Chapitre 46
Une heure et quarante minutes après le début de l'engagement, le combat dura encore près de deux heures, la supériorité numérique et la coordination des Éveillés finissant par écraser toute résistance organisée, jusqu'à ce que les derniers Suppliciés encore debout se rendent ou tombent.
La quasi-totalité fut neutralisée. Un peu plus d'une dizaine, capturés vivants sur ordre explicite d'Ursa, furent immédiatement évacués vers un site d'interrogatoire sécurisé sous forte escorte.
Je vis passer certains d'entre eux alors qu'on remontait, les mains liées, encadrés par des soldats de la garnison qui les surveillaient avec une tension particulière, la conscience partagée que chacun de ces prisonniers pouvait, en théorie, imploser à tout moment si quelque chose déclenchait leur instabilité. L'un d'eux, celui qui avait supplié plus tôt de ne pas être achevé de près, croisa mon regard un instant en passant. Il ne dit rien, mais quelque chose dans son expression, un mélange de terreur et d'un soulagement épuisé, resta gravé dans ma mémoire plus longtemps que je ne l'aurais voulu.
Ursa nous rejoignit à la surface une heure plus tard, son visage habituellement impassible marqué par une fatigue qu'il ne cherchait pas à cacher.
« Douze prisonniers », dit-il, s'adressant à Lorencee mais assez fort pour que ceux d'entre nous à proximité l'entendent aussi. « Les interrogatoires commenceront dès ce soir. Avec un peu de chance, on aura des réponses d'ici demain sur l'identité réelle de leur chef. »
« Et s'ils parlent pas ? » dit Lorencee.
« Ils parleront. » Ursa n'ajouta rien de plus, mais quelque chose dans sa voix suggérait qu'il avait ses propres méthodes, dont il préférait ne pas détailler la nature devant nous.
On remonta à la surface en fin d'après-midi, épuisés, couverts de poussière et de sang qui n'était pas toujours le nôtre, mais entiers.
Ce fut Ursa lui-même qui autorisa la fête, ce soir-là. Une victoire de cette ampleur, avait-il dit à Lorencee en fin d'après-midi, méritait d'être marquée, ne serait-ce que pour redonner à toute la section, enfants et garnison confondus, un peu de la vie qu'on leur avait volée depuis l'explosion du logement quelques jours plus tôt. La place principale de Luvenia fut réquisitionnée dès la tombée de la lumière, des tables improvisées dressées à la hâte, des lanternes allumées un peu partout pour compenser l'absence de la clarté diffuse habituelle.
Les habitants de la ville, timides d'abord, finirent par se mêler aux célébrations, portés par ce même soulagement collectif que la menace qui pesait sur eux depuis des jours venait enfin de reculer.
Je m'assis à l'écart un moment, un bol de quelque chose de chaud entre les mains, regardant la place s'animer autour de moi, Saijy qui riait avec Delion à propos de quelque chose que je n'entendis pas, Icar qui discutait à voix basse avec V-K09 près d'une fontaine, Mika qui montrait ses mains à Z-A23 et Y-F22 avec des gestes encore hésitants, comme si elle cherchait encore à comprendre elle-même ce qu'elle avait fait dans la fosse.
Kia vint s'asseoir à côté de moi sans un mot, comme elle le faisait toujours.
« À quoi tu penses ? » dit-elle finalement.
« À rien, pour une fois. » Je regardai le bol dans mes mains. « C'est bizarre. Après tout ça, j'arrive à penser à rien du tout, juste être assis là. »
Kia eut un petit sourire.
« C'est peut-être ce dont t'avais besoin. »
« Peut-être. »
On resta assis là un moment, dans le bruit et la lumière des lanternes, la fête continuant de battre son plein autour de nous.
Ce fut au milieu de cette effervescence que Voycho s'avança vers nous, Sayo le suivant de près, son regard cherchant et trouvant quelqu'un au milieu de la place. Il me trouva.
« G-R49. »
Sa voix, sans être forcée, porta suffisamment pour que les conversations les plus proches s'éteignent une à une, l'attention de la place se tournant peu à peu vers lui.
Ce n'était pas la façon dont il m'avait appelé jusque-là. Quelque chose dans sa voix avait changé, une gravité posée qui n'appartenait plus au prince capricieux des premiers jours, mais à quelqu'un qui avait appris, en quelques jours à peine, ce que représentait vraiment le poids d'un titre. Il s'avança, ignorant tout le reste de la fête, et s'arrêta devant moi, se redressant de toute sa hauteur avec une solennité qu'on ne lui connaissait pas avant cette semaine.
« Matricule G-R49. » Sa voix portait, claire, posée, comme s'il répétait des mots qu'il avait préparés à l'avance. « Le vingt et un du mois, dans les ruelles de Luvenia, tu as intercepté de ton propre corps une charge destinée à m'ôter la vie. Tu n'as ni hésité, ni demandé quoi que ce soit en retour. »
Il marqua une pause, laissant le silence peser sur tous ceux qui nous entouraient.
« Au nom de la Maison Solvan, et en vertu de l'autorité qui m'est conférée en tant que fils de Sa Majesté Impériale, je te désigne aujourd'hui récipiendaire de la Désignation d'Arithfiel. »
Un murmure traversa la section rassemblée. Je vis, du coin de l'œil, Sayo se raidir imperceptiblement.
« Vous savez ce que ça signifie », dit Sayo, une note d'avertissement dans la voix. « Votre Altesse, cette distinction n'a pas été décernée depuis…»
« Je sais depuis quand », coupa Voycho, sans détourner les yeux de moi. « C'est précisément pour ça que je la lui donne. »
Il s'adressa de nouveau à moi, et à ceux qui nous entouraient, sa voix reprenant ce même ton cérémonieux.
« La Désignation d'Arithfiel est réservée à ceux qui ont rendu service à l'Empire au prix d'un sacrifice personnel. Elle porte le nom de Jipal Arithfield, qui sauva l'Empereur Randolian Miltrus Athmar II, troisième souverain de la deuxième dynastie, lors d'une tentative d'assassinat, et qui perdit l'usage de ses deux bras en s'interposant. » Il me regarda. « Je ne connais aucun autre nom qui mérite davantage d'être associé au sien aujourd'hui. »
Je ne sus pas quoi répondre. Je restai simplement debout, la poussière de la bataille encore sur ma peau, essayant de comprendre le poids de ce que je venais d'entendre.
« Tu viendras à Carthaga, » continua Voycho, sa voix retrouvant une chaleur plus personnelle, « et cette désignation te sera remise officiellement en présence de mon père. »
Le silence qui suivit eut le poids d'une chose beaucoup plus grande que la fatigue qui pesait sur nous tous.
« Votre Altesse », dit Sayo, plus fermement cette fois, « une décision pareille ne peut pas être annoncée ainsi, sans préparation, sans… »
« Je m'occuperai personnellement du reste avec mon père. » Voycho ne quitta pas mes yeux des siens. « Cette décision est prise. »
Autour de moi, je sentis plus que je ne vis les regards se tourner vers moi, Kia, Icar, les autres, un mélange de surprise et de quelque chose que je ne sus pas nommer immédiatement.
Je cherchai les yeux de Kia dans la foule, m'attendant presque à y trouver une trace de la même incompréhension que je ressentais moi-même. Ce que j'y trouvai fut différent, pas de la jalousie, pas de la déception, juste une fierté sincère, teintée d'une inquiétude qu'elle n'essaya pas de dissimuler complètement.
« Vas-y », dit-elle doucement, assez bas pour que seuls nous deux l'entendions. « Tu l'as mérité. »
« On l'a tous mérité », dis-je.
« Peut-être. » Elle haussa légèrement les épaules. « Mais c'est toi qu'il a vu prendre le coup à sa place. C'est normal que ce soit toi qu'il veuille remercier en premier. »
Icar, un peu plus loin, hocha la tête en silence, une expression indéchiffrable sur le visage, ni de la rancœur, ni une joie particulière, juste cette même retenue calculée qu'il gardait pour tout ce qui touchait de près ou de loin à l'Empire et à ses symboles.
« Carthaga », murmurai-je, comme si le simple fait de prononcer le nom de la capitale rendait la chose un peu plus réelle.
Voycho sourit, un vrai sourire, sans la moindre trace de son arrogance des premiers jours.
« Carthaga », confirma-t-il.
Je restai là un moment, au milieu de la fête qui reprenait doucement autour de nous, la fatigue de la journée encore accrochée à ma peau, essayant de comprendre ce que ce mot représentait vraiment.
Carthaga. J'y étais né, comme chacun d'entre nous, quelque part dans les laboratoires souterrains du projet, sans jamais avoir vu autre chose de la ville que des couloirs blancs et des salles d'examen. On en était partis à huit ans, pour Chasmata, et ça faisait maintenant presque trois années entières, selon le calendrier vénusien, que je n'y avais pas remis les pieds. Je me rendis compte que je ne pourrais même pas dire à quoi ressemblait le ciel au-dessus de cette ville, si tant est qu'on nous l'ait jamais montré.
J'allais retourner dans un endroit qui m'avait vu naître sans jamais m'avoir laissé le voir.
Je ne savais pas si je devais avoir peur de ça, ou autre chose. Mais pour la première fois depuis qu'on était descendus dans cette fosse la veille, je sentis que quelque chose, dans cette guerre qui ne faisait visiblement que commencer, venait peut-être aussi de m'ouvrir une porte que je n'avais jamais imaginé pouvoir franchir.