Chapitre 10
Le silence qui s'était installé dans le fourgon paraissait étrangement pesant.
Howard avait retrouvé son calme habituel, mais Léo ne pouvait s'empêcher de repenser à l'expression qui avait traversé son visage quelques instants plus tôt.
Ce bref instant où son regard s'était assombri.
Il en était convaincu.
Quel que soit le problème qui avait autrefois frappé Nexoria, Howard y avait été mêlé de près ou de loin.
Peut-être même avait-il participé à sa résolution.
Mais la manière dont il avait évité le sujet laissait entendre que les souvenirs qui y étaient liés demeuraient encore douloureux.
Ne souhaitant pas remuer davantage cette étrange mélancolie, Léo décida de changer complètement de conversation.
Il prit un ton volontairement détaché.
« Et du coup, je suis logé où ? »
Comme si rien ne s'était passé quelques secondes auparavant, Howard retrouva immédiatement son sourire chaleureux.
« À moins que tu n'aies l'argent nécessaire pour t'acheter un logement, tu seras certainement logé à Virelune, ta future école. »
Léo inclina légèrement la tête.
Une question lui traversait déjà l'esprit.
« Y a des dortoirs dans ce genre d'endroit bondé de monde ? »
Le vice-capitaine resta silencieux quelques secondes.
Il observa le jeune homme avec une expression où se mêlaient incrédulité et consternation.
Puis il répondit avec un calme presque pédagogique.
« Alors, je te ferai savoir qu'avec une superficie de plus de 70 000 m², oui, il y a des dortoirs. »
Les yeux de Léo papillonnèrent.
Il détourna lentement le regard avant de répondre avec un naturel désarmant :
« Oui, c'est vrai. 70 000 m², c'est grand. Suis-je bête... »
Howard inspira profondément.
Très profondément.
Puis il fixa le plafond du véhicule comme pour implorer silencieusement le destin.
Je suis prêt à parier mon poste que ce sale gosse n'a aucune idée de ce que cela représente ! Et par-dessus tout, aucune culture générale !
Le trajet s'acheva peu après.
Le ronronnement du moteur diminua progressivement avant que le fourgon ne s'immobilise complètement.
Les soldats descendirent les premiers avec une efficacité parfaitement rodée.
Léo récupéra ses bagages tandis que plusieurs militaires lui adressaient désormais des regards mêlant curiosité et respect.
Le combat contre Marcus avait laissé son empreinte.
Après lui avoir rendu ses affaires, ils le laissèrent naturellement rejoindre Howard.
Dans cette immense cité qu'il ne connaissait pas encore, le vice-capitaine constituait désormais son unique point de repère.
À peine avaient-ils fait quelques pas que des cris retentirent derrière eux.
Des cris étonnamment plaintifs.
Léo tourna la tête.
Il aperçut alors Marcus.
Toujours solidement maintenu sous surveillance, le redoutable vice-commandant semblait désormais mener un tout autre combat.
Son visage exprimait une détresse presque théâtrale.
Il levait les bras vers le ciel avec un désespoir inattendu.
« S'il vous plaît ! Ma femme me manque, je veux la voir ! »
L'un des soldats chargés de sa surveillance leva aussitôt les yeux au ciel avant de répliquer avec une exaspération tout aussi vive :
« Cela fait seulement quatre jours ! Vous n'êtes vraiment pas possible ! »
Pendant une seconde, Léo demeura parfaitement immobile.
Puis un sourire particulièrement cruel étira lentement ses lèvres.
Il ne put retenir un petit rire.
« Dire qu'il y a à peine quelques heures, il se la jouait... »
Howard lui adressa aussitôt un regard réprobateur.
« Tu ne devrais pas te moquer d'un homme du gouvernement de la sorte, tu sais. »
Léo ouvrit la bouche pour répondre.
« Ce que tu peux être... »
Mais les mots restèrent bloqués.
En tournant légèrement la tête, il aperçut Howard.
Le vice-capitaine faisait visiblement de son mieux pour conserver une expression sérieuse.
Ses lèvres tremblaient.
Ses épaules aussi.
Et il semblait lutter de toutes ses forces pour ne pas éclater de rire devant le spectacle offert par son collègue.
Cette vision suffit à raviver l'amusement de Léo.
Son petit rire sadique reprit aussitôt.
Il répondit avec une ironie presque parfaite :
« Bien sûr, monsieur Howard. J'essaierai d'y faire attention à l'avenir. »
Leur complicité naissante fut cependant interrompue presque instantanément.
Une présence nouvelle venait d'apparaître.
Au sommet du large escalier qui dominait l'entrée du bâtiment principal.
Une jeune femme descendait lentement les marches.
Et à mesure qu'elle avançait…
Le silence s'imposait.
Comme si l'air lui-même s'alourdissait sous chacun de ses pas.
Les conversations cessèrent.
Même plusieurs soldats redressèrent instinctivement leur posture.
À chacun de ses pas, l’atmosphère semblait se tendre, comme si une présence invisible venait soudain de s’imposer à tous.
Elle était vêtue d’un costume d’une sobriété irréprochable, dont les lignes austères ne parvenaient pourtant pas à dissimuler l’élégance naturelle de sa silhouette.
Ses yeux, sombres et profonds, évoquaient deux éclats d’obsidienne polie, des joyaux noirs où ne semblait briller aucune émotion.
Ses cheveux courts, d’un noir de jais absolu, frémissaient légèrement au rythme de sa démarche mesurée.
Une beauté froide et distante émanait de sa personne.
Son regard vide, dénué de la moindre chaleur, possédait pourtant une étrange force d’attraction, semblable à celle d’un ciel d’hiver limpide : magnifique, mais inaccessible.
Chaque mouvement qu’elle accomplissait paraissait empreint d’une maîtrise parfaite, comme si rien au monde ne pouvait troubler son calme impénétrable.
« Vice-capitaine Howard, je vous remercie de nous rapporter un nouvel élève. Vous me donnerez les détails en chemin. »
À cet instant précis, Léo comprit une chose.
Son arrivée à Virelune venait véritablement de commencer.