Chapitre 6
Un silence presque irréel s'abattit sur la place.
Plus personne n'osait parler.
Les habitants d'Helmet fixaient la scène avec des yeux écarquillés, incapables de comprendre ce qui venait de se produire.
Ils connaissaient tous Léo depuis son enfance.
Ils savaient qu'il possédait un pouvoir hors du commun et qu'il était capable d'exploits défiant l'entendement. Pourtant, jamais ils n'auraient imaginé assister à une telle démonstration.
Forcer un officier de l'armée gouvernementale à révéler sa forme ascendante…
Cela relevait tout simplement de l'impensable.
Même les soldats accompagnant leur supérieur restaient parfaitement immobiles.
Leurs mains reposaient sur leurs armes, mais aucun ne semblait avoir l'intention d'intervenir.
Ils comprenaient tous qu'une intrusion dans ce combat risquerait de leur coûter très cher.
Au centre de l'arène improvisée, les flammes écarlates continuaient de rugir autour du militaire comme une tempête vivante.
Le souffle brûlant faisait onduler l'air et la chaleur était telle que les pavés eux-mêmes semblaient rougir.
Léo, lui, venait de relâcher le bras de son adversaire.
Sans quitter le militaire des yeux, il effectua plusieurs bonds rapides en arrière afin de mettre une distance de sécurité entre eux.
Il n'avait aucune envie de découvrir quel goût il pourrait avoir une fois rôti.
Et en observant l'expression presque animale qui déformait désormais le visage du militaire, il jugeait plus prudent de ne pas tenter l'expérience.
Les flammes s'écartèrent légèrement.
La voix grave du vice-commandant résonna à travers le brasier.
« Pour qui me prends-tu, gamin ? Je suis Marcus, le vice-commandant de la huitième division de l’armée gouvernementale ! »
Léo resta silencieux quelques secondes.
Il inclina légèrement la tête, comme s'il réfléchissait sérieusement à cette révélation.
Puis une pensée lui traversa l'esprit.
C'est seulement maintenant qu'il se présente ?
Il haussa les épaules avant de répondre avec un naturel désarmant.
« Mec, j’te mens pas, vice-commandant ou pas, tu t’es quand même pris de sacrées droites d’un gosse qui sort de sa cambrousse. »
Les mots frappèrent Marcus avec autant de violence qu'un coup de poing.
Les dernières traces de sang-froid qu'il conservait s'évaporèrent instantanément.
Dans un rugissement de colère, les flammes qui l'entouraient explosèrent une nouvelle fois, gagnant plusieurs mètres et projetant une lumière rougeoyante sur les maisons voisines.
Léo, lui, ne put s'empêcher d'afficher un sourire amusé.
« Mais c’est qu’il est tout grognon, le Marcus. »
Cette provocation fut la goutte de trop.
Une vague de chaleur insoutenable déferla soudain sur toute la place.
Les spectateurs reculèrent instinctivement tandis que plusieurs enfants étaient mis à l'abri par leurs parents.
Au même instant, des jets de flammes d'une densité impressionnante jaillirent du brasier et fusèrent droit vers Léo.
Le jeune homme abandonna aussitôt son attitude détendue.
Ses yeux se durcirent.
Il adopta une position défensive et leva ses avant-bras.
Une matière lumineuse, d'un éclat presque cristallin, recouvrit immédiatement les parties de son corps menacées.
Cette étrange substance ressemblait à de la glace tant elle était translucide.
Pourtant, au contact des flammes, elle ne fondait pas.
Au contraire.
Elle résistait avec une solidité stupéfiante, déviant les assauts en produisant des gerbes d'étincelles azurées.
Bien que pris dans une rage folle, Marcus rassembla un fragment de lucidité afin d’observer une fois de plus son adversaire.
Dans un affrontement entre porteurs, connaître la nature exacte de l'élément de son adversaire pouvait faire toute la différence entre la victoire et la défaite.
Ses yeux suivirent chaque manifestation de cette étrange matière.
Elle évoquait irrésistiblement la glace.
Et pourtant…
Si c'en avait été, la température infernale qui régnait autour de lui l'aurait déjà réduite en vapeur.
Ce n'était donc pas cela.
Son regard se fit plus sérieux.
Je n’ai pas forcément l’avantage. C’est tout ce que j’ai à savoir.
Sans attendre davantage, Marcus fléchit les jambes.
Le sol céda légèrement sous la pression.
Puis il bondit.
Son corps s'éleva dans les airs comme un météore enveloppé d'un torrent de flammes.
Pendant quelques secondes, son ombre engloutit entièrement Léo.
Le vice-commandant préparait un impact capable de pulvériser la quasi-totalité de la place du village.
En contrebas, Léo ne broncha pas.
Il prit une profonde inspiration.
Son poing gauche se referma lentement tandis que son mana affluait à nouveau vers son bras.
Une lumière bleutée se concentra autour de ses phalanges.
Il attendait précisément l'instant où Marcus toucherait le sol.
Le choc allait être frontal.
Et décisif.
Mais au moment exact où les deux combattants allaient entrer en collision…
Une corde translucide apparut dans les airs.
Elle semblait tissée de lumière elle-même.
En une fraction de seconde, elle s'enroula autour du corps de Marcus avant de se resserrer brutalement.
Les flammes vacillèrent.
Puis furent progressivement étouffées.
Le vice-commandant s'écrasa au sol, immobilisé.
Pris d'une rage nouvelle, il força sur tous ses muscles, tirant violemment sur ses liens dans l'espoir de les rompre.
En vain.
Une voix calme s'éleva alors derrière lui.
« Tu ne pourras pas t’en défaire. Tu sais toi-même à quel point les inventions du Forgeron Céleste sont efficaces. »
Tous les regards se tournèrent vers l'origine de cette intervention.
Un homme venait d'avancer tranquillement au milieu de la place.
De taille moyenne, des cheveux blonds soigneusement coiffés, une légère barbe parfaitement entretenue et des yeux jaunes étonnamment lumineux.
Contrairement à Marcus, aucune agressivité ne se dégageait de lui.
Seulement une assurance tranquille.
Tenant toujours la corde éthérée dans une main, il adressa un sourire chaleureux aux habitants avant de s'incliner légèrement.
« Veuillez m’excuser du comportement de mon compère. Je suis Howard, vice-capitaine de la troisième division de l’armée gouvernementale. »