Chapitre 6
[SAMUEL]
Le début du week-end s'imposait comme une question de survie mentale. Après la tension étouffante du chantier et les nuits hantées par l'Entité, j'avais besoin de me reconnecter avec la réalité. J'avais besoin de voir ma famille sourire.
La route sinueuse de la Basse-Terre nous offre un répit salutaire. À travers les vitres baissées du SUV, l'air s'emplit des odeurs de terre humide et de végétation dense. Le parking aménagé des Chutes du Carbet est baigné d'un soleil éclatant, dominé par la silhouette majestueuse et lointaine de la Soufrière.
Je coupe le moteur. Zoey s'extrait de la banquette arrière, son casque autour du cou, visiblement de bonne humeur. J'ajuste les sangles de mon sac à dos en jetant un coup d'œil discret à mon bras droit. La douleur fantôme est silencieuse ce matin. Une trêve.
Le sentier balisé s'enfonce dans la jungle. La biodiversité explose autour de nous : des fougères arborescentes gigantesques, des lianes épaisses comme des câbles d'acier, et de petits anolis verts qui se faufilent sur les roches moussues.
Mais pour Coralie, l'enfer porte bien son nom.
— C'est magnifique, d'accord… s'déclare-t-elle en s'arrêtant pour la dixième fois, s'aspergeant frénétiquement les mollets de spray anti-moustiques. Mais ces bestioles vont me dévorer toute crue ! Samuel, passe moi l'autre bombe, Zoey va se faire piquer !
— Maman, détends toi, rit Zoey en prenant une photo d'un crabe de rivière avec son téléphone. Je gère. J'envoie ça à Roxane, elle m'a dit qu'il pleuvait à mort sur la Grande-Terre aujourd'hui.
Je souris, savourant cette normalité si précieuse, et passe un bras autour de la taille de Coralie pour la faire avancer.
Le bruit fracassant de l'eau annonce notre arrivée. Le mur liquide de la deuxième chute du Carbet est une vision grandiose. Plusieurs dizaines de mètres de chute rugissante se déversent dans un bassin turquoise, encadré par la roche sauvage. Nous plongeons dans l'eau glacée sous la brume de la cascade. Les rires de Zoey et de Coralie chassent un instant l'ombre de l'entreprise et du projet de mon esprit.
En explorant les abords du site, nous dénichons une petite vasque naturelle en retrait. L'eau y est tiède, presque chaude, chauffée par les veines volcaniques de la Soufrière. Je m'y suis immergé jusqu'aux épaules. La chaleur apaise les muscles endoloris. Je ferme les yeux. Ce moment m'apaise, je me détends et profite de cet instant.
Mais la température de l'eau semble soudain chuter.
J'ouvre les yeux. Mon regard est irrésistiblement attiré par une femme élégante, à l'allure hautaine, qui discute sèchement avec son mari sur le bord du bassin. Je ne la connais pas. Pourtant, la haine qu'elle m'inspire à la seconde où je la vois est viscérale.
« Regarde la… »
La voix glaciale de l'Entité résonne directement dans mon crâne.
« Elle fait partie de ce système qui pourrit et détruit cette île. »
Je me fige. L'eau bouillonne légèrement autour de mon avant-bras droit.
« Elle occupe un haut poste au Conseil régional », crache l'esprit de suie et m'inonde d'un savoir qui n'est pas le mien. « C'est elle qui a orchestré la décision sur l'extension des exploitations bananières toxiques… Asphyxiant les petits agriculteurs, empoisonnant les sols pour enrichir les mêmes familles depuis des générations. Elle me dégoûte ! »
Une impulsion meurtrière d'une violence inouïe me submerge. Ce n'est pas ma colère. C'est l'instinct du monstre. Dans mon champ de vision, une ligne rouge imaginaire se dessine, reliant mon poing à la nuque de cette femme. Je serre les poings sous l'eau à en faire blanchir les jointures. Je ferme violemment les yeux.
— Non… Pas maintenant ! Pas ici ! Pas devant ma famille ! Laisse moi tranquille !
— Chéri ? Ça va ?
La main fraîche de Coralie se pose sur mon épaule. J'ouvre les yeux, le souffle court.
— Tu es tout rouge, s'inquiète-t-elle. L'eau est trop chaude pour toi ?
— Non… je lance en reculant, jetant un regard terrifié vers la femme politique qui s'éloigne sans se douter qu'elle vient d'échapper à une exécution. Ça va. On devrait y aller, j'ai faim.
[CORALIE]
Le coucher du soleil sur le littoral de Basse-Terre a quelque chose de magique. L'esplanade aménagée en bord de mer est animée, bordée par une rangée de petits camions restaurants, les fameuses roulottes. L'air est saturé par l'odeur irrésistible de la pâte à beignet frite et de la sauce chien.
— Vous avez faim les filles ? lance Samuel en coupant le moteur, affichant un sourire que je devine un peu forcé depuis la cascade.
— OUI ! s'exclame Zoey, oubliant son côté ado blasée.
— Ok ! Je connais un endroit où on peut manger un vrai bokit. Vous allez m'en dire des nouvelles.
Nous prenons place dans la file d'attente conviviale devant une roulotte peinte aux couleurs madras.
— Regarde la taille de ce truc ! hallucine Zoey en pointant du doigt l'ardoise des Agoulous. C'est énorme !
— Attends de goûter, rit Samuel. Alors, cette rentrée au lycée ?
On s'installe sur un banc face à la mer, nos sandwichs brûlants entre les mains.
— Trop bien, répond Zoey, la bouche pleine. Je me suis fait deux potes, Roxane et Raphaël. Des jumeaux. Ils connaissent tout le monde, ils sont super sympas. Ils m'ont déjà intégrée à leur groupe.
— C'est génial, ma puce, je dis en essuyant une goutte de sauce sur le menton. Moi, mes classes ont l'air d'un bon niveau.
Je marque une pause, hésitante, regardant les vagues s'écraser sur la digue.
— Par contre… La proviseure est spéciale. Elle m'a posé des questions très intrusives sur ton travail, Samuel. Sur ton malaise sur le chantier. J'ai eu l'impression d'être interrogé par la police. C'était très dérangeant.
Samuel s'arrête de mâcher. Son regard s'assombrit instantanément.
— Ne lui dis rien, murmure-t-il, soudain très sérieux. Sur moi, sur le chantier. Reste distante.
Je hoche la tête, le cœur serré, réalisant que le stress de mon mari cache quelque chose de bien plus lourd qu'un simple retard de construction.
[SAMUEL]
La tension redescend à peine qu'un brouhaha éclate à quelques mètres de notre banc.
L'ambiance paisible de l'esplanade est brusquement brisée par un éclat de voix violent, couvrant le bruit des vagues et la musique de la roulotte. La foule de badauds commence à s'écarter nerveusement.
Je me lève, fronçant les sourcils. Près des lampadaires, quatre policiers entourent un groupe de jeunes Guadeloupéens. Le contrôle d'identité est musclé, agressif. L'un des policiers pousse violemment un jeune contre le capot d'une voiture. Le groupe explose, refusant catégoriquement de se soumettre, dénonçant un acharnement quotidien. Le ton monte dangereusement, les gyrophares bleus déchirent la pénombre.
Alors que la violence est sur le point d'éclater, l'entité s'immisce à nouveau dans mon esprit. Sa voix est pesante, implacable.
« Regarde… ceci est le résultat d'années d'oppression, de mensonges et de mépris. »
Je serre les dents, incapable de détourner les yeux.
« On prive cette jeunesse d'avenir. « On la parque… » gronde le monstre dans mes os. « On lui arrache sa mémoire, son histoire, pour lui faire oublier d'où elle vient et l'empêcher de se relever. Et après tout ça, ils s'étonnent qu'elle refuse de plier le genou ? Ce n'est pas du désordre… c'est le cri légitime d'un peuple qu'on étouffe. »
Je recule d'un pas, terrifié par la force brutale de ces vérités. Pris entre mon devoir de père de protéger ma famille de ce climat explosif, et l'appel viscéral à la révolte qui brûle sous ma peau.
— On rentre, je lâche d'une voix sèche en attrapant le bras de Coralie. Tout de suite.
[ZOEY]
Le retour à la villa s'est fait dans un silence de plomb. L'incident sur le littoral a totalement cassé l'ambiance.
Il est presque vingt-deux heures. Le salon est plongé dans le calme. Maman feuillette des dossiers de cours sur le canapé, l'air préoccupée. Je suis allongée par terre, en train de scroller sur mon téléphone, échangeant des messages avec les jumeaux.
Papa, lui, est assis en retrait sur le fauteuil. Il fixe le mur, le visage sombre, complètement absent. L'ombre de la terrasse se projette sur lui, le faisant paraître étrangement menaçant.
— Samuel ? interpelle doucement maman. Tu es avec nous ? Il se fait tard.
— Oui… sursaute-t-il, comme arraché à un rêve. Pardon. J'étais dans mes pensées, le projet me prend la tête.
— Va te coucher, chérie, ajoute-t-il en se levant pour lui embrasser le front, puis le mien. Je n'ai pas sommeil. Je vais travailler un peu sur les plans du chantier dehors.
Maman lui sourit tendrement, mais je vois bien qu'elle est inquiète. On rejoint nos chambres.
Avant de fermer ma porte, je jette un dernier coup d'œil furtif vers la baie vitrée. Mon père est seul sur la terrasse, son ordinateur ouvert devant lui. Mais il ne regarde pas l'écran. Il regarde l'obscurité, comme s'il attendait quelqu'un. Ou quelque chose.
[SAMUEL]
La nuit tropicale est silencieuse. Trop silencieuse. Je fixe l’horizon puis mon écran d'ordinateur sans voir les plans topographiques. Une sueur froide coule le long de mon dos.
Soudain, une résonance sourde fait trembler mes os.
« C'est l'heure. »
Je lève la tête, terrorisé.
— Quoi ?! L'heure de…
Je n'ai pas le temps de finir ma phrase. Mon bras droit s'enflamme d'une aura ténébreuse, crachant des volutes de suie noire. Des veines incandescentes pulsent violemment sous ma peau.
Mon corps ne m'obéit plus. Je me lève brusquement. Ma chaise bascule en arrière.
La panique m'envahit. Non ! je crie intérieurement. J'essaie de retenir mon bras avec ma main gauche, mais la force de l'entité est colossale. Téléguidé par le monstre, mon corps escalade la balustrade de la terrasse avec une souplesse féline et bondit dans la nuit.
Je suis prisonnier de mon propre crâne. Je vois le monde défiler à une vitesse inhumaine. L'air siffle à mes oreilles. Les troncs d'arbres ne sont que des ombres fuyantes. Je parcours des kilomètres en quelques minutes.
Mon corps se stoppe net, accroupi sur la plus haute branche d'un flamboyant. En contrebas, une villa luxueuse, ultra-sécurisée, protégée par de hauts murs et des caméras.
— Qu'est-ce qu'on fait ici ?! hurle ma conscience paniquée. Où est-ce qu'on est ?!
L'entité ne répond pas, mais une vague de détermination implacable submerge mon esprit.
Mon corps se laisse tomber dans le vide, atterrissant sur le gazon parfait sans faire le moindre bruit. Je glisse le long de la façade comme une ombre vivante, échappant aux faisceaux des caméras. Ma main de basalte force la serrure d'une baie vitrée au premier étage, liquéfiant le métal en une fraction de seconde.
Je pénètre dans une vaste chambre de maître plongée dans la pénombre.
Sur le lit à baldaquin, une femme dort profondément. Cette femme, c'est celle du Conseil régional que nous avons croisée aux cascades.
Mon corps s’approche du lit et avant qu'elle ne puisse ouvrir les yeux, ma main monstrueuse se plaque sur sa bouche, étouffant son cri. D'un mouvement sec, l'entité l'arrache à ses draps et bondit à travers la fenêtre brisée, s'enfonçant à toute vitesse dans la forêt tropicale environnante avec sa proie sous le bras.
Une clairière isolée en pleine jungle, baignée par la lumière blafarde de la lune.
L'entité projette violemment la femme contre un tronc séculaire. Le choc est d'une brutalité absolue. J'entends distinctement les os de la femme se disloquer sous l'impact. Elle s'effondre au sol, crachant du sang, hurlant de douleur.
— Mais tu fais quoi là ?! hurle ma voix intérieure, horrifiée par l'acte. Arrête ! C'est une femme, bordel !
Mon corps s'avance lentement. La femme, le corps brisé, tente de ramper. Mais la terreur dans ses yeux fait rapidement place à une arrogance venimeuse, celle des intouchables.
— Qui… qui êtes-vous ?! gémit elle, crachant un filet de sang sur les feuilles mortes. Vous ne savez pas à qui vous vous attaquez ! Je peux vous détruire d'un claquement de doigts ! Qu'est-ce que vous me voulez ?! J'ai de l'argent ! Dites moi un prix !
Mon visage se déforme sous un sourire monstrueux, totalement déshumanisé, que je ne contrôle pas. Mes cordes vocales vibrent sous la puissance de la voix caverneuse de l'Entité.
« Tu n'es qu'un de leurs chiens ! »
À ces mots, l'impensable se produit. L'arrogance sur le visage de la femme disparaît instantanément, mais ce n'est pas pour laisser place à la peur. C'est sa chair même qui cède.
Ses traits humains se tordent, s'étirent d'une manière obscène dans des craquements osseux répugnants. La peau de son visage se déchire, révélant en dessous des écailles grisâtres et des muscles noirs à vif. Une odeur de soufre et de vase remplace son parfum de luxe. Malgré ses blessures, elle se redresse sur ses membres désarticulés. Ses yeux se révulsent pour devenir d'un jaune maladif, brillant d'une haine ancienne.
Ce n'est pas une humaine. C'est un monstre. Un démon de l'île qui portait la peau d'une élue locale.
— Toi !… crache la créature avec une voix superposée, gargouillant et démoniaque. Oui, je te reconnais ! Le Titan de Cendres ! Tu crois pouvoir nous arrêter ?! Nous avons réussi à te sceller par le passé ! On recommen...
L'entité ne la laisse pas terminer.
Mon bras de lave fond sur elle. D'un geste net, ma main saisit la tête écailleuse de la créature. Mes doigts de basalte s'enfoncent dans sa chair corrompue. Dans un hurlement strident, je l'arrache purement et simplement de son cou.
Le corps monstrueux tressaille violemment, projetant un sang noir et poisseux sur les fougères, puis s'effondre dans la boue.
Je lève la tête décapitée face à la lune. Mon poing surhumain se referme, broyant le crâne dans une explosion de matière sombre, avant de laisser tomber les restes au sol.
CRAC !
Un bruit de branche cassée retentit derrière moi. Mon corps pivote d'un bloc. À l'orée de la clairière, un vieux chasseur local, fusil à l'épaule, se tient là. Il est paralysé de terreur. Il vient d'assister à toute la scène.
Un voile de fumée noire et toxique jaillit instantanément de mes pores, recouvrant mon visage, masquant mon identité humaine. En un éclair, l'entité propulse mes jambes, et je disparais dans les ténèbres de la forêt, abandonnant le témoin à son effroi.
Le cliquetis de la cuillère contre la porcelaine me ramène à la réalité.
Il est sept heures du matin. Je suis assis dans ma cuisine, fixant ma tasse de café intacte. Mes mains tremblent violemment. Mon visage est livide. Mes vêtements sont propres, je n'ai pas une goutte de sang sur moi, mais l'épuisement mental est total.
La télévision accrochée au mur diffuse le journal télévisé de Guadeloupe La 1ère.
— Flash spécial, annonce la voix grave de la présentatrice, tandis qu'un bandeau rouge barre le bas de l'écran. Nous apprenons ce matin le décès tragique de Madame Valérie Lasserre, 2ᵉ vice-présidente du Conseil régional. Son corps sans vie a été retrouvé dans la forêt de Matouba tôt ce matin, dans des circonstances particulièrement macabres. La piste d'un meurtre d'une violence inouïe est privilégiée. L'île est sous le choc…
Je fixe la photo souriante de la victime à l'écran, le cœur martelant ma poitrine. C'est elle, la femme que j'ai… La nuit dernière n'était pas un cauchemar. Le monstre que j'ai exécuté était bien réel. Elle fait partie de cette mafia ? De cette congrégation de cauchemars qui dirigent l'île en secret ? Je suis perdu… qu'ai-je fait ?
Je suis devenu leur bourreau.