Chapitre 7
[KOJO]
L'enfer n'est pas un gouffre souterrain. C'est un champ de canne à sucre écrasé par le soleil implacable des Antilles.
Kojo est de retour au labeur. La sueur et la poussière rouge se collent aux bandages poisseux qui recouvrent son avant-bras droit. La brûlure du fer, encore à vif, pulse au rythme de chaque coup de coutelas, mais son visage est un masque de pierre.
Autour de lui, la chaîne des horreurs quotidiennes se déroule dans une indifférence glaçante. À quelques mètres, un vieil esclave, les poumons rongés par la fatigue, s'effondre sous le poids de son ballot. Au lieu de l'aider, un régisseur à cheval le roue de coups de pied au visage, brisant ses dents dans un craquement sinistre. Plus loin, une jeune femme est attrapée par les tresses et traînée violemment vers un hangar isolé, sous les rires gras des contremaîtres. Ses cris s'étouffent derrière les planches.
Kojo voit tout. Il entend tout. Il ne pleure plus. L'étincelle sombre qui s'est allumée dans ses yeux lors de son propre supplice s'est muée en une détermination d'acier. Il ne mourra pas ici.
La nuit venue, derrière la « rue Nègres », un petit cercle d'hommes se réunit dans l'obscurité moite, à l'abri des patrouilles. Les visages sont creusés par la faim et le désespoir.
— On n'en peut plus, Kojo… murmure un homme en se prenant la tête à deux mains. Ils vont tous nous crever les uns après les autres. Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse ?
— J'ai entendu les commandeurs parler, répond Kojo d'une voix grave, ancrée dans la terre. Dans l'habitation voisine, des frères ont brisé leurs chaînes. Ils ont pris les hauteurs. La grande forêt. On peut les rejoindre.
Un frisson d'effroi parcourt le groupe.
— Tu es fou ! siffle un vieillard, la terreur dilatant ses pupilles. Ils ont été rattrapés par les molosses ! Les maîtres les ont torturés pendant des jours sur la place pour faire un exemple !
— Le pire, ce ne sont pas les chiens… bafouille un autre en jetant des regards paranoïaques vers les arbres plongés dans l'encre de la nuit. Ce sont les Mofwazé. Ils nous traquent. Ils prennent la forme de bêtes monstrueuses, ils se glissent dans l'ombre pour nous dévorer. La forêt leur appartient.
Kojo balaie l'air d'un revers de main, les yeux brillants d'une rage froide.
— Arrêtez vos sornettes de vieilles femmes ! Les Mofwazé ne sont que des contes inventés par les Blancs pour nous terrifier et nous garder enchaînés à cette terre. Je ne resterai pas un jour de plus à attendre qu'on m'abatte. Je pars ce soir.
Un silence lourd, presque religieux, s'installe. Finalement, trois jeunes hommes se lèvent sans un mot pour se ranger à ses côtés. Le pacte est scellé.
À l'heure où la lune blafarde se voile derrière les nuages, les fugitifs se glissent hors du domaine, rasant le sol comme des ombres. Ils pensent avoir déjoué la garde.
Mais depuis le grand balcon de la maison de maître, le propriétaire les observe, un verre de vieux rhum à la main. Il ne crie pas. Il ne sonne pas la cloche d'alarme. Il se tourne simplement vers deux silhouettes colossales, tapies dans la pénombre de la véranda.
— Lâchez lès, ordonne-t-il d'une voix dénuée de la moindre émotion. Et tuez lès tous.
Les deux masses se détachent de l'obscurité et bondissent par-dessus la balustrade avec une souplesse contre-nature, s'enfonçant dans la nuit sans un bruit.
Dans la plaine sauvage, Kojo et ses frères courent à perdre haleine. Leurs poitrines brûlent, les hautes herbes tranchent leurs jambes nues. La lisière de la forêt tropicale n'est plus qu'à quelques centaines de mètres. La liberté est là, à portée de main.
Soudain, un grognement guttural, d'une profondeur viscérale, déchire le silence. Le groupe pile net. Des bruits de salive, de griffes déchirant la terre meuble se rapprochent à une vitesse terrifiante.
— Ils… ils sont là ! hurle l'un des esclaves, les yeux exorbités, pointant une masse sombre qui ondule dans les herbes hautes. Les Mofwazé !
— Chuuuut ! siffle Kojo en levant les poings.
Il n'a pas le temps de finir sa phrase. Une monstruosité d'écailles, de poils hirsutes et de muscles surdéveloppés surgit du vide. Une gueule béante, hérissée de crocs d'acier, se referme sur le torse du jeune esclave. D'un coup de mâchoire fulgurant, la bête le coupe littéralement en deux. Le buste vole dans les airs, crachant une gerbe de sang noir sous la lune, tandis que les jambes retombent lourdement dans l'herbe écrasée.
— Courez !!! hurle Kojo.
L'hécatombe commence. En pleine course, un deuxième fuyard est happé par l'obscurité. Un hurlement d'agonie, suivi d'un craquement effroyable; une colonne vertébrale brisée résonne dans la nuit.
Kojo et le dernier survivant s'enfoncent dans la jungle, déchirant leur peau contre les épines, mais débouchent rapidement sur un mur de roche volcanique. Un cul-de-sac.
Ils sont acculés. Les grognements deviennent assourdissants. Un molosse monstrueux, grand comme un cheval, s'avance lentement vers eux, la bave sanglante coulant de ses babines retroussées. Il prend son impulsion, les muscles de son arrière-train bandés à l'extrême, prêt à bondir pour les déchiqueter.
Mais Kojo refuse de mourir comme du bétail.
Guidé par un instinct de survie primaire, il plonge la main au sol, empoigne une lourde pierre volcanique aux arêtes tranchantes, et se jette en avant. Renversant le rapport de force, il projette la pierre de toutes ses forces. Le bloc percute le crâne du monstre en plein vol avec un bruit sourd et répugnant.
La bête vacille. Réalisant qu'il l'a blessée, Kojo pousse un cri de guerre féroce. Il se rue sur le monstre déséquilibré, chevauche son encolure massive, et lui martèle le crâne à coups de pierre répétés. La roche s'enfonce dans la chair, l'os cède, la bête s'effondre dans un râle étouffé.
Épuisé, le souffle court, les mains poisseuses de sang, Kojo recule, stupéfait par sa propre violence.
Mais une seconde créature surgit de l'ombre, prête à venger la première.
— Ça suffit.
Une lueur orange balaie les buissons. Le propriétaire de la plantation s'avance sereinement dans l’ombre. La lueur des torches des hommes autour de lui ne permet pas de distinguer ses traits. La bête stoppe net son attaque, baissant la tête, soumise. Une demi-douzaine de gardes armés se jettent sur Kojo, le plaquant violemment au sol.
La joue écrasée contre la terre humide, Kojo tourne les yeux vers le cadavre du monstre qu'il vient de massacrer à mains nues.
Sous la lumière vacillante des torches, la forme du chien géant bouillonne. La chair palpite, se dissout, et rétrécit dans un craquement d'os écœurant. En quelques secondes, ce n'est plus une bête qui gît au sol. C'est le corps nu d'un homme. Un des contremaîtres de la plantation, le crâne fracassé par la pierre.
Kojo reste figé, la bouche entrouverte, submergé par une vague de terreur et de folie qui balaie toutes ses certitudes. Les Mofwazé ne sont pas des monstres nés de la forêt. Ce sont des hommes. Des démons à forme humaine qui marchent parmi eux le jour, et les dévorent la nuit.
L'histoire a toujours été écrite par des monstres.
[CORALIE]
— Pfft... Gllrrrr...
Je fixe le robinet de la cuisine avec des envies de meurtre. Un mince filet d'eau brunâtre vient de couler avant de se tarir dans un bruit de succion pathétique.
— C'est pas possible ! je peste en repoussant violemment la casserole sur le plan de travail. Plus d'eau !
Dans le salon, la voix de la présentatrice de Guadeloupe La 1ʳᵉ résonne, d'un cynisme parfait au niveau du timing : « … Par ailleurs, de nombreuses coupures d'eau sont à prévoir aujourd'hui dans différentes communes de l'archipel en raison de nouvelles défaillances sur le réseau principal... »
— Entre la chaleur suffocante, les moustiques, et maintenant plus d'eau… Raaaah ! Mais comment font les gens ici pour vivre ça au quotidien sans péter les plombs ?!
Je sens une main calme se poser sur mon épaule. Je sursaute à peine. Samuel est derrière moi. Il a l'air épuisé, des cernes violacés creusant ses yeux et ses traits tirés.
— T'en fais pas, murmure-t-il d'une voix douce. J'avais prévu le coup. J'ai stocké plusieurs bonbonnes d'eau minérale au cellier hier soir.
— Heureusement que tu es là… je souffle, un peu apaisée en me frottant le front. Mais c'est quand même fou. L'île aux belles eaux, mon œil…
Je tourne la tête, voyant Samuel s'activer pour quitter la villa.
— Tu ne prends pas un jour de repos, avec ce qui s'est passé ?
Il attrape ses clés de voiture sur le comptoir, le regard fuyant, refusant de croiser le mien.
— Non. Il faut que j'aille sur le chantier. Ça n'avance pas du tout, et mes hommes sont terrifiés. Quelque chose cloche là-bas.
— Comment ça ? je demande en fronçant les sourcils. Tu crois que ce sont des locaux qui font de sales tours pour protester contre l'usine ?
Samuel s'arrête, la main sur la poignée de la porte d'entrée.
— Non, lâche-t-il, la voix étrangement sourde. Les caméras ne montrent rien. Les câbles fondent tout seuls. Les outils s'évaporent.
Il revient sur ses pas, m'embrasse rapidement sur la joue et franchit la porte avant que je puisse poser une autre question.
Je reste seule dans la cuisine. Mon cœur bat un peu trop vite. Le journal télévisé tourne toujours. L'image de la femme assassinée en forêt cette nuit, Valérie Lasserre, apparaît à l'écran.
Je me fige. Le sang déserte mon visage.
C'est la femme du bassin des Chutes du Carbet. Celle que Samuel dévorait du regard hier, avec une haine pure et inexplicable.
Je lâche mon torchon. Les pièces du puzzle s'assemblent dans mon esprit dans un grincement terrifiant. Son évanouissement soudain. Sa prétendue "nuit de travail" sur la terrasse…
Je marche précipitamment vers la baie vitrée du salon, fais coulisser le battant et sors sur la terrasse. Je me baisse exactement là où il se tenait cette nuit. La dalle en béton n'est pas juste fissurée. Elle est enfoncée. Pulvérisée. Comme si un objet de deux tonnes y avait été projeté depuis le ciel. Et dans les interstices du ciment cassé… il y a une fine couche de cendre noire, qui dégage une très légère, mais très persistante, odeur de chair brûlée.
Mes doigts tremblent en effleurant la poudre sombre. Qu’est-ce qui se passe ?
[ZOEY]
La cour du lycée grouille de monde, noyée sous le soleil éclatant de la matinée, mais je n'entends qu'un bourdonnement angoissant. Sur l'écran de mon téléphone, les titres des journaux s'enchaînent. Meurtre sauvage. Décapitation. Haut responsable assassinée.
— Hey, Zoey !
Roxane apparaît, radieuse dans son haut blanc immaculé, suivie de Raphaël qui tient deux canettes de soda glacées. Ils se posent de chaque côté de moi sur le banc et m'encadrent comme deux boucliers protecteurs.
— Tu fais une tête d'enterrement, constate Raphaël en me tendant une boisson, un sourire bienveillant aux lèvres.
— C'est… l'actualité. Je réponds en verrouillant précipitamment mon téléphone. Cette femme politique assassinée. C'est horrible. On vient d'arriver ici, et l'ambiance est super pesante. J'ai l'impression qu'il y a un truc malsain dans l'air.
Roxane passe un bras réconfortant autour de mes épaules. Son parfum, à la fleur de frangipanier, est presque hypnotique.
— Cherche pas à comprendre, Zoey. La politique locale, c'est un nid de vipères. Les règlements de comptes, ça arrive. Mais ça ne nous touche pas, nous.
— Ouais, ajoute Raphaël avec un grand sourire rassurant, ses yeux mordorés fixés intensément dans les miens. Tu es avec nous, maintenant. On forme un clan. Personne ne touche nos amis. Laisse les monstres s'entre-tuer entre eux, d'accord ?
Je souris, la boule dans mon ventre se dénouant légèrement. Leur présence est une vraie bouffée d'oxygène. J'ai l'impression d'avoir toujours été avec eux, de les connaître depuis des années. Je ne sais pas comment je ferais sans ces deux-là.
[SAMUEL]
Le soleil de dix heures frappe la carrosserie du SUV avec une violence inouïe. Sur le chantier de l'usine, c'est le chaos absolu. Aucun moteur ne tourne. Les engins de terrassement sont à l'arrêt. Les ouvriers sont regroupés près de la base de vie, l'air hagard. Maxence, mon chef d'équipe, court vers moi dès que je mets un pied à terre.
— Boss, on a un énorme problème ! lâche-t-il, paniqué.
Une rafale brutale balaye la terre rouge. Mais elle ne transporte pas que de la poussière. Elle transporte la mort. Une odeur insoutenable de chair putride, de cadavres oubliés au soleil, envahit soudainement le site. Les ouvriers s'effondrent à genoux, se bouchant le nez, pris de violentes nausées. Mon estomac se soulève.
Aussi soudainement qu'il s'est levé, le vent retombe. L'odeur de charnier disparaît instantanément au moment exact où deux berlines noires rutilantes, aux vitres lourdement teintées, glissent sur le parking dans un silence irréel.
Quatre gardes du corps, aux mensurations de catcheurs et aux regards totalement vides, sortent du premier véhicule et prennent position. Du second descend un homme.
Martial. Le président du Conseil régional de la Guadeloupe.
Grand, fin, habillé d'un costume sur mesure d'une élégance stricte, il avance d'un pas assuré sur la terre battue, affichant un sourire indéchiffrable.
Je m'avance, lissant mon polo pour cacher ma tension.
— Monsieur le Président… Que me vaut cet honneur ?
— Pas de ça entre nous ! lâche-t-il avec une chaleur politique exagérée, en me tendant la main. Appelle moi Martial. Entre enfants de ce pays, faisons simple.
— Très bien, Martial. Que venez-vous faire sur ce chantier ?
— Je suis de passage, dit-il en balayant le site du regard, ignorant superbement les ouvriers malades. On m'a tenu informé de l'avancée, et vu l'importance stratégique de ces fondations… je tenais à voir ça de mes propres yeux. Ça n'a pas l'air de beaucoup creuser, si je puis dire.
Je lui fais un rapide compte-rendu des pannes et des incidents matériels de la nuit, marchant à ses côtés près de l'immense tranchée ouverte la veille.
— Je vois… murmure Martial, le regard perdu au fond du gouffre. Il me semblait pourtant que ce chantier devait être purgé très rapidement. Le temps nous est compté.
Soudain, l'air s'alourdit.
Le monde s'arrête net. Le cliquetis des pelles mécaniques qui refroidissent au soleil, le bruissement du vent dans les hautes herbes, les plaintes des ouvriers… Tout disparaît, aspiré par un vide absolu. Je lève les yeux : un oiseau de proie, qui planait au-dessus de nos têtes, s'est immobilisé en plein ciel.
Le temps vient d'être suspendu. Brisé par une volonté supérieure.
Martial se tourne lentement vers moi. Son sourire mondain a fondu comme de la cire. Son regard est d'une froideur spectrale, terrifiante. Une pression atmosphérique écrasante me comprime les poumons. L'aura meurtrière qui se dégage soudain de cet homme en costume est colossale, infiniment plus dense et ancienne que celle de la créature que j'ai tuée la nuit dernière.
— Ecoute moi bien, mon garçon, murmure-t-il d'une voix qui résonne dans mon crâne comme le couperet d'une guillotine. Ce site a une importance capitale. Il ne faudrait pas oublier ce pour quoi tu as été engagé.
La fureur explose en moi. Face à cette entité monstrueuse, l'instinct de survie du Titan de Cendres enfermé sous ma peau réagit instantanément. Mon bras droit se met à bouillir. La lave pulse dans mes veines, craquelant ma chair, prête à jaillir pour pulvériser ce démon. Je lève mon poing incandescent, m'apprêtant à abattre la colère du volcan sur lui.
Mais Martial bouge plus vite que la lumière.
Il lève la main et pose calmement sa paume ouverte sur mon épaule. Le contact est d'un froid absolu, cosmique.
L'effet est foudroyant. Le feu de mon bras est soufflé comme une misérable bougie. L'énergie ténébreuse du titan s'effondre, écrasée, muselée et terrassée par la puissance brute de cet homme. Mon corps entier se fige, paralysé, l'esprit hurlant dans une prison de chair incapable de faire le moindre mouvement.
Martial se penche, frôlant mon oreille. Son souffle gèle mon sang.
— Si j'étais toi, je ne ferais pas ça, mon garçon, chuchote-t-il. Nous savons parfaitement qui tu es.
L'univers entier semble basculer dans le néant.
CLAC !
Le temps reprend son cours normal avec le fracas d'une bombe. Le bruit des moteurs, la chaleur suffocante du soleil, le chant lointain de l'oiseau… tout me frappe au visage en une fraction de seconde. Je chancelle en arrière, suffoquant, cherchant de l'air.
Martial a déjà retiré sa main de mon épaule. Il boutonne sa veste, retrouvant son sourire politique, lisse et chaleureux.
— Bon, le devoir m'appelle ! lance-t-il d'une voix forte, à l'attention de ses gardes. Ravi d'avoir fait ta connaissance, Samuel, ce fut très instructif. J'espère que vous réglerez vite ces… petits soucis techniques.
Je reste cloué sur place, muet, incapable de formuler la moindre pensée. Une goutte de sueur glacée glisse le long de ma tempe. Alors que la berline noire fait demi-tour et s'éloigne dans la poussière du chantier, l'horreur de la situation s'abat sur moi de tout son poids.
Il a muselé le monstre en moi d'un simple toucher. Ils savent qui je suis. Ils savent ce que j'ai fait ces dernières nuits. Et ils sont intouchables.
Je suis pris au piège dans une fosse aux lions, et la porte vient de se refermer.