux un long moment, étudiant son fils avec une attention qu'il ne lui accordait peut-être pas souvent.
« Tu as changé, ces derniers mois. »
« Luvenia change les gens. »
L'Empereur ne répondit pas directement à ça, mais quelque chose dans son expression, fugace, ressemblait presque à de la fierté.
« Très bien. » Il se leva. « Fais-le venir. Je voudrais lui parler une dernière fois avant, de toute façon. »
On me convoqua de nouveau en fin de journée, cette fois sans aucun protocole, dans une pièce beaucoup plus modeste que la salle du trône, un simple salon privé où l'Empereur m'attendait seul, débarrassé de la plupart des ornements cérémoniels qu'il portait le matin même.
« Assieds-toi », dit-il, désignant un siège face au sien.
Je m'exécutai, mal à l'aise dans ce cadre bien plus intime que tout ce que j'avais connu de lui jusque-là.
« Mon fils m'a fait une demande peu commune », dit l'Empereur, sans détour. « Il veut être celui qui te donne ton nom, plutôt que moi. »
Je ne sus pas quoi répondre à ça, alors je restai silencieux.
« Je m'y suis rangé. » L'Empereur me regarda avec cette même intensité indéchiffrable que je lui connaissais déjà. « Mais je voulais te dire, avant que ça se fasse, que ce que tu as demandé aujourd'hui restera dans les archives de cet Empire bien après que nous soyons tous morts, toi comme moi. Peu de gens, dans toute l'histoire de Carthaga, ont utilisé une telle faveur pour quelqu'un d'autre qu'eux-mêmes. »
« Je savais pas trop quoi faire d'autre, Votre Majesté. »
« C'est précisément pour ça que c'était la bonne chose à faire. » Il se leva, signalant la fin de l'entretien. « Le Commandant Ursa sera chargé de formaliser les nouveaux droits accordés aux matricules du projet auprès de toutes les sections. Ça prendra du temps à se mettre en place partout. Mais ça se fera. »
Je m'inclinai, et il me congédia d'un geste bref.
Voycho m'attendait dans le couloir, seul cette fois, Sayo resté en retrait à distance respectueuse.
« Viens », dit-il simplement.
Il me conduisit jusqu'au bord du lac central, là où on s'était arrêtés quelques jours plus tôt, le soleil diffus de Vénus déclinant doucement derrière la structure originelle dont le mystère continuait de se refléter dans l'eau turquoise.
« Mon père voulait le faire lui-même », dit Voycho. « Je lui ai dit non. »
« Pourquoi ? »
« J'ai mes raisons. Je te les donnerai plus tard, si tu veux vraiment les connaître. » Il se tourna vers moi, et pour la première fois depuis que je le connaissais, il eut l'air presque nerveux. « Mais d'abord. »
Il prit une inspiration.
« Utu. » Il le dit lentement, comme s'il testait le poids du mot à voix haute une dernière fois avant de le rendre officiel.
Quelque chose se serra dans ma poitrine, une émotion que je n'eus pas de mot pour nommer immédiatement.
« Utu », répétai-je, et pour la première fois de toute mon existence, ce nom n'était pas un simple mot que quelqu'un utilisait pour m'appeler.
C'était le mien, officiellement, gravé désormais dans les registres de l'Empire.
« Tu voulais savoir pourquoi je me suis opposé à mon père. » Voycho regarda l'eau du lac, plutôt que moi, comme si c'était plus facile à dire de cette façon. « À Luvenia, je vous ai entendus. Toi, Kia, Icar, tous les autres. Vous vous appeliez déjà Utu entre vous, sans même y penser, comme si ça avait toujours été ton nom. »
Il se tourna enfin vers moi.
« J'ai eu peur qu'en te laissant nommer par mon père, il choisisse autre chose. Quelque chose de plus solennel, de plus impérial, qui aurait effacé ce que tes amis t'appelaient déjà depuis des mois. J'ai dit une excuse à mon père sur le fait que ça devait venir de quelqu'un qui te connaît vraiment, c'était pas entièrement faux, remarque. Mais la vraie raison, c'est que je voulais pas qu'on t'enlève un nom que tu avais déjà, sans même le savoir. »
Je ne sus pas quoi répondre à ça pendant un moment.
« T'aurais pu juste demander à ce que ce soit celui-là », dis-je finalement.
« C'est ce que j'ai fait. » Il eut un petit sourire. « J'ai juste dit que je voulais avoir l'honneur de le prononcer moi-même. Personne allait me demander lequel j'avais en tête. »