Chapitre 47
Quelques dizaines de minutes plus tard...
Howard portait une nouvelle tenue.
Son uniforme militaire avait été réduit en lambeaux lorsqu'il s'était interposé entre Barns et Aaron.
Les brûlures laissées sur ses mains avaient également été soignées avec une efficacité qui le surprenait encore.
L'un des employés lui avait simplement tendu des vêtements propres.
Sans la moindre hésitation.
Sans la moindre hostilité.
Howard avait d'abord trouvé cela étrange.
Très étrange.
Après tout...
Nérakos était censée être la terre des porteurs du Chaos.
Le lieu où s'étaient réfugiés les démoniaques après la Guerre Impie.
Dans tous les livres d'histoire qu'il avait étudiée...
Ils étaient décrits comme des barbares.
Des criminels.
Des êtres incapables de vivre autrement que dans la violence.
Pourtant...
Depuis son arrivée...
Rien ne correspondait à cette image.
L'orphelinat respirait la simplicité.
Les employés se montraient accueillants.
Prévenants.
Bienveillants envers les enfants.
Howard demeurait néanmoins prudent.
Il remarqua rapidement que plusieurs employés restaient constamment à proximité d'Aaron.
Leur attitude semblait naturelle.
Mais leurs regards, eux, ne trompaient pas.
Ils l'observaient discrètement.
Toujours prêts à intervenir au moindre geste suspect.
Une manière polie de lui rappeler qu'il restait un inconnu.
Et surtout...
Un militaire.
Howard esquissa un léger sourire intérieur.
Eh bien... au moins je suis fixé.
Aaron s'installa en face de lui.
Les deux hommes étaient désormais assis autour d'une simple table en bois.
Le calme était revenu dans l'orphelinat.
Barns, toujours solidement enchaîné et bâillonné, avait été placé dans une pièce voisine afin d'éviter tout nouvel incident.
Howard croisa les mains devant lui.
« Pour commencer... je n’ai absolument aucune idée de comment nous sommes arrivés ici. »
Aaron acquiesça doucement.
« Je m’en doute. Vous sembliez tous les deux aussi perdus que surpris lorsque vous êtes apparus. »
Le gérant resta silencieux quelques instants.
Ses doigts vinrent se poser sous son menton.
« Avez-vous au moins une vague idée de ce qui s’est produit avant votre arrivée ? »
Howard prit quelques secondes pour réfléchir.
Il devait choisir soigneusement chacun de ses mots.
« Nous menions une enquête lorsque le commandant Barns et moi avons aperçu une sorte de tourbillon noir. Avant même d’avoir le temps de réagir... nous avons été aspirés dedans. »
Il s'arrêta là.
Délibérément.
Il préférait taire la véritable nature de cette mission.
Inutile de préciser qu'ils enquêtaient précisément sur les porteurs du Chaos présents à Virelune.
Aaron semblait sincère.
Mais Howard refusait encore de baisser totalement sa garde.
Après un court silence, une nouvelle pensée traversa soudain son esprit.
Il releva aussitôt la tête.
« Excusez-moi... pourriez-vous me donner la date d’aujourd’hui ? »
Aaron sortit naturellement son téléphone avant d'y jeter un rapide coup d'œil.
« Nous sommes le 3 mai. »
Howard demeura immobile.
Le 3 mai...
Son esprit fit rapidement le calcul.
Deux semaines.
Deux semaines s'étaient écoulées.
Pourtant...
La traversée de ces ténèbres lui avait semblé durer à peine quelques instants.
Il fronça légèrement les sourcils.
Le phénomène avait donc également altéré la perception du temps.
Cette simple information soulevait déjà une multitude de nouvelles interrogations.
Mais il décida de les repousser.
Pour l'instant.
Il inspira profondément.
« Je risque d’être assez insistant avec mes questions... cela vous dérange-t-il ? »
Aaron resta quelques secondes sans répondre.
Puis il tourna lentement la tête vers les autres employés.
Tous échangèrent un regard.
Avant d'éclater de rire.
Un rire franc.
Naturel.
Howard resta interdit.
Aaron essuya une larme au coin de son œil.
« Eh bien... cela faisait longtemps que nous n’avions pas rencontré un agent gouvernemental aussi poli. »
Un léger malaise s'installa.
Howard détourna discrètement le regard.
Il n'avait aucune idée de la manière dont il devait prendre cette remarque.
Après avoir retrouvé son calme, il reprit la parole.
« Ma première question est peut-être un peu intrusive... »
Il hésita un bref instant.
« Êtes-vous tous des porteurs du Chaos ? »
Les employés répondirent presque simultanément d'un simple hochement de tête.
Personne ne semblait chercher à le cacher.
Au fond de la pièce, un jeune homme finit néanmoins par prendre la parole.
« Est-ce que cela vous dérange ? »
Howard leva immédiatement une main pour dissiper tout malentendu.
« Absolument pas. Je connais moi-même un porteur du Chaos... même si sa situation est un peu particulière. »
Aaron sembla prêt à lui demander davantage d'explications.
Mais Howard reprit aussitôt.
« Les enfants présents ici... sont-ils eux aussi des porteurs du Chaos ? »
Cette fois...
Le sourire d'Aaron s'effaça légèrement.
Un profond soupir lui échappa.
Comme si cette question revenait beaucoup trop souvent.
« La quasi-totalité, oui. »
Il baissa quelques instants les yeux.
« Vous savez... à notre époque, vivre en tant que démoniaque est extrêmement dangereux. »
Sa voix devint plus lourde.
Plus personnelle.
« Keredia interdit officiellement notre existence. Dès que les pouvoirs démoniaques se manifestent chez un enfant... il est souvent abandonné. »
Il marqua une courte pause.
« Certains parents fuient par peur. D'autres cherchent simplement à protéger le reste de leur famille. »
Son regard se perdit un instant vers les enfants qui jouaient de nouveau dans le jardin.
« Au final... ils se retrouvent seuls. Livrés à eux-mêmes. »
Howard sentit son regard s'assombrir.
Cette réalité était bien différente de celle qu'on lui avait enseignée.
« Je comprends un peu... »
Il releva lentement les yeux vers Aaron.
« Je savais déjà que vous n’étiez pas tous des bêtes assoiffées de sang... mais à vous entendre, nous passons carrément pour les méchants. »
Aaron esquissa un sourire fatigué.
Il secoua doucement la tête.
« Détrompez-vous. »
Sa voix était calme.
Mais terriblement sincère.
« Ce serait mentir que de dire que nous sommes tous des enfants de cœur. »
Il observa un instant ses propres mains.
Comme si elles portaient encore le poids d'anciens péchés.
« Beaucoup d'entre nous ont commis des atrocités pour survivre. »
Une ombre traversa son regard.
« Et aujourd'hui encore... certains continuent de vivre du crime. »
Le silence retomba.
Howard ouvrit la bouche, prêt à poser une nouvelle question.
Mais, au même instant...
BOUM !
Un bruit sourd résonna contre la porte d'entrée de l'orphelinat.
Toute la pièce se figea.