Chapitre 5
[CORALIE]
Le lycée Gerville-Réache est sans doute l'un des plus beaux établissements où l'on m'ait affectée. Un ancien hôpital militaire colonial aux immenses murs jaune pastel et aux arcades majestueuses, surplombant la mer des Caraïbes. La brise marine y balaie les couloirs ouverts, apportant un semblant de fraîcheur.
Pourtant, dans ce bureau clos, j'étouffe.
Le ronronnement continu et sourd du climatiseur semble vider la pièce de son oxygène. Assise sur le bord d'un fauteuil en cuir, j'observe la femme qui me fait face. Madame Delorme, la proviseure, est tirée à quatre épingles, le sourire parfaitement figé sous un épais maquillage.
— Nous sommes ravis de vous compter parmi nous, madame, ronronne-t-elle en joignant les mains sur son bureau en acajou. Votre dossier parisien est impeccable.
— Merci, madame la proviseure. Je suis impatiente de rencontrer mes classes, je réponds, m'efforçant de garder mon sourire de façade.
Elle se penche légèrement en avant. Ses yeux, d'un noir perçant, s'attardent sur moi avec une intensité qui dépasse le cadre professionnel. Je me sens scannée.
— Et comment se passe votre installation à Gourbeyre ? La villa de fonction est à votre goût ?
Je fronce imperceptiblement les sourcils. Je n'ai jamais mentionné Gourbeyre ni la villa dans nos précédents échanges.
— Très bien, merci. C'est… très spacieux.
— Parfait. Et votre mari ? Son nouveau poste de direction sur le chantier de l'usine sucrière n'est pas trop épuisant ? J'ai cru comprendre qu'il avait eu un petit… coup de chaud, hier. Il faut qu'il se ménage, notre climat peut être traître pour ceux qui l'ont oublié.
Un frisson glacial remonte le long de ma colonne vertébrale. L'air de la pièce devient instantanément irrespirable. Comment peut-elle être au courant de l'évanouissement de Samuel sur un chantier privé ? Personne n'en a parlé. Le sourire de la directrice est mielleux, mais son regard est celui d'un prédateur qui observe un insecte piégé dans un bocal.
Je me sens soudain minuscule. Épiée. Cernée.
— Il… il va très bien, je réponds d'une voix que je ne parviens pas à empêcher de trembler légèrement. Je vous remercie de votre sollicitude.
[ZOEY]
À l'autre bout du bâtiment, dans une salle de classe écrasée par la lumière du matin, je regarde distraitement le grand ventilateur de plafond tourner au ralenti.
C'est l'heure de la physique chimie. Le professeur, un homme d'une cinquantaine d'années en chemise à fleurs usée, distribue le programme de l'année d'une voix monotone. Le menton posé dans le creux de ma main, je laisse mon regard dériver par la fenêtre ouverte vers l'immensité bleue de l'océan. La normalité apparente de cette rentrée me rassure presque. Ça chasse momentanément le souvenir de l'ombre terrifiante sur mon téléphone et les cris de mes parents.
La sonnerie retentit enfin. Dans le brouhaha des chaises qu'on repousse, deux élèves s'approchent de ma table.
— Salut !
Je lève les yeux et me fige une seconde. Face à moi se tiennent un garçon et une fille d'une beauté presque dérangeante de perfection. Des faux jumeaux. Ils ont la même peau dorée, les mêmes traits fins et des yeux clairs, mordorés, qui semblent accrocher la lumière d'une façon étrange, quasiment métallique. Malgré la chaleur moite de la salle, ils ne transpirent pas d'une goutte. Ils dégagent une assurance naturelle désarmante.
— Je suis Roxane, et voici mon frère, Raphaël, lance la fille avec un grand sourire rayonnant. Tu es la nouvelle qui arrive de Paris, c'est ça ? Zoey ?
— Ouais… salut, je réponds, restant un peu sur mes gardes.
— On s'est dit que tu devais être un peu paumée dans ce grand labyrinthe, enchaîne Raphaël avec un clin d'œil amical, en ajustant la lanière de son sac de marque sur son épaule. Si tu veux, on mange ensemble à midi. On te présentera du monde. T'inquiète pas, on ne mord pas.
Leur gentillesse est tellement spontanée que je me détends peu à peu.
— D'accord. C'est sympa de votre part, je dis en esquissant un sourire.
Roxane m'attrape amicalement le bras pour m'entraîner vers le couloir. Sa peau est fraîche, presque froide. Ils s'attachent à moi avec une aisance déconcertante. De nouveaux amis parfaits. Je jette un dernier coup d'œil par la fenêtre, le cœur un peu plus léger, chassant mes doutes naissants.
[SAMUEL]
La poussière rouge soulève un nuage étouffant lorsque je gare le SUV devant les grilles du chantier. J'ouvre la portière. Le vacarme assourdissant des moteurs diesels, les odeurs d'huile de moteur et de terre retournée me frappent de plein fouet.
Je me masse machinalement le bras droit. La douleur fantôme pulse encore. Mon téléphone se met à vibrer dans ma poche. L'écran affiche « VICTOR ». Je déglutis, me redresse et décroche.
— Samuel ! lance la voix de mon supérieur, claire et tranchante. Alors, cette prise en main ? La Guadeloupe te réussit ? Bref, dis-moi, où en est le planning du chantier ?
— C'est en cours d'installation, Victor. On a eu quelques petits contretemps hier avec le terra…
— Ecoute moi bien, il me coupe avec son ton faussement amical balayé par une froideur polaire. Les investisseurs s'impatientent. On ne peut pas se permettre un seul jour de retard sur la phase de terrassement de cette foutue usine. Démerde-toi, mets la pression aux équipes s'il le faut, fais les bosser de nuit si nécessaire. Mais je veux que ça avance deux fois plus vite. C'est clair ?
— C'est… c'est clair.
Il raccroche sans un mot de plus. Je range le téléphone, la mâchoire serrée. La pression d'en haut m'écrase un peu plus contre la terre maudite qui se trouve sous mes pieds.
J'enfile mon casque et marche vers la zone de fouilles.
Autour des générateurs rouges et des conteneurs d'outillage, l'activité devrait battre son plein. Pourtant, une dizaine d'ouvriers sont regroupés, bras croisés, le casque repoussé en arrière. Leurs visages sont marqués par l'exaspération et une anxiété indéniable. Je m'approche, la gorge nouée.
— Quel est le problème, messieurs ?
Le chef d'équipe, un colosse prénommé Maxence, s'avance vers moi avec un câble sectionné à la main.
— Boss, c'est du grand n'importe quoi aujourd'hui, lâche-t-il, à cran. Les générateurs coupent toutes les dix minutes sans aucune explication technique ! On a vérifié les cuves, les filtres, tout est neuf ! Et regardez ça… Les câbles sont sectionnés. Pas coupés à la pince. On dirait qu'ils ont fondu, ou qu'ils ont été écrasés par une presse de cent tonnes.
— Et ce n'est pas que le courant ! renchérit un autre ouvrier, affolé. Mes outils disparaissent dès que je tourne le dos. Des clés à molette, des masses… introuvables ! On dirait que la terre les avale. Et ces bruits sous le sol… Je vous le dis, patron, le chantier ne veut pas de nous. Cette zone rejette les machines.
Je regarde les visages fermés de mes hommes. Hier, j'aurais invoqué le vol ou le hasard. Aujourd'hui, je sais que la menace se trouve sous nos bottes.
— Prenez quinze minutes de pause, je lâche d'une voix tendue. Je vais faire le tour de la tranchée nord.
Je m'éloigne du groupe pour rejoindre la zone la plus isolée du chantier, là où les pelleteuses ont creusé une tranchée profonde d'une dizaine de mètres pour dégager les fondations de la grande cheminée.
Je m'arrête au bord du précipice de terre rouge. Le bruit des moteurs dans mon dos semble soudain lointain, étouffé, comme si je venais de plonger la tête sous l'eau. L'air s'épaissit.
Sous ma manche, la chaleur devient atroce. Ma sueur se vaporise instantanément au contact de ma peau, brûlante comme une braise. J'ai la sensation viscérale que les os de mon avant-bras se tordent et se reforment sous ma chair.
Puis, la voix s'élève.
Gutturale. Tellurique. Elle ne vient pas de l'air ambiant, mais des entrailles de la terre, résonnant directement à l'intérieur de ma boîte crânienne avec la puissance d'un séisme.
« Laisse ce lieu. »
Je sursaute violemment. Mon cœur rate un battement. Je fais volte-face, le regard paniqué, persuadé qu'un ouvrier a réussi à se glisser dans mon dos. Mais la vaste zone de terre retournée est désespérément vide.
« Quitte ce lieu. »
La voix frappe une seconde fois, plus lourdement. La douleur me fait plier les genoux. J'agrippe mon avant-bras brûlant, le souffle coupé par la terreur.
— Pourquoi ? Je balbutie dans le vide, les yeux pleins de larmes. Qu'est-ce qui se passe ? Qui es-tu ?
— Chef, ça va ? Vous parlez à qui ?
Rupture brutale. Le bruit des engins et le claquement du métal explosent de nouveau dans mes tympans. Les ténèbres s'évaporent. La lumière crue du soleil tropical m'aveugle.
Je me retourne d'un bond. Maxence se tient à quelques mètres de moi, son casque sous le bras, m'observe avec inquiétude.
Je lâche précipitamment mon bras droit, essuyant la sueur sur mon front d'un geste maladroit.
— Personne ! je dis d'une voix un peu trop aiguë. Non… désolé, je pensais tout haut. Je recalcule les renforts de la tranchée. Tu voulais quelque chose ?
Maxence me jauge du regard, peu convaincu, mais n'insiste pas.
— Euh… oui, on a un autre groupe électrogène qui vient de lâcher au fond de la zone, soupire-t-il en me tendant un bordereau. On fait quoi, on remballe pour aujourd'hui ?
J'opine du chef, essayant de reprendre mon masque de responsable. Mais en marchant aux côtés de Maxence vers les bungalows, mon regard glisse irrémédiablement vers ma manche. La voix s'est tue, mais la marque invisible me consume toujours.
Le crépuscule finit par tomber sur Karukera. Le ciel s'embrase d'un orange sanglant, jetant des ombres étirées et menaçantes sur les immenses pelles mécaniques à l'arrêt.
Les moteurs se taisent. Les derniers ouvriers quittent la zone dans un silence anxieux, leurs silhouettes s'effaçant dans la brume du soir. Je reste seul.
C'est mon ultime ronde de contrôle. Poussé par une intuition morbide, je m'enfonce dans les bas-fonds des ruines, au niveau des caves voûtées de la vieille usine. Je me dirige vers l'endroit exact où j'ai brisé le mur il y a deux jours. L'épicentre du cauchemar.
J'arrive sur les lieux. Je stoppe net. Mon sang se fige.
Le sol est plat. La dalle de béton centenaire est intacte. Le mur que j'ai fracturé avec ma barre à mine ne présente aucune fissure. Les décombres, le trou béant dans lequel je suis tombé, la brèche mystique… Tout a disparu. C'est lisse. Impeccable. Comme si la déflagration n'avait jamais eu lieu. L'usine s'est refermée sur elle-même.
Soudain, la réalité se déchire.
Les contours du décor contemporain deviennent flous. Le ciment récent se décompose comme du papier brûlé, partant en lambeaux noirs emportés par un vent glacial. Des ombres spectrales et d'épaisses fumerolles noires jaillissent du sol, reconstituant violemment autour de moi l'ancienne usine à sucre telle qu'elle était à son apogée coloniale. Les rouages d'acier rouillé se remettent à tourner dans un grincement assourdissant.
Je tombe à genoux face à cette illusion parfaite. Puis, la voix de l'Entité éclate, non plus comme un murmure, mais comme un tonnerre qui fait vibrer chaque parcelle de mon esprit :
« Ce site est un lieu sacré. Un point d'ancrage de la mémoire de ces terres et de tes ancêtres. »
Le sol s'illumine. Un réseau de veines d'un rouge écarlate parcourt la terre sous mes mains. L'entité force ma perception à s'élargir. Des visions m'assaillent.
Je vois la terre avant l'usine. Un havre ancestral, paisible, où les hommes vivaient en harmonie avec les esprits de l'île. Puis, la vision sombre dans la barbarie. Le béton et la brique s'écrasent sur la terre. L'habitation sucrière s'élève. Et dans les rouages des broyeuses de canne, ce n'est pas du jus sucré qui coule, mais du sang. Le sang de centaines de captifs, drainé directement dans le sol, nourrissant les fondations du complexe industriel.
— Cette usine n'était pas qu'un outil de production… tonne l'Entité d'une voix sourde et caverneuse. Elle a été bâtie comme un tombeau sur notre sang et nos prières, pour étouffer le souffle de cette terre. Chaque pierre est imbibée de nos larmes et de nos morts.
Je me relève péniblement, chancelant, mon bras palpitant d'une douleur aiguë. La vérité me frappe. Le Consortium m'a engagé pour purger ce site. Mais mon projet ne fait que profaner une cicatrice historique.
— La destruction de ce lieu est synonyme d'effacement total de la mémoire et de la soumission du peuple.
— Comment ça ? je crie en reculant, les mains plaquées contre mes tempes pour lutter contre la pression mentale. De quoi tu parles ? On veut juste construire par-dessus !
L'entité ne répond pas immédiatement. Le silence s'installe, plus lourd que le tonnerre. Puis, une obscurité absolue engloutit ma vision.
« Contemple le passé… et regarde la vérité. »
Un son s'élève dans les ténèbres. Un tambour gwo ka. Pur, puissant, organique. Il bat comme le cœur même de l'île, rythmant le maelström d'images qui me submerge.
BUM... Je vois la joie insulaire. Des veillées aux flambeaux, des sourires, des corps libres dansant au rythme du tambour sous les grands fromagers. La communion avec la terre.
BUM... Le sang éclabousse la vision. Des exécutions sommaires au bord des champs de canne. Des pendus. Des corps jetés dans des fosses communes, recouverts de chaux vive. Les martyrs du système colonial.
TAK ! Fondu aveuglant. Les fosses communes se font ensevelir sous des tonnes de béton liquide. Des bâtiments modernes, de gigantesques centres commerciaux étincelants s'élèvent sur les ossements. Le consumérisme efface le crime.
Le tempo du tambour s'accélère. Mon esprit voyage à travers la Guadeloupe contemporaine, arrachant le vernis touristique. Je vois les terminaux d'aéroport bondés de jeunes, valises à la main, contraints de fuir leur île natale pour espérer un avenir, vidant cette terre de sa sève et de sa force vive. Je vois la langue et les coutumes de nos aïeux marginalisées, étouffées sous une culture formatée, aseptisée. Je vois les mornes et les plages sacrées défigurés par le béton, privatisés par des complexes hôteliers inaccessibles à ceux qui y sont nés.
— Regarde ! gronde l'Entité à travers la transe. Le fouet a changé de forme, mais la domination reste la même. On exile leur jeunesse, on efface leurs racines, on bétonne leur héritage pour mieux les déposséder de leur propre terre !
Le rythme du gwo ka atteint un sommet frénétique. L'air vibre. La terre sous mes pieds semble prête à se disloquer. Les vibrations remontent dans mes jambes, s'infiltrent dans mon torse pour exploser dans mon bras droit.
— Le gwo ka n'était pas qu'une musique… c'était le cri de ralliement des enchaînés ! résonne le Titan de suie. Mon combat est de briser ces nouvelles chaînes, de réveiller ce peuple et de sauver sa mémoire avant qu'elle ne disparaisse sous le béton !
L'onde de choc du dernier coup de tambour me pulvérise.
J'ouvre violemment les yeux. Je suis à genoux dans la poussière du chantier, à la nuit tombée. Je suis à bout de souffle, le torse soulevé par de violents spasmes. Mon bras droit est en feu.
Mes doigts sont profondément enfoncés dans le sol. Lorsque je rouvre mes paumes crispées, ce n'est pas de la terre rouge que je serre : mes mains sont pleines d'une cendre noire et fumante, encore tiède.
Le rythme sourd, hypnotique et vindicatif du tambour résonne encore au plus profond de ma chair, comme un appel à la guerre que je ne pourrai bientôt plus ignorer.