Chapitre 8
[SAMUEL]
Le paradis existe, et il a le goût du sel.
Sous la surface de l'eau cristalline de la réserve Cousteau, à Malendure, les tortues marines glissent silencieusement au-dessus des coraux. Assis en retrait sur le sable noir volcanique, brûlant sous le soleil de l'après-midi, j'observe ma famille. À travers mon masque de plongée posé sur le front, je regarde Zoey et Coralie nager au milieu des bancs de poissons tropicaux. Leurs rires, étouffés par les tubas, remontent à la surface sous forme de chapelets de bulles argentées.
Nous sommes samedi. Trois jours se sont écoulés depuis le massacre dans la forêt et ma rencontre avec Martial. Trois jours d'une normalité presque obscène.
Je frotte machinalement mon avant-bras droit. Sous ma peau, c'est le silence absolu. L'entité ne s'est pas manifestée une seule fois. Pas de combustion spontanée, pas de pulsation erratique, pas de vision sanguinaire. Rien qu'une cicatrice invisible.
Mieux encore — ou pire, le chantier est totalement débloqué. De manière quasi miraculeuse, toutes les pannes ont cessé. Les pelleteuses tournent à plein régime, les livraisons de ciment arrivent à l'heure, les outils ne disparaissent plus.
« Nous savons qui tu es. »
La phrase de Martial tourne en boucle dans mon esprit, toxique. Je revois sa main soignée posée sur mon épaule, étouffant le feu du Titan de Cendres avec une facilité glaçante, quasiment méprisante.
C'est trop calme. Tout avance comme si cette nuit-là n'était qu'un mauvais rêve balayé par les alizés. Mais je ne suis pas dupe. Cette chose tapie au fond de moi n'est pas morte, elle attend son heure. Et si le chantier fonctionne enfin, c'est uniquement parce que le consortium le permet. J'ai l'atroce sensation d'être un animal sauvage qu'on a remis dans une cage dorée, juste pour mieux l'engraisser avant l'abattoir.
[ZOEY]
Allongée sur ma serviette, je laisse le sable noir réchauffer mon dos mouillé. L'eau salée perle sur mes épaules. Je tapote frénétiquement sur l'écran de mon smartphone, le nez collé à la vitre pour contrer les reflets du soleil.
J'envoie une rafale de photos des tortues sur le groupe que j'ai créé avec Roxane et Raphaël.
« Vous ratez un truc de fou ! 🐢✨ » j'écris en souriant.
Presque instantanément, mon téléphone vibre. Raphaël vient de répondre avec un selfie de lui et sa sœur, affalés sur un canapé de jardin, avec des têtes de déterrés et des cahiers éparpillés partout.
« On révise la physique… Sauve nous, Zoey !! 😭💀 »
Je lâche un petit rire qui fait sursauter un crabe de sable à côté de ma serviette. Ces trois derniers jours au lycée ont été incroyables. Je n'ai jamais été intégrée aussi vite de ma vie. Roxane m'a aidée à rattraper mes cours d'histoire avec une patience d'ange, et Raphaël passe son temps à me faire pleurer de rire au réfectoire. Ils sont brillants, populaires, mais ils n'ont absolument pas ce côté snob et jugeur des gosses de riches de mon ancien bahut parisien. Ils veillent sur moi comme si on se connaissait depuis toujours.
Pour la première fois depuis qu'on a quitté la métropole, je me sens vraiment à ma place. L'île m'accepte.
Je verrouille mon téléphone avec un grand sourire et jette un coup d'œil à ma mère, allongée à ma gauche. Elle a ses grosses lunettes de soleil sur le nez, de la crème solaire sur les joues, mais je vois bien à sa mâchoire crispée et à sa respiration saccadée qu'elle ne se détend pas du tout. Elle fixe la mer, mais je sais qu'elle regarde Papa.
[CORALIE]
— Mmmh... Ça faisait tellement longtemps qu'on n'avait pas pris une vraie pause comme ça, je murmure en m'étirant théâtralement. Ça fait un bien fou.
Je mens. Mon cœur bat la chamade sous mon maillot de bain. L'angoisse me tord l'estomac.
À quelques mètres de nous, Samuel regarde l'horizon, les bras croisés sur les genoux. Il a l'air paisible, sculpté dans le sable noir. Mais je sais qu'il joue la comédie. Je connais chaque ligne de son dos, chaque tension de ses épaules.
Je n'ai pas fermé l'œil depuis trois jours. L'image de notre terrasse brisée me hante à chaque fois que je cligne des paupières. Et puis, il y a eu la nuit du meurtre de cette femme politique. Je me suis réveillée à trois heures du matin en sursaut. Le lit était vide. Les draps étaient froids. Je me suis levée sans faire de bruit, marchant sur la pointe des pieds dans le couloir obscur, et j'ai trouvé Samuel dans la buanderie.
La lumière jaune de l'ampoule éclairait ses mains. Il lavait ses vêtements à la main, frénétiquement, dans le grand lavabo. L'eau qui s'écoulait dans le siphon était noire. Noire de suie… et de sang. L'odeur métallique de l'hémoglobine et de la cendre froide empestait la petite pièce.
Je n'ai rien dit. J'ai fait demi-tour, terrifiée par l'inconnu que j'avais épousé. J'ai passé toutes mes heures libres à chercher des informations sur Internet, cachée dans la salle des profs. Les plans de l'usine, les articles sur le Conseil régional, les vieux faits divers de Basse-Terre.
Je ne sais pas encore dans quoi il s'est fourré, ni ce qu'il a fait cette nuit-là, mais je sais qu'il est en danger de mort. Et s'il ne me dit pas la vérité très vite, je ferai mes valises. Je prendrai Zoey et je rentrerai à Paris. Je ne laisserai pas ma fille grandir dans l'ombre d'un meurtrier ou d'un cadavre.
[SAMUEL]
— Beignets chauds ! BOKITS ! BEIGNETS !
Le cri perçant d'un vendeur ambulant me tire brutalement de mes pensées. Je sursaute, les muscles soudain tendus à l'extrême.
En passant à côté de notre serviette, le vendeur, un homme âgé au visage raviné par le soleil, s'arrête un court instant. La glacière rouge sur l'épaule, il tourne la tête et me fixe droit dans les yeux. Il ne crie plus. Son regard est grave, lourd, incroyablement insistant. C'est comme s'il essayait de me transmettre un message urgent, silencieux.
Avant que je n'aie le temps de réagir ou de comprendre, une mélodie envoûtante s'élève un peu plus loin sur la plage. Le son sourd, viscéral, d'un tambour boula frappé à mains nues.
— Oh, un groupe de Gwo Ka ! s'exclame Coralie en se levant précipitamment, saisissant manifestement l'opportunité de briser le silence pesant qui s'était installé entre nous. Viens Zoey, on va aller voir !
Je me lève à mon tour pour les suivre, m'approchant du cercle de musiciens improvisé sous l'ombre épaisse des raisiniers. La foule est joyeuse, les corps balancent en rythme.
Mais à peine ai-je fait trois pas que l'air s'épaissit.
Un vertige nauséeux m'envahit, comme si la gravité venait de doubler. Le rythme du Gwo Ka ne frappe plus sur la peau du tambour. Il frappe directement contre mon sternum, s'alignant sur les battements erratiques de mon cœur. Boum. Boum. Boum.
Je tourne la tête. La foule entière me regarde. Les corps continuent de danser, la fête bat son plein, mais la population locale me fixe avec des yeux laiteux, des yeux d'outre-tombe. Coralie et Zoey, à mes côtés, applaudissent en riant, totalement aveugles à la scène macabre qui se déroule autour de moi.
Les paroles du chanteur se tordent. Le créole joyeux se démultiplie dans mon crâne, formant un chœur fantomatique composé de centaines de voix superposées, gémissantes :
« Sové nou !... » (Sauve-nous !) « Sé vou tou sèl ki pé sové pèp-la, nou ka atann vou dépi dé siek » (Tu es le seul à pouvoir sauver ce peuple, nous t'attendons depuis des siècles...) « Nou biswen'w... Sové nou ! »
La complainte des âmes me broie le cerveau. C'est l'appel à l'aide d'un peuple enchaîné dans les limbes. La mémoire de la terre qui hurle sa douleur à travers le prisme du volcan. Je me prends la tête à deux mains, fermant violemment les yeux, chancelant sur le sable.
SNAP !
La distorsion s'efface d'un coup. Le chant redevient normal. La foule applaudit à tout rompre la performance du danseur au centre du cercle. Les regards ne me fixent plus. Le soleil me brûle de nouveau la peau.
— Ça va, Samuel ?
Coralie me regarde, les sourcils froncés, une main posée sur mon bras.
— Tu es tout blanc… tu nous fais une insolation ?
— Oui… je balbutie, le cœur au bord des lèvres, essuyant la sueur froide sur mon front. Juste un coup de chaud. L'éblouissement.
— AWA ! PÉ LA ! (Non ! Taisez-vous !
Un hurlement de pure colère déchire soudain l'air tropical, brisant net l'atmosphère festive. Les tambours s'arrêtent. Intrigués, nous nous approchons d'une petite cabane en bois bariolée vendant des paréos, des souvenirs et des jus locaux, autour de laquelle un attroupement tendu se forme.
Je me fraie un chemin au premier rang, Coralie sur mes talons.
Au centre se tient un homme d'une pâleur maladive, engoncé dans un costume cravate étriqué malgré la chaleur étouffante. Des petites lunettes rondes sont vissées sur un nez trop pointu, et il serre un épais dossier sous le bras : un huissier de justice. Sa peau luit d'une sueur grasse. Il est escorté par deux assistants aux carrures de déménageurs, dont les regards dédaigneux balaient la foule, et deux gendarmes en uniforme, la main nerveusement posée sur leur ceinturon.
L'huissier réajuste son col d'un geste sec et lit son document d'une voix nasillarde, traînante et hautaine.
— En vertu de l'arrêté préfectoral, j'exige l'expulsion immédiate de ce point de vente pour "défaut d'autorisation d'occupation du sol", assortie d'une amende de huit mille euros payable sur-le-champ ou par saisie des biens matériels.
Le vendeur, un colosse guadeloupéen aux mains usées par le travail et au visage marqué par la dignité, tape du poing sur son comptoir en bois, renversant un présentoir de colliers de coquillages.
— Zòt pé ké jan fèmè boutik an mwen ! hurle-t-il, les larmes de rage embuant ses yeux. Sa sé tè a granmoun an mwen ! Zòt ka vin vòlè nou, salop ! An pé ké ba zòt un sèl ewo ! (Vous ne fermerez jamais ma boutique ! C’est la terre de mes ancêtres ! Vous venez nous voler, salauds ! Je ne vous donnerai pas un seul euro !
Autour de la cabane, la plage explose. La foule prend immédiatement le parti du vendeur. L'injustice est trop flagrante. Les insultes fusent. La tension monte d'un cran. Les gendarmes qui escortaient l’huissier et ses assistants reculent d'un pas et dégagent leurs matraques télescopiques dans un cliquetis métallique, prêts à frapper.
Le décor autour de moi s'assombrit brusquement. Les bruits de la plage s'étouffent. Les trames noires de la cendre m'envahissent la vision.
— Regarde, Samuel...
La voix de l'Entité, caverneuse, familière et séduisante, résonne enfin. Mon avant-bras picote, se réchauffant instantanément.
— Voilà des décennies que cet homme travaille ici sans jamais causer le moindre tort, souffle le Titan dans mon esprit, sa voix serpentant le long de ma colonne vertébrale. C'est le seul moyen de nourrir sa famille. Et regarde ce chien de garde à lunettes… Il ne transpire pas l'humanité. Il ne vient pas pour la justice. Ils veulent raser ces échoppes pour bâtir des complexes hôteliers, engraisser leurs poches, et étouffer ceux qui refusent de plier. Ce sont les mêmes chaînes qu'autrefois. Juste un alliage différent.
Cette fois, je ne repousse pas la voix. Je regarde l'injustice. Je fixe l'huissier. Je perçois la difformité derrière le costume, l'anomalie derrière les petites lunettes rondes. Je ressens la détresse de ce père de famille qu'on veut exproprier, le désespoir de ceux qui n'ont rien face à ceux qui prennent tout.
Et pour la première fois, ma colère humaine s'aligne parfaitement avec la fureur de l'Entité. Je ne contiens pas le magma. Je l'accueille. La haine qui monte en moi est mienne.
— Samuel… L'ambiance se dégrade vraiment, chuchote Coralie en me tirant fermement par le bras, le visage pâle. On rentre. Zoey a peur.
Je tourne la tête. Zoey recule, impressionnée par la violence de la foule et les matraques brandies. L'instinct de protection paternel prend le dessus sur la soif de sang.
— D'accord, dis-je en serrant les dents à m'en faire mal. On y va.
L'huissier nous tourne le dos, rangeant ses papiers dans son porte-documents en cuir avec un mépris absolu pour la colère populaire.
— Inutile de hurler comme des sauvages, lâche-t-il froidement au commerçant en s'essuyant le front. Je vous donne jusqu'à demain matin, huit heures, pour débarrasser les lieux. Passé ce délai, les pelleteuses interviendront et tout sera détruit.
Nous nous éloignons en hâte vers le parking en terre battue, sous les arbres. Je jette machinalement la glacière, les serviettes et les sacs dans le coffre du SUV. Du coin de l'œil, tel un prédateur gardant le contact visuel avec sa cible, je fixe la grosse berline noire de l'huissier qui vient de démarrer un peu plus loin.
Elle ne prend pas la direction de la route principale. Elle s'engage sur la petite route forestière isolée qui contourne l'arrière de la plage. L'huissier est seul avec ses deux assistants. Les gendarmes sont restés sur le sable.
Je referme le coffre d'un coup sec. Je me tourne vers Coralie, déjà installée côté passager, le moteur allumé pour mettre la climatisation.
— Restez là, je lance d'un ton faussement neutre. J'ai une envie pressante. Je vais juste aux toilettes publiques là-bas. Je reviens vite.
— Samuel, on était prêts à partir… soupire Coralie, tapant du doigt sur sa portière. Fais vite, s'il te plaît.
Je lui tourne le dos. Sans la moindre hésitation, je m'enfonce dans les bosquets denses qui bordent le parking. Je ne vais pas vers les sanitaires. Je coupe à travers la végétation tropicale, mes pas étouffés par la mousse, pour intercepter la voiture de l'huissier.
La chasse est ouverte.
L'air sous la canopée est étouffant, saturé d'humidité. Je cours en silence, guidé par la vibration du moteur de la berline. Trente secondes plus tard, je l'aperçois. La voiture est arrêtée sur un petit chemin de terre, à l'ombre de mahoganys géants.
Tapi dans le sous-bois, camouflé par les immenses feuilles de balisier, j'approche sans faire craquer la moindre brindille. L'huissier est adossé à sa portière ouverte, une cigarette à la main, son téléphone collé à l'oreille. Les deux assistants scrutent les environs avec une rigidité artificielle.
— Oui, Monsieur… ronronne l'homme aux lunettes d'un ton soumis, presque obséquieux, totalement dépourvu de son arrogance précédente. C'est fait. Demain, s'ils n'ont pas quitté les lieux, toute la bordure de plage sera rasée. Le terrain sera libre pour les fondations du complexe… Oui. Je m'en occupe personnellement, Monsieur le président de Région.
Martial.
Le mot me frappe comme une décharge électrique. La boucle est bouclée. Le politicien venu sur mon chantier est le même qui exproprie les locaux pour son profit personnel, agissant dans l'ombre.
L'huissier raccroche son téléphone et écrase sa cigarette sous sa chaussure vernie. Il ne se retourne pas, mais sa voix nasillarde s'élève, soudain glaciale et profondément amusée :
— Tu peux sortir de ta cachette, Samuel. Nous sentons ton odeur de soufre. Nous savons très bien que tu es là.
Je m'avance hors du bosquet, écrasant les fougères sous mes pas. La peur a complètement disparu de mon esprit. Je ne ressens qu'une colère pure, dense, volcanique.
— Ohooo… ricane l'homme aux lunettes en se tournant vers moi, jugeant mon regard meurtrier. Je vois. Le gentil ingénieur de la métropole le prend mal. Tu te prends pour le justicier de l'île, maintenant ?
L'homme se craque le cou. Son visage semble fondre l'espace d'une seconde, ses traits humains s'affaissant pour laisser deviner une mâchoire démesurée et des yeux d'un jaune maladif. Les deux assistants retirent leurs vestes simultanément. Leurs corps s'épaississent, leurs muscles se gonflent jusqu'à déchirer le tissu de leurs chemises, leurs mains se terminent par des griffes d'os noircies.
Des Mofwazé. Les mêmes démons qui traquaient Kojo dans la nuit coloniale. L'aristocratie monstrueuse du Consortium.
— Tuez-le, aboie la créature à ses sbires, dévoilant une rangée de crocs acérés.
Les deux molosses se jettent sur moi avec la vélocité d’un fauve. Mais cette fois, contrairement à la forêt, je ne suis pas terrifié. Je ne recule pas d'un centimètre. J'ouvre grand les vannes de mon âme et je laisse le Titan de Cendres prendre toute la place.
Mon avant-bras droit éclate dans un déluge de lumière incandescente. Ma peau se recouvre instantanément d'épaisses plaques de basalte noir, dures comme du diamant, sillonnées de veines de magma rougeoyant. Le pouvoir brûle dans ma chair, la chaleur autour de moi enflamme les herbes sèches, mais mon esprit reste d'une clarté absolue. Je ne suis pas possédé. Je dirige la violence.
BUM !
Le premier assistant tente de m'arracher la tête. D'un mouvement d'une rapidité fulgurante, j'esquive sa mâchoire claquante. Je pivote sur mes appuis, canalisant la force d'éruption de la montagne, et j'abat mon poing de pierre recouvert de lave en plein sur sa colonne vertébrale.
CRAAK !
L'échine du monstre explose sous l'impact cinétique. Le bruit est assourdissant. La créature s'effondre dans la poussière, brisée en deux, morte avant même de toucher le sol.
Le deuxième molosse hurle et me saute à la gorge. Il plante ses griffes sur mon torse, mais elles se brisent contre mon armure volcanique. Je l'attrape au vol par le cou de ma main libre, bloque son énorme tête fétide sous mon bras armé et, d'une torsion d'une sauvagerie absolue, je lui arrache la tête.
Le crâne cède avec un bruit de succion atroce. Le sang lourd, bouillant et noir asperge l'écorce des mahoganys. Le corps décapité tombe lourdement dans les fougères.
L'huissier écarquille son œil humain, le souffle court. Il vient de comprendre, beaucoup trop tard, que la proie vient de se transformer en prédateur. Acculé, il se rue sur moi, hurlant de rage, ses mains transformées en serres mortelles.
Je lis son attaque au ralenti. L'adrénaline et la magie du monstre de cendre en moi s'entremêlent.
Je pare son coup de griffe d'un revers brutal, attrape son avant-bras, et le brise net sur mon genou soulevé. L'os éclate à travers la peau. Le Mofwazé hurle de douleur. Sans lui laisser le temps d'inspirer, je plonge ma main basaltique fumante dans son abdomen, attrapant sa chair, et je le cloue violemment au sol en écrasant ses côtes sous mon poids.
Plaqué dans la terre et son propre sang noir, le monstre crache un rire diabolique, gargouillant. Son illusion humaine a totalement disparu.
— Et tu comptes faire quoi, hein ?! crache-t-il en me fixant avec son œil de chien galeux, la salive sanglante coulant sur son menton. Nous sommes partout ! Nous avons tout infiltré ! Le ciment, l'eau, la politique ! Nous dominons ces terres depuis des siècles ! Si je meurs, un autre prendra ma place ce soir même…
— Alors je les tuerai tous, je réponds d'une voix qui ne m'appartient plus totalement, résonnant comme un éboulement rocheux au fond d'un cratère.
— Tu crois pouvoir réussir cette fois-ci ?! Tu n'es qu'une étincelle face à un océan de ténèbres ! Hahaha…
CRUNCH !
Mon poing de pierre se referme sur sa gorge. L'os hyoïde cède comme une allumette sèche. Je broie la trachée du démon sans la moindre once de pitié, jusqu'à ce que la vie quitte totalement son regard asymétrique et que son rire s'éteigne dans un gargouillis pitoyable.
Je me relève lentement, le souffle court. L'air autour de moi est saturé de chaleur et de l'odeur du sang brûlé. Je suis au milieu d'un abattoir à ciel ouvert.
L'énergie noire de l'Entité se dissipe progressivement, satisfaite du carnage. Mes plaques de basalte refroidissent, s'effritent, et tombent en poussière noire pour laisser apparaître ma chair humaine, intacte. Je nettoie frénétiquement le sang poisseux de mes mains avec de larges feuilles de bananier et tourne le dos aux cadavres sans un dernier regard.
[ZOEY]
La chaleur dans la voiture devient étouffante. La climatisation peine à refroidir l'habitacle surchauffé par le soleil de plomb. Maman tape des doigts sur le volant en cuir, fulminant, le regard fixé sur l'entrée des toilettes publiques.
— Mais il est où ?! Ça fait vingt minutes ! jure-t-elle, à deux doigts de klaxonner.
La portière arrière s'ouvre enfin. Maman sursaute. Papa s'installe côté conducteur. Il a l'air un peu essoufflé, les cheveux collés par la sueur, le regard dangereusement lointain.
— Désolé… lâche-t-il d'une voix rauque en mettant le contact, sans même regarder maman. Il y avait une queue pas possible aux sanitaires, et j'ai croisé une connaissance du chantier. On rentre.
Une odeur étrange l'accompagne. Ça ne sent pas le sable ou la mer. Ça sent l'ozone. Comme l'odeur de l'air juste après un violent orage, mélangée à un parfum métallique de vieux cuivre.
Je soupire depuis la banquette arrière et lève mon smartphone pour vérifier si je n’ai pas de nouvelles notifications. Mais sans raison, l’appareil photo se déclenche et filme l'habitacle.
Ma respiration se bloque.
Sur l'écran de mon téléphone, juste derrière le siège conducteur, il y a quelque chose. Une masse monumentale. Une silhouette faite d'ombres mouvantes, de fumée épaisse et de cendres incandescentes qui plane juste au-dessus des épaules de mon père.
Je baisse vivement mon téléphone, le souffle coupé, et regarde mon père en direct avec mes propres yeux. L'habitacle est normal. Il conduit, les mains sur le volant, les yeux rivés sur la route, le soleil éclaire son profil. Maman regarde par la fenêtre, agacée. Tout est normal.
Je relève lentement l'écran de mon téléphone, les mains tremblantes.
L'ombre est toujours là sur le retour vidéo. Elle écrase l'avant de l'habitacle de sa noirceur. Au centre de ce visage de fumée, deux yeux de braises jaunes brûlent d'une lueur maléfique. Et à travers l'objectif de la caméra… la chose semble me fixer.
KRRR-ZZZT...
Un grésillement d'une violence inouïe explose soudain dans mes écouteurs. Le son de ma playlist RnB s'évanouit d'un coup, remplacé par un râle synthétique, un souffle d'outre-tombe désincarné qui me glace le sang, résonnant directement au fond de mon crâne.
Le SUV s'engage sur la route nationale en direction de Bouillante, laissant la plage de Malendure et son sable noir derrière nous.
Je reste clouée sur mon siège arrière, le téléphone tremblant entre mes doigts. Je suis incapable de crier, incapable de bouger le moindre muscle. Une larme de terreur pure roule sur ma joue.
Mon père n'est plus tout à fait seul.