Chapitre 47
Un mois s'était écoulé depuis Luvenia. Un mois durant lequel les prisonniers capturés dans la fosse avaient été interrogés sans qu'aucune information de valeur n'ait filtré jusqu'à nous, du moins, c'est ce qu'on nous avait laissé entendre. Un mois durant lequel Voycho était reparti pour Carthaga presque immédiatement après la fête, escorté par Sayo, sans qu'on ait eu vraiment l'occasion de lui dire au revoir correctement. Un mois durant lequel la section avait repris ses patrouilles, son entraînement, cette routine qui refermait doucement la parenthèse de Luvenia sans jamais tout à fait en effacer le poids.
La convocation officielle arriva le douze Kalali Septalia, un simple message impérial transmis par Ursa : la cérémonie de remise de la Désignation d'Arithfield aurait lieu le dix-sept Mebili Septalia, treize mille quatre cent soixante-dix-huit après la création de l'Empire, à Carthaga, en présence de Sa Majesté l'Empereur Solvan IV.
Lorencee me l'annonça lui-même, sans grande cérémonie, sa cigarette électronique au coin des lèvres comme toujours.
« Tu pars dans trois jours. Je t'accompagne. »
« Vous ? »
« Quelqu'un doit s'assurer que tu fais rien d'idiot devant l'Empereur. » Il eut un demi-sourire qui n'était pas tout à fait un sourire. « Et j'ai pas mis les pieds à Carthaga depuis plus longtemps que tu voudrais le savoir. »
Le voyage dura un peu moins d'une journée entière, une navette militaire nous emportant depuis Luvenia à travers l'immensité des plaines d'Aphrodite Terra, puis au-delà, vers le continent où s'élevait la capitale.
Je passai le trajet à regarder par le hublot, sans grand-chose à voir la plupart du temps, l'étendue rougeâtre des plaines, les cicatrices sombres des zones volcaniques, l'horizon qui se courbait doucement à mesure qu'on prenait de l'altitude. Lorencee resta silencieux presque tout le voyage, ce qui, avec lui, n'avait rien d'inhabituel.
« Vous êtes né à Carthaga ? » demandai-je à un moment, plus pour rompre le silence que par réelle curiosité.
« Non. » Il ne développa pas immédiatement. « J'y ai fait mes classes, il y a longtemps. Avant qu'on me confie une section. »
« C'était comment ? »
Il réfléchit un moment, les yeux sur le hublot à son tour.
« Grand. » Ce fut tout ce qu'il offrit, et je compris que je n'obtiendrais rien de plus précis.
Carthaga apparut dans les hublots un peu avant midi, et je compris immédiatement pourquoi Lorencee n'avait pas cherché à la décrire davantage. Aucun mot n'aurait suffi à préparer ce qu'on voyait.
La cité s'élevait depuis le cratère volcanique éteint que le guide du musée de Luvenia avait décrit, treize mille ans plus tôt, disait la légende, les nomades qui deviendraient l'Empire l'avaient trouvée, déjà là, mystérieusement construite. Ce qui n'était alors qu'une structure isolée s'était depuis étendu sur toute la circonférence du cratère, des terrasses concentriques descendant vers le lac turquoise central, des tours de pierre noire s'élevant par endroits au-dessus du reste, et au centre, sur l'île artificielle, la structure originelle elle-même, plus haute que tout, sa silhouette ni tout à fait tour ni tout à fait temple visible même depuis notre altitude.
Je restai le visage collé au hublot, incapable de détacher les yeux. J'étais né ici. Quelque part sous cette cité, dans des couloirs blancs que je ne pouvais pas voir depuis le ciel, un technicien du projet Perfection avait un jour posé les premiers dispositifs de mesure sur mon avant-bras d'enfant. Et pourtant, rien de ce qui s'étendait sous moi ne m'était familier. Rien.
« Première fois que tu la vois vraiment », dit Lorencee. Ce n'était pas une question.
« Ouais. »
Il ne dit rien de plus, mais quelque chose dans son silence ressemblait à de la compréhension.
La navette se posa sur une plateforme réservée aux dignitaires, à l'écart des voies commerciales habituelles, et un aide de camp en uniforme impérial nous y attendait déjà. Il nous conduisit à travers des couloirs de marbre clair jusqu'à une aile réservée aux invités officiels, où deux chambres nous avaient été attribuées, l'une à côté de l'autre. La mienne était plus grande que tout ce que j'avais connu de toute ma vie, un lit dont la taille à elle seule aurait pu accueillir trois personnes, des tentures épaisses aux fenêtres, un mobilier en bois sombre poli avec un soin qui devait représenter, à lui seul, plus d'heures de travail que je n'en avais jamais consacrées à un seul objet.
« C'est excessif », dis-je à l'aide de camp, plus par réflexe que par vraie plainte.
« C'est le protocole, matricule G-R49. » Il s'inclina légèrement et repartit sans en dire davantage.
Le repas qu'on me servit ce soir-là n'avait rien à voir non plus avec ce que je connaissais. Pas la bouillie protéinée de Chasmata, pas même les plats simples et gras qu'on avait découverts à Luvenia. Plusieurs services se succédèrent, chacun présenté avec un soin presque cérémoniel, des saveurs que je n'aurais pas su nommer, des textures qui semblaient avoir été pensées pour surprendre plutôt que pour nourrir.
Je mangeai lentement, un peu mal à l'aise devant tant de raffinement, pendant que Lorencee, à la table voisine, semblait beaucoup moins impressionné, enchaînant les plats avec l'efficacité tranquille de quelqu'un qui avait déjà vu ce genre de faste et qui n'était plus là pour s'en émerveiller.
« Ça vous fait rien », dis-je, « de manger comme ça après des années de rations militaires ? »
« Ça me rappelle juste que c'est pas pour moi que c'est fait. » Il ne développa pas davantage, mais quelque chose dans le ton suggérait qu'il en avait déjà trop dit.
Les jours suivants s'écoulèrent lentement, une attente presque irréelle avant la cérémonie, ponctuée de mesures pour ma tenue officielle et de brèves instructions protocolaires données par un fonctionnaire impérial patient mais visiblement peu habitué à devoir tout expliquer depuis le début.
La cérémonie officielle eut lieu comme prévu, le dix-sept Mebili Septalia. La salle du trône était immense, plus grande que n'importe quel espace que j'avais traversé jusque-là, ses murs couverts de fresques représentant les deux cent quatre-vingt-sept empereurs dans un ordre chronologique qui rappelait celui du musée de Luvenia, mais en plus grand, en plus doré, chaque détail rehaussé d'un soin que seule une capitale pouvait se permettre.
Voycho m'attendait près de l'entrée, plus solennel que je ne l'avais jamais vu.
« Prêt ? » demanda-t-il.
« Pas vraiment. »
« Personne ne l'est jamais. »
L'Empereur Solvan IV entra un peu plus tard, précédé d'une annonce protocolaire dont je ne retins pas la moitié des mots, et la salle entière, dignitaires, gardes, quelques rares invités, s'inclina d'un même mouvement. Je m'inclinai aussi, un peu en retard, sentant la main de Lorencee me pousser légèrement pour corriger mon geste.
L'Empereur s'installa sur le trône avec la lenteur mesurée de quelqu'un qui n'avait jamais eu besoin de se presser de toute sa vie, ses cheveux argentés coiffés en arrière exactement comme sur le portrait du musée, son visage tout aussi fermé, tout aussi impossible à lire.
« G-R49 », dit-il, sa voix portant sans effort à travers toute la salle. « Approche. »
Je m'avançai, les jambes plus tremblantes que je ne l'aurais voulu, jusqu'au pied de l'estrade.
« Mon fils m'a rapporté ce que tu as fait pour lui à Luvenia. » L'Empereur me regarda avec une intensité qui ne trahissait rien de ce qu'il pensait vraiment. « L'Empire n'oublie pas ce genre de sacrifice. »
Il fit un geste, et un dignitaire s'avança avec un coffret de bois sombre, l'ouvrant pour révéler une médaille suspendue à un ruban tissé de fils dorés, gravée d'un symbole que je ne reconnus pas immédiatement.
« Par le pouvoir qui m'est conféré, je te désigne récipiendaire de la Désignation d'Arithfield. » L'Empereur se leva, descendant lui-même les marches pour venir passer le ruban autour de mon cou, un geste qui semblait presque déplacé venant d'un homme de son rang. « Cette désignation t'accorde le droit de formuler trois vœux, que je m'engage à honorer dans la mesure de ce que l'autorité impériale peut accorder. »
Il recula d'un pas, me laissant seul face à toute la salle, le poids de la médaille étrangement lourd contre ma poitrine.
« Formule le premier, si tu le souhaites déjà. Les deux autres peuvent attendre si tu préfères réfléchir. »
Je n'eus pas besoin de réfléchir à celui-là. Il était là depuis des jours, presque depuis Luvenia, tellement évident que je n'avais jamais eu besoin de le chercher.
« Mon premier vœu, Votre Majesté. » Ma voix tremblait un peu, mais je continuai. « Que chaque enfant du projet Perfection reçoive une véritable identité. Un nom, propre à lui, distinct de son matricule. »
Un silence traversa la salle.
« Explique-toi », dit l'Empereur, sa voix ne trahissant ni approbation ni désapprobation.
« On nous appelle par des lettres et des chiffres depuis notre naissance, Votre Majesté. On combat, on meurt parfois, sous ces matricules. Mais un matricule, ça se remplace. Un nom, non. » Je pensai à V-K09 hurlant le prénom d'Aly dans le froid de Vethara, à ce que ça avait représenté pour lui de le crier comme si c'était réel. « Je crois qu'un soldat qui a un nom se bat différemment qu'un soldat qui n'en a qu'un numéro. Et je crois que l'Empire y gagnerait autant que nous. »
Un homme âgé au visage sévère, debout parmi les dignitaires du premier rang, échangea un regard contrarié avec son voisin, le premier signe que ma demande, aussi simple soit-elle, ne faisait pas l'unanimité dans la salle. Voycho, de son côté, ne put retenir un sourire large et sincère, le premier vrai sourire que je lui voyais depuis le début de la cérémonie.
L'Empereur resta silencieux un moment, ses doigts tapotant lentement l'accoudoir du trône.
« Accordé », dit-il finalement. « Les deux autres ? »
« Je préférerais prendre le temps d'y réfléchir, Votre Majesté, si cela est permis. »
Un murmure traversa la salle, mais l'Empereur hocha lentement la tête.
« Sage décision. Tu as jusqu'à ton départ de Carthaga pour te décider. »
Voycho me retrouva à la sortie de la salle du trône, débarrassé de toute la solennité qu'il avait portée pendant la cérémonie.
« Un vœu accordé, deux à venir. » Il me donna une claque amicale dans le dos. « Viens, j'ai plus rien à faire de la journée, et toi non plus visiblement. Je te montre la ville comme il faut, cette fois. »
On sortit par une porte latérale du palais, Sayo nous suivant à quelques pas comme toujours, et je découvris enfin Carthaga par ses rues plutôt que depuis un hublot ou les couloirs du palais. C'était différent de tout ce que j'avais vu jusque-là, y compris Luvenia. Les terrasses concentriques que j'avais aperçues depuis la navette se révélaient, une fois qu'on marchait dessus, être des quartiers entiers, chacun dédié à une fonction précise, celui des artisans, celui des marchands, celui réservé aux familles des hauts fonctionnaires, celui, plus bas, où logeaient les soldats et leurs familles.
« C'est la cité la plus sûre de tout l'Empire », dit Voycho, avec une fierté tranquille. « Probablement de tout Vénus. »
« Comment ça se fait ? »
« Plusieurs raisons. » Il compta sur ses doigts en marchant. « D'abord, la garnison ici est trois fois plus dense que n'importe où ailleurs sur Vénus, parce que c'est la capitale, et que rien de grave ne doit jamais s'y produire. Ensuite, la structure originelle, au centre du lac, celle que ton musée de Luvenia t'a montrée, j'imagine, personne ne sait exactement ce qu'elle est, mais on sait qu'elle a une influence sur toute la ville. Les instruments de mesure de l'Empire n'ont jamais réussi à expliquer pourquoi, mais aucune arme conventionnelle n'a jamais fonctionné correctement dans un rayon de plusieurs kilomètres autour d'elle. »
« Sérieusement ? »
« Sérieusement. C'est dans les archives officielles, si un jour t'as envie de vérifier. » Il haussa les épaules. « Et puis il y a le fait que personne, absolument personne, n'a jamais réussi à s'en prendre à un membre de la famille impériale à l'intérieur des limites de la ville. Jamais. Ce qui s'est passé à Luvenia n'aurait tout simplement pas pu se produire ici. »
Je pensai à la fosse, aux mille Suppliciés organisés, à la voix qui les commandait. Le contraste entre cette menace et la sécurité tranquille dans laquelle Voycho semblait avoir toujours vécu me donna un vertige diffus.
« Ça devait pas être facile », dis-je, « de découvrir que ce genre de chose pouvait vous arriver, à vous qui aviez jamais connu que ça. »
Voycho ralentit le pas, son sourire s'effaçant légèrement.
« Non. » Il regarda devant lui, dans la rue animée qui s'ouvrait sous nos pieds. « Ça a été la première fois de ma vie que j'ai vraiment eu peur. »
Il ne développa pas davantage, et je ne poussai pas.
On marcha encore un moment, Voycho reprenant peu à peu son entrain, m'expliquant au passage des bribes du fonctionnement politique de l'Empire que je n'avais jamais eu l'occasion d'apprendre.
« Mon père gouverne avec un Conseil de neuf membres », dit-il, désignant du menton un bâtiment imposant qu'on apercevait au loin, ses colonnes de pierre noire se détachant contre le ciel diffus de Vénus. « Chacun responsable d'un domaine différent, les finances, l'armée, les territoires conquis, et ainsi de suite. C'est censé équilibrer le pouvoir impérial. En pratique, ça crée surtout beaucoup de tensions entre les grandes familles qui se disputent chaque siège. »
« Le vieil homme qui a eu l'air contrarié tout à l'heure, à la cérémonie. C'était l'un d'eux ? »
« Le Conseiller Dravik. » Voycho eut une grimace à peine dissimulée. « Il représente les intérêts des grandes maisons militaires. Il déteste tout ce qui pourrait donner plus d'autonomie au projet Perfection, parce qu'il y voit une armée qui pourrait un jour échapper au contrôle traditionnel des familles nobles. »
« Il a pas tort de s'inquiéter, en un sens. »
« Peut-être. » Voycho me regarda de côté. « Mais je préfère un Empire qui traite ses soldats comme des personnes plutôt qu'un Empire qui reste fort en les traitant comme des outils. Mon père partage pas toujours cet avis. Mais il commence à m'écouter plus qu'avant. »
Il n'ajouta rien de plus sur le sujet, mais quelque chose dans la façon dont il l'avait dit resta accroché quelque part dans mon esprit, une graine plantée sans qu'il ait eu l'intention de la semer délibérément. Une personne. Pas un outil. Ces mots-là tournèrent dans ma tête bien après qu'on eut changé de sujet, bien après qu'on soit arrivés au bord du lac central, où l'eau turquoise reflétait la structure originelle avec une clarté presque irréelle. Je restai un long moment à regarder ce mystère silencieux, pensant moins à lui, en réalité, à ce que Voycho venait de dire sans vraiment le dire.