Chapitre 3
Lorsqu'ils furent enfin de retour à la maison, Léo s'attendait déjà à subir un interminable sermon. Il s'était préparé mentalement aux reproches sur sa disparition, sur son habitude de s'isoler dans les plaines ou encore sur son manque de responsabilité.
Pourtant, rien de tout cela n'arriva.
Ses parents échangèrent simplement un regard silencieux avant de s'installer autour de la vieille table en bois qui occupait le centre de la pièce. L'atmosphère demeurait lourde, mais d'une manière bien différente.
Cette fois, ils avaient quelque chose de plus important à lui dire.
Sa mère prit la parole la première.
Son visage affichait une douceur inhabituelle, mêlée d'une profonde inquiétude.
Depuis plusieurs années déjà, tous les deux ans, des détachements militaires parcouraient les différentes régions du pays afin de recenser les jeunes possédant des capacités exceptionnelles. Leur objectif était simple : offrir à ces talents une place au sein de l'État, que ce soit dans l'armée, la recherche ou les prestigieuses académies spécialisées.
Léo faisait partie de ces rares individus.
À seulement seize ans, il possédait déjà un potentiel qui dépassait largement celui de la plupart des adultes.
Il n'était cependant pas encore obligé de travailler. Son âge lui permettait encore d'intégrer une académie où ses pouvoirs pourraient être développés et maîtrisés.
Seulement voilà.
À chaque occasion qui s'était présentée, il avait obstinément refusé de passer les examens de sélection, invoquant des raisons toujours plus absurdes les unes que les autres.
Sa mère finit par soupirer avant de déclarer d'une voix légèrement teintée de tristesse :
« Tu sais tu devrais te rendre compte de la chance que tu as d’avoir un pouvoir comme le tien, tu n’es absolument pas obligé de te limiter à ce petit village »
Le silence qui suivit sembla durer une éternité.
Le regard de Léo glissa lentement de son père à sa mère.
Lorsqu'il répondit enfin, sa voix avait perdu toute trace de désinvolture.
Elle était simplement sincère.
Presque fragile.
« Mais si je pars qui va s’occuper de vous ? »
Ses yeux reflétaient une inquiétude authentique.
Il ne cherchait pas à éviter le sujet.
Il avait réellement peur de les abandonner.
Ses parents, cependant, connaissaient parfaitement leur fils.
Ils savaient reconnaître une vérité... mais aussi les nombreuses excuses derrière lesquelles il aimait se cacher.
Son père finit par laisser échapper un petit rire avant de prendre la parole.
« Tu peux simplement dire que c’est bien de vivre en ayant rien à foutre hein sale gosse ? »
Léo fit claquer sa langue avec irritation.
Il croisa les bras et releva légèrement le menton.
« Ouais qu’est-ce que ça peut bien faire si c’est le cas ? »
À peine ces mots avaient-ils quitté ses lèvres que le regard de sa mère se durcit instantanément.
L'air dans la pièce sembla se figer.
Elle planta ses yeux dans ceux de son fils avant de déclarer d'une voix ferme qui ne souffrait d'aucune contestation :
« Comment tu parles à tes parents ? »
Toute l'assurance de Léo s'évapora aussitôt.
Ses épaules retombèrent.
Il détourna les yeux et marmonna des excuses presque inaudibles.
Après quelques secondes de gêne, il tenta maladroitement de détourner la conversation.
« Et qu’est ce qui se passe si je ne passe pas l’examens ? »
Sans la moindre hésitation, sa mère répondit d'un ton parfaitement calme.
« Je suppose que on te vire de la maison. »
Le jeune garçon resta figé.
Son regard se tourna lentement vers son père, comme s'il espérait secrètement qu'il intervienne pour démentir cette menace.
Mais celui-ci se contenta de détourner la tête avec un intérêt soudain et très exagéré pour le mur d'en face.
Une goutte de sueur glissa le long de la tempe de Léo.
Puis une deuxième.
Il força un sourire particulièrement crispé.
« Euh maman c’est marrant t’as pourtant pas l’habitude de faire des blagues hein ? Ce n’est pas bien de faire des sueurs froides comme ça je n’ai que 16 ans pas vrai ? »
Sa tentative d'humour tomba complètement à plat.
Au contraire.
Le peu de patience qui restait à sa mère venait de disparaître.
Dans un mouvement si rapide que Léo eut à peine le temps de le voir venir, elle saisit la lourde table familiale et la projeta droit dans sa direction.
Le meuble traversa la pièce dans un vacarme assourdissant.
« Ai-je l’air de rigoler fils ingrat ?! T’as intérêt à te préparer vite car les militaires arrivent dans 2 heures ! »
Par pur réflexe, Léo bondit sur le côté pour éviter le projectile.
Le bois s'écrasa contre le mur dans une pluie d'éclats.
Le cœur battant à toute vitesse, il ne chercha même pas à répondre.
Il fila vers sa chambre en poussant un juron étouffé.
Une fois la porte refermée derrière lui, il s'y adossa quelques instants avant de laisser échapper un profond soupir.
J’imagine que je ne vais pas y échapper cette fois…