Chapitre 53
Alors que le monde semblait se tordre sous la pression du pouvoir d'Orion, l'atmosphère devint brusquement irrespirable.
L'air vibrait.
Le sol frémissait sous leurs pieds.
Même la lumière paraissait hésiter, comme si la réalité peinait à conserver sa forme face à la puissance qui se déployait.
Pourtant, loin d'être impressionné, Soren affichait un sourire où se mêlaient arrogance et colère.
Son regard ne quittait pas celui de son adversaire.
« Eh bien, t'as enfin décidé de te comporter comme un commandant ? T'as vraiment cru pouvoir m'égratigner sans même avoir recours à ta transcendance ? »
Sa voix était calme.
Presque moqueuse.
Mais derrière cette désinvolture se cachait une haine si profonde qu'elle en devenait palpable.
Au même instant, les yeux de Soren changèrent une nouvelle fois.
Leur brun terne se dissipa lentement, laissant place à un bleu éclatant, aussi pur qu'un ciel d'été.
Pourtant...
Rien d'autre ne se produisit.
Aucune explosion de mana.
Aucune transformation spectaculaire.
Sa forme ascendante ne se manifesta pas.
Il se contentait de pousser son initiation à son paroxysme, comme si cela suffisait déjà à soutenir l'affrontement.
En face de lui, Orion n'était plus le même.
Son corps semblait devenir le point d'origine d'une immense malédiction.
Un froid inexplicable parcourut l'échine de tous les spectateurs.
Puis ils les entendirent.
Des cris.
D'innombrables cris.
Des hurlements d'agonie qui semblaient résonner dans toutes les directions à la fois.
Impossible de savoir s'ils provenaient réellement de l'air ambiant ou s'ils résonnaient directement dans leur esprit.
Ces lamentations continuaient sans interruption, semblables au chant funèbre de milliers d'âmes condamnées à souffrir pour l'éternité.
Le corps d'Orion se transforma progressivement.
Le long de ses avant-bras apparurent de multiples miroirs aux contours irréguliers.
Leur surface ne reflétait pas le monde.
À la place, chacun d'eux montrait un visage différent.
Des hommes.
Des femmes.
Parfois même des enfants.
Tous semblaient prisonniers derrière cette surface lisse, la bouche grande ouverte dans un cri silencieux qui se mêlait aux lamentations résonnant dans toute la barrière.
À partir de chacun de ces miroirs s'étiraient de longues chaînes translucides aux reflets verdâtres.
Elles serpentaient lentement autour de ses bras comme des êtres vivants, s'enroulant autour de sa chair avant de disparaître dans les profondeurs de son pouvoir.
Puis une couronne se matérialisa.
Elle ne ressemblait en rien à un symbole de noblesse.
Elle paraissait avoir été forgée dans un entrelacs de barbelés rouillés, tordus dans une forme imparfaite qui s'enfonçait cruellement dans son crâne.
Enfin, un immense serpent spectral émergea derrière lui.
Son corps vaporeux glissa lentement autour de son cou avant d'y enrouler plusieurs anneaux.
Sa tête resta immobile au-dessus de son épaule.
Ses pupilles fendues observaient silencieusement Soren.
Comme un prédateur attendant le moment propice pour frapper.
Même Gabriel ne put masquer son dégoût.
Son regard habituellement impassible s'assombrit légèrement.
« Tu le vois par toi-même... Cet homme est l'avarice incarnée. »
Léo resta figé.
Son regard oscillait entre fascination et appréhension.
C'était la première fois de sa vie qu'il assistait à la révélation d'une forme transcendante.
Et celle-ci n'avait rien d'héroïque.
Rien de majestueux.
Elle évoquait davantage une malédiction vivante qu'une évolution.
Comme si chacune de ses caractéristiques racontait les innombrables péchés accumulés par son propriétaire.
Gabriel reprit d'un ton parfaitement calme.
« Bon... une explication s'impose. Vous connaissez le concept de volonté ? »
Zoé répondit immédiatement.
« Oui. »
Au même instant, Léo répondit avec une honnêteté désarmante.
« Non. »
Les deux adolescents tournèrent simultanément la tête l'un vers l'autre.
Zoé le contempla quelques secondes avec une infinie douceur.
Puis elle soupira.
« Léo... »
« Oui ? »
« Tu es stupide. »
Léo baissa aussitôt les yeux vers le sol.
« Je sais... »
Un léger silence s'installa.
Gabriel toussota discrètement avant de reprendre ses explications.
« La volonté est la faculté de tordre la réalité selon ses propres désirs, dans les limites imposées par son élément source. »
Il leva lentement une main.
Aussitôt, un mince rayon de lumière lunaire apparut au-dessus de sa paume.
Il semblait aussi immatériel qu'un simple reflet.
« C'est notamment grâce à cela que je peux rendre solides les rayons lunaires. »
Sous les yeux de Léo, la lumière changea progressivement de nature.
Elle prit la consistance d'un cristal parfaitement taillé.
Gabriel poursuivit tranquillement sa démonstration.
« Je peux également les rendre liquides... »
Le cristal se dissout aussitôt pour devenir un mince filet d'argent qui glissait entre ses doigts sans jamais tomber.
« ...ou leur donner un tranchant exceptionnel. »
Le liquide se transforma aussitôt en une lame translucide dont le simple éclat donnait l'impression qu'elle pouvait découper l'acier.
Puis sa forme changea une nouvelle fois.
Une flamme pâle, entièrement composée de lumière lunaire, dansa silencieusement au creux de sa main.
Elle ne dégageait aucune chaleur.
Elle semblait totalement irréelle.
« Je peux même leur donner un aspect qui ne correspond pas à leur nature. Comme cette flamme, par exemple. »
Léo ne quittait pas la démonstration des yeux.
Chaque transformation semblait repousser un peu plus les limites de ce qu'il croyait possible.
Gabriel referma lentement sa main.
La lumière disparut aussitôt.
« Bien que l'apparence de cette flamme ne me soit pas particulièrement utile, cela me permet d'accomplir énormément de choses qui dépassent le simple cadre de ma bénédiction. Tout cela uniquement grâce à ma volonté. »
Léo acquiesça machinalement.
Il comprenait enfin pourquoi Gabriel semblait capable de réaliser des prouesses qui défiaient toute logique.
Le directeur reporta alors son attention sur Orion.
Son regard se fit plus grave.
« Dans son cas, c'est différent. Son pouvoir, par nature, déforme déjà le monde par la seule force de sa volonté. »
Le serpent spectral sembla relever légèrement la tête.
Les chaînes frémirent autour des bras d'Orion.
Les cris redoublèrent d'intensité.
« En combinant cette volonté avec sa bénédiction, son déchaînement et plusieurs mécanismes bien plus complexes, sa forme transcendante lui permet de s'approprier la puissance de toutes les personnes... et de toutes les choses... qu'il considère comme étant à son service. »
Un silence pesant s'abattit.
Léo sentit un frisson parcourir son corps.
Son regard retourna lentement vers Orion.
Légion...
Il commençait enfin à comprendre pourquoi un tel surnom lui avait été attribué.