Chapitre 3
Ce jour-là, la cour était plus petite, plus fermée. Les murs étaient plus hauts, plus lisses. Ici, il n'y avait presque pas de jeux, seulement des enfants et du silence. Ils avaient 7 ans.
Utu était seul. Comme souvent. Il avançait lentement le long du mur, ses doigts frôlant la surface froide sans vraiment la toucher. Ses yeux bruns observaient les autres groupes, sans chercher à s'en approcher.
C'est là qu'ils vinrent. Sans raison. Un groupe de trois. Puis cinq.
Ils ne dirent rien au début. Le premier coup partit sans prévenir. Son corps se plia sous l'impact. Un deuxième suivit. Puis un troisième.
Utu tomba au sol.
Les coups continuèrent. Des pieds. Des poings. Réguliers. Violents. Pas de cris, juste le bruit sourd des impacts. Le sol vibrait légèrement sous chaque coup.
« Continue. »
Un rire.
« Il ne réagit même pas. »
Un pied s'écrasa contre ses côtes. Son souffle se coupa. Son corps refusa de répondre. Et pourtant, ils continuaient.
Puis, « Arrêtez ! » La voix trancha l'air.
Kia. Elle se jeta entre eux sans hésiter.
Un coup la frappa. Elle vacilla, mais resta debout.
« Laissez-le ! »
Un autre coup. Cette fois, elle tomba à genoux. Les regards changèrent. L'intérêt aussi.
« On prend celle-là. »
Ils se tournèrent vers elle.
Utu releva légèrement la tête. Sa vision tremblait. Il vit le pied de T-A34 se lever, se diriger vers elle.
Et quelque chose céda.
Utu bougea. Sa main attrapa le bras de l'enfant. Un geste sec. Puis, il frappa. Le choc résonna, un bruit sourd, mais surtout un craquement. Sec. Trop net.
Le corps de l'enfant se plia sous l'impact, violemment projeté sur le sol. Sa tête heurta la surface avec une brutalité qui ne laissa aucune place au doute.
Un silence tomba. Le temps sembla se figer.
Le sang apparut. D'abord lentement, puis il s'étendit, une tache sombre sous sa tête. Sa mâchoire était… décalée. Non. Brisée. Une partie s'était enfoncée de manière anormale, laissant apparaître une ouverture irrégulière, là où il n'aurait jamais dû y en avoir. Ses yeux étaient encore ouverts. Mais il n'y avait plus rien dedans.
Utu ne bougeait plus. Sa main était toujours levée. Du sang coulait le long de ses doigts. Épais. Chaud. Réel.
Il regarda, fixement. Ses doigts tremblèrent légèrement. Ce n'était pas… un coup. Ce n'était pas censé.
Les autres enfants reculèrent brusquement. Un d'eux trébucha en arrière, les larmes aux yeux.
« Qu'est-ce que… »
Sa voix tremblait. Un autre fixa le corps, puis Utu, puis encore le corps, comme s'il refusait de comprendre.
Kia ne parlait plus. Elle fixait la scène. Son souffle était court, ses mains tremblaient légèrement.
Le sang continuait de s'étendre. Lentement. Inévitablement.
Puis, les sirènes. Un hurlement strident déchira l'air.
« INCIDENT. »
« TOUS LES SUJETS, IMMOBILES. »
Des portes s'ouvrirent violemment. Des scientifiques entrèrent, rapides, précis. Leurs regards balayèrent la scène, s'arrêtèrent sur le corps, puis sur Utu. Un silence. Un échange de regards.
« Procédure de formatage immédiate. »
Pas d'hésitation. Les enfants furent saisis un à un. Kia fut arrachée à côté de lui.
« Utu ! »
Elle tenta de tendre la main vers lui. Mais ils furent séparés.
Utu ne résista pas. Il ne comprenait pas. On le traîna dans un couloir blanc, puis dans une salle. Une chaise. Des attaches.
« Stabilisez-le. »
Ses poignets furent immobilisés. Une lumière descendit. Aveuglante.
« Effacement sélectif. »
Son cœur accéléra.
« Non… » Sa voix trembla. Pour la première fois.
« Attendez… »
La lumière s'intensifia. Et puis, tout disparut.
Quand il rouvrit les yeux, il était ailleurs. Une salle calme. Des enfants assis. Comme si de rien n'était.
Utu resta immobile. Son cœur battait trop vite, sa respiration était irrégulière. Mais autour de lui… rien. Aucun signe. Aucune trace.
Kia arriva en courant vers lui. Et sans hésiter, elle se jeta dans ses bras.
« Utu ! »
Elle serra son uniforme, comme si c'était la chose la plus naturelle au monde. Comme si rien ne s'était passé.
Il resta figé. Ses mains hésitèrent, puis se posèrent lentement sur son dos.
« …Kia… »
Sa voix était faible. Il hésita. Longtemps. Puis :
« Tout à l'heure… »
Il avala difficilement.
« Ce que j'ai fait… »
Elle releva la tête. « Fait quoi ? »
Ses yeux bruns le regardaient. Clairs. Vides de toute peur.
Il trembla.
« Le garçon… T-A34… »
Sa voix se brisa légèrement.
« Je l'ai… »
Silence.
Kia cligna des yeux. Confuse.
« …Qui ? »
Le monde s'arrêta complètement.
Utu la fixa. « T-A34… celui qui… »
« Je ne connais pas ce numéro… »
Elle pencha légèrement la tête. Sincère. Totalement sincère. Aucune trace. Rien.
Le souffle d'Utu devint irrégulier. Ses yeux glissèrent lentement vers ses mains. Elles tremblaient encore. Le souvenir était là. Clair. Trop clair. Le craquement. Le corps. Le silence.
Puis, il releva les yeux vers elle et força un léger mouvement.
« …Peut-être… »
Sa voix était basse. Presque vide.
« Peut-être que c'était un rêve… »
Kia sourit doucement, et posa sa main contre la sienne.
« Alors… on a qu'à rester ensemble. »
Simple. Naturel. Comme si ça suffisait.
Utu ne répondit pas. Mais il serra légèrement sa main. Parce qu'au fond, il savait.
Ce n'était pas un rêve. Et cette fois, il était le seul à s'en souvenir.