Chapitre 4
Je serre les dents à m'en faire saigner la gencive pour retenir un gémissement. Avec une lenteur infinie, de peur de réveiller Coralie, je repousse le drap du bout des doigts de ma main gauche. L'air frais de la climatisation heurte ma peau incandescente dans un contraste saisissant, libérant de minuscules volutes d'une vapeur noire, âcre et poisseuse.
Je plaque mon bras maudit contre mon torse, la chair brûlante collée contre mon cœur. Je m'éclipse à pas de loup hors de la chambre, marchant pieds nus sur le carrelage glacé pour fuir vers la terrasse extérieure, là où les ténèbres m'attendent. L'air nocturne ne m'apporte aucun soulagement. À peine franchi le seuil de la baie vitrée que mes genoux lâchent. Je m'effondre contre le garde-corps en verre, la bouche grande ouverte, cherchant l'oxygène qui refuse de descendre dans mes poumons. Ma peau crépite. Elle est tendue à l'extrême, sur le point de se déchirer sous la pression d'une chaleur nucléaire qui remonte de mes propres os.
Soudain, la nuit guadeloupéenne s'efface.
Mon esprit est violemment arraché à la terrasse pour être précipité dans un abîme de mémoire. Un torrent d'images sanglantes me percute avec la force d'un tsunami. Je vois des fouets lacérer les dos jusqu'à l'os. Le cuir s'enfonce dans la chair noire et la fait éclater en lambeaux écarlates. J'entends le fracas assourdissant de milliers de chaînes rouillées. Des champs de canne hurlent sous le brasier. Je respire la cendre des bûchers. Des centaines de visages, les traits déformés par une agonie absolue, se pressent contre les parois de mon crâne, hurlant leur désespoir.
Je me prends la tête à deux mains, les ongles enfoncés dans mon cuir chevelu. Mes yeux sont exorbités, striés de sang.
— Mais arrête ! je gémis, la voix brisée par la douleur. Pourquoi tu me montres tout ça ?!
La température chute brusquement sur la terrasse. L'air se solidifie. Derrière moi, une ombre colossale, faite de suie mouvante et d'éther poisseux, vient de s'élever, obstruant la lumière de la lune. La chose n'a pas de visage, seulement deux yeux d'or brûlant qui se braquent sur ma nuque.
« Pour que tu comprennes ton rôle. »
La voix ne flotte pas dans l'air. Elle résonne directement à l'intérieur de ma cage thoracique, faisant vibrer mes côtes avec une lourdeur métallique qui me donne la nausée.
« Pour que tu apprennes ton passé… le passé de cette île, et sa douleur. »
La combustion commence. Mon avant-bras droit éclate. La peau s'ouvre, non pas sur des muscles ou des veines, mais sur un magma en fusion. Des fissures de lave crépitent, illuminant la terrasse d'une lueur démoniaque. La douleur est aveuglante. Je hurle à m'en arracher la gorge. Derrière les verres de mes lunettes, mes iris bruns se consument, virant au jaune incandescent.
J'essaie de reculer, de ramper vers la baie vitrée pour appeler à l'aide, mais mon corps ne m'obéit plus. C'est la sensation la plus terrifiante qu'un homme puisse éprouver. Je suis devenu prisonnier de ma propre chair. Mon esprit hurle des ordres que mes nerfs refusent d'exécuter. Mes muscles se tendent sous l'impulsion d'une force surhumaine. Mes jambes se plient toutes seules.
Dans une détonation sourde, mes cuisses se détendent. L'impact est d'une violence cataclysmique. Le sol de béton de la terrasse se fissure sous mes pieds, créant un cratère. Je suis propulsé dans les airs, franchissant la balustrade, nous élevant à une hauteur vertigineuse. Je traverse la nuit comme une comète de cendres. Le vent hurle à mes oreilles, arrachant des larmes à mes yeux de feu. La sensation de chute libre me retourne l'estomac, mais mes jambes s'ajustent d'elles-mêmes. Je bondis de relief en relief, du toit d'un immeuble à la branche maîtresse d'un fromager centenaire, rebondissant avec une agilité monstrueuse.
Vu d'ici, le contraste de l'île est une insulte. D'un côté, le littoral scintille sous les lumières dorées des complexes hôteliers et des marinas de luxe. De l'autre, l'intérieur des terres est plongé dans des ténèbres d'encre, englouti par un sous-développement que le continent feint d'ignorer.
Je finis par atterrir brutalement au sommet d'un promontoire rocheux. L'onde de choc soulève un nuage de poussière rousse. L'Entité force mon regard vers un canal aux eaux noirâtres, serpentant au milieu d'un quartier précaire fait de tôles rouillées et de parpaings nus. D'immenses pylônes d'éclairage industriel crachent une lumière blafarde sur des citernes d'eau potable rationnée. En pleine nuit, une file de dizaines d'habitants épuisés ; des mères, des vieillards, des enfants en bas âge attendent patiemment de pouvoir remplir de simples bidons en plastique. Une humiliation quotidienne.
Mais la bête en moi ne s'arrête pas là. Elle m'arrache à ce spectacle pour me projeter visuellement plus loin, au-dessus des immenses plantations de bananes du sud de la Basse-Terre. À travers les yeux du Titan, je vois le sol suinter d'un poison écœurant. Le chlordécone. Je perçois la molécule chimique s'infiltrant dans les nappes phréatiques, empoisonnant les rivières, rongeant les organes des travailleurs de la terre et condamnant l'île pour des siècles. Une mort lente et silencieuse, orchestrée par les mêmes lignées qui tenaient les fouets autrefois.
Puis, le spectre de cendre m'entraîne vers les quartiers oubliés des faubourgs. Je vois des jeunes, à peine plus âgés que Zoey, parqués au pied de barres d'immeubles délabrées. Dépouillés de tout avenir, étouffés par un chômage endémique et un coût de la vie exorbitant, ils sombrent dans la violence de rue pour survivre. Le contraste me donne la nausée. À quelques kilomètres de là, de luxueux complexes hôteliers étalent leurs fastes, indifférents au sang de la jeunesse qui coule sur le béton tiède de l'île.
Accroupi sur mon rocher, mon bras de lave faisant fondre la pierre sous mes doigts, je contemple l'agonie de mon peuple. L'ombre de l'Entité s'enroule autour de moi, mêlant son souffle brûlant à l'air de la nuit.
« Vois, par toi-même ce qu'est devenue cette terre… Les chaînes n'ont pas disparu… Elles ont seulement changé de forme. »
Le Titan décide de frapper.
Mon corps se propulse et disloque la verrière industrielle d'un hangar clandestin dissimulé en périphérie du canal. J'atterris lourdement au centre du vaste entrepôt, brisant la dalle de béton dans une onde de choc qui souffle des caisses de munitions et fait vaciller les néons. Autour de moi, une douzaine de gardes du corps et de trafiquants massivement armés sursautent, dégainant leurs fusils d'assaut avec des cris de panique. Au fond de la pièce, je distingue l'impensable : des hommes, des femmes et des adolescents entassés dans des cages en acier rouillé. De la traite humaine moderne. Un marché aux esclaves contemporain, géré par un réseau criminel d'une ignominie absolue.
— Tuez ce monstre ! hurle un chef de gang en braquant son arme.
Les détonations déchirent l'air. Une pluie de balles s'abat sur moi. Je lève instinctivement mon bras droit. Les projectiles de calibre militaire s'écrasent contre ma chair de basalte comme de simples cailloux, ricochant dans des gerbes d'étincelles inoffensives. Je ne ressens aucune douleur, seulement la vibration sourde du métal écrasé.
Mon avant-bras se met à grossir anormalement. La chair résiduelle se déchire dans un craquement écœurant pour laisser jaillir de nouvelles croûtes de roche et des veines de lave bouillonnante. Sans que je l'aie voulu, mon bras fend l'air à une vitesse foudroyante. Mon poing de magma transperce la poitrine du premier mercenaire avec la facilité d'une lame dans l'eau. La chaleur extrême fait instantanément bouillir le sang dans ses veines. Sa chair fond, ses côtes se désintègrent. Je sens l'odeur rance de ses organes qui se liquéfient autour de mon poing avant que son corps ne soit pulvérisé dans une déflagration viscérale.
Les autres trafiquants reculent en hurlant de terreur. L'entité prend le contrôle total. Mon corps esquive les tirs avec une grâce démoniaque. Je bondis sur une barricade de caisses en bois. Ma main de lave s'abat sur le crâne d'un tireur, liquéfiant son casque balistique et sa boîte crânienne en une fraction de seconde. Un homme tente de fuir vers la grande porte métallique. L'Entité rugit. Je tends le bras. Un fouet de feu noir et de lave jaillit de ma paume, s'enroulant comme un serpent autour de la taille du fuyard. Il est sectionné en deux dans un hurlement atroce, ses entrailles se changeant en cendres avant même de toucher le sol.
C'est une boucherie absolue. Je suis le prisonnier de mon propre carnage. Soudain, l'entité se tourne vers le fond de la salle. Vers les cages. Pour le Titan de Cendres, tout ce lieu est corrompu. Tout doit disparaître. Mon bras de lave s'élève, prêt à déchaîner une vague de feu cataclysmique qui risque de carboniser les trafiquants, mais aussi la cinquantaine de malheureux enfermés derrière les barreaux. Je vois la terreur absolue dans les yeux des captifs. Des enfants pleurent, se recroquevillant contre le grillage.
— NON ! hurle ma conscience.
Pour la première fois de la nuit, je me rebelle. Puisant dans l'énergie du désespoir, je lève mon bras gauche, resté humain, et j'agrippe le poignet brûlant de mon bras droit. La douleur est atroce. La chair de ma paume gauche grésille au contact du basalte en fusion.
— Mais… mais que fais-tu ?! je crie, la voix étranglée, suppliant le néant. Arrête ! Tu vas les tuer !
« Ceci est nécessaire pour purifier notre terre… » rugit l'entité, forçant le bras vers les cages.
— NON !
Dans un effort titanesque, je tire mon propre bras vers la droite, déviant la trajectoire de l'attaque d'une poignée de degrés. Le fouet de flammes noires jaillit de mes doigts. Il frôle les grilles des cages dans un souffle brûlant, épargnant les captifs de justesse, pour s'abattre sur le reste de la garde armée. Les criminels sont découpés, carbonisés avant de s'effondrer. Les conteneurs en acier fondent comme de la cire sous l'impact. Le sang gicle sur les murs, immédiatement vaporisé par la chaleur. Une vengeance sans pitié.
Quand l'enfer retombe, le hangar n'est plus qu'une ruine baignée dans une fumée poisseuse. Les cadenas des cages, fondus par la chaleur ambiante, cèdent dans un tintement métallique, libérant les victimes miraculées. Tremblantes de terreur, elles contemplent le charnier, fuyant vers la nuit sans demander leur reste.
Je tombe à genoux au milieu des cadavres fumants. Je lâche mon poignet droit. Ma main gauche est couverte de graves brûlures et de cloques, résultat de l'effort que j'ai dû fournir pour me maîtriser. La fureur du Titan est assouvie. La magie se retire brutalement. Le basalte refroidit à une vitesse anormale, se fissurant avant de s'arracher de ma chair pour tomber en poussière noire sur le sol du hangar.
Le retour à mon anatomie humaine est une torture. Mes muscles meurtris m'abandonnent. Mes poumons se remplissent de l'odeur âcre de la chair calcinée. L'horreur de ce que mes propres mains viennent d'accomplir me broie l'âme. Mes yeux se révulsent. L'épuisement mystique prend le dessus. L'abîme m'avale totalement, me laissant pour mort au milieu des cendres.
Je ne sais pas comment mon corps a trouvé la force de fuir le port et de regagner la villa. Mon esprit, lui, n'est jamais revenu. Il a sombré plus bas que l'inconscience. Il a plongé dans les limbes d'un passé qui n'est pas le mien.
Le soleil de Guadeloupe n'est pas toujours une caresse. Dans l'enfer vert de l'Habitation, c'est un marteau de feu qui écrase les crânes. L'air est saturé d'une poussière âcre et de l'odeur écœurante, presque pourrie, de la sève de canne fermentée. Dans les vastes champs de l'exploitation, le sifflement des coutelas fend l'air lourd avec une régularité mécanique. Tchak. Tchak. Tchak.
Des mains noires, boursouflées par des cloques de la taille de pièces de monnaie, striées de cicatrices anciennes, s'agrippent aux tiges d'acier végétal. La sueur coule dans les yeux, pique les blessures ouvertes, se mêle à la terre rouge qui colle à la peau. Au-dessus des coupeurs, l'ombre menaçante des commandeurs à cheval plane, le fouet en cuir tressé reposant négligemment sur le pommeau de leurs selles.
Parmi les esclaves, un jeune homme se détache. Grand, les muscles de son dos noués par l'effort et la malnutrition, il frappe la canne avec une précision mortelle. Ses yeux sont noirs, insondables, fixés sur un horizon que les maîtres ne peuvent pas voir. Son nom est Kojo. C'est le nom que sa mère lui a murmuré sur la côte de l'Afrique de l'Ouest. C'est le nom qui a survécu aux cales infestées de rats, à la soif et aux tempêtes de la traversée atlantique.
— Samuel ! Plus vite que ça, fainéant !
Le claquement de voix du commandeur déchire l'air. Kojo met une seconde de trop à réagir. Ses mâchoires se serrent à s'en briser les dents. Samuel. Ce n'est pas son nom. C'est une étiquette. Un crachat jeté au visage par le maître blanc pour effacer sa lignée, pour tuer l'homme et ne laisser que l'outil.
Kojo baisse la tête et accélère la cadence, obéissant en apparence. Mais sous l'humiliation, son regard refuse de se briser. L'acier de sa volonté est intact. L'après-midi touche à sa fin lorsque l'enfer franchit un nouveau palier.
La cloche de la Grande Maison résonne, un glas funèbre qui glace le sang de tous les captifs. Les esclaves sont rassemblés de force dans la cour de l'habitation. Le contraste est écœurant : d'un côté, la demeure du maître, majestueuse, avec ses colonnes blanches immaculées et ses balcons en fer forgé. De l'autre, la terre battue nue, assoiffée de sang, au centre de laquelle se dresse le poteau de châtiment en bois massif, noirci par les supplices passés.
Une jeune mère, terrifiée, est traînée par les cheveux jusqu'au centre de la cour. Elle hurle, suppliant dans un dialecte haché. Derrière elle, un des commandeurs traîne son fils, un gamin d'à peine huit ans, la peau collée sur les os. Ils sont accusés d'avoir dissimulé un morceau de manioc pour tromper la faim, ou peut-être simplement d'avoir ralenti le cadencier. Les raisons n'importent pas. Seule la terreur compte.
— Qu'on leur donne une leçon, ordonne une silhouette sombre dont on n'arrive pas à distinguer les traits. C'est le maître de la plantation, accoudé à son balcon, sirotant un verre de rhum. Que le petit prenne les premiers coups. Il apprendra plus vite.
Le commandant ricane et lève son fouet trempé dans le sel. Le gamin, jeté dans la poussière, se recroqueville en hurlant, les bras croisés sur sa tête. La lanière de cuir fend l'air dans un sifflement foudroyant. Mais elle ne frappe pas l'enfant.
SPLAT !
Le sang gicle sur la terre sèche. Kojo vient de briser les rangs. Avec la vitesse d'un fauve, il a bondi au centre de la cour et s'est interposé. Il encaisse le coup de fouet en plein visage. La lanière barbelée lui ouvre la joue de l'œil jusqu'à la mâchoire. La chair se déchire, mais Kojo ne vacille pas. Il se redresse de toute sa hauteur, le visage ruisselant de sang, et fixe le commandeur avec un mépris qui fige le bourreau sur place.
La foule des esclaves retient son souffle. Un silence de mort s'abat sur la cour. Sur le balcon, le maître se lève d'un bond, son verre se brisant au sol. Son visage à peine visible laisse entrevoir une fureur hystérique. Cet acte d'insoumission ultime, cette bravoure étalée devant le reste du troupeau, est la pire des insultes.
— Qu'on enchaîne ce nègre au poteau ! hurle le maître, la voix brisée par la rage. Battez le jusqu'à ce que ses os apparaissent ! Et marquez le ! Qu'il se rappelle pour toujours qui est le maître ici !
Le crépitement des flammes remplace le sifflement du vent. Près du poteau d'infamie, un brasero crache des étincelles. À l'intérieur, le lourd fer à marquer en fonte chauffe à blanc. Les initiales de la plantation luisent d'un orange démoniaque au cœur des braises. Kojo est enchaîné au poteau, les poignets tirés brutalement vers le haut pour étirer les muscles de son dos. Son torse nu, perlé de sueur, est éclairé par les reflets dansants du feu.
Le premier coup de fouet tombe. Puis le deuxième. Le dixième. Les lignes d'action sont violentes, d'une brutalité viscérale. À chaque frappe, la chair éclate. Les lambeaux de peau volent. Le sang de Kojo coule le long de ses flancs, vient tremper le bois noir du poteau et se perd dans la terre assoiffée. Mais il ne crie pas. Ses dents sont serrées à s'en briser l'émail, le sang perle à la commissure de ses lèvres, mais aucun son ne franchit sa gorge. Il refuse d'offrir au maître le plaisir de ses supplications.
Les insultes pleuvent, aussi tranchantes que le cuir.
— Regardez le ! Il se prend pour un homme ! hurle le commandeur en reprenant son souffle.
— Reste à ta place, sale nègre ! crache le maître, descendu dans la cour pour savourer le spectacle. Tu n'es rien d'autre qu'un outil ! Une bête de somme qui appartient à cette terre ! Je vais graver ton vrai nom dans ta chair, « Samuel », pour que tu n'oublies jamais ce que tu es !
Le bourreau extrait le fer du brasero. La chaleur irradie l'air. Il s'approche de Kojo et plaque violemment l'outil incandescent contre son avant-bras droit.
FSHHHHH !
La fumée s'élève en épaisses volutes grisâtres. L'odeur atroce de la chair brûlée et du poil roussi envahit la cour. La douleur est d'une intensité cosmique. Elle traverse les nerfs, ronge les os. Kojo ferme violemment les yeux. Ses muscles se tétanisent. La haine qui bouillonne dans ses veines à cet instant précis est si pure, si dense, qu'elle dépasse le seuil de la simple émotion humaine. Son sang s'écoule le long du poteau pour imbiber la terre battue.
Et la terre lui répond.
À l'instant exact où le fer s'enfonce dans la peau pour graver le nom maudit, quelque chose se déchire dans l'invisible. Dans l'obscurité de ses paupières closes, tout au fond de la prunelle de Kojo, une lueur sombre, inexplicable et mystique s'allume. Ce n'est plus seulement l'âme d'un homme. C'est une graine. Une semence de fureur pure, noire et dorée, qui vient d'éclore dans sa douleur pour s'enraciner dans les profondeurs de l'île.
La nuit tombe sur l'habitation.
Kojo est jeté comme un sac de viande au fond du cachot, une geôle de pierre moite, aveugle, bâtie sur les fondations de ce qui deviendra plus tard une grande usine. Le sol est glacial. Il gît à terre, baignant dans son propre sang. Sa respiration est faible, hachée par l'agonie. Seul dans le noir absolu, le corps meurtri, il tourne lentement la tête. Il contemple son avant-bras brûlé à vif. L'initiale du maître est creusée dans sa chair, avec ce nouveau prénom imposé, cette insulte gravée au fer. Samuel.
Kojo ne pleure pas. Sa douleur ne se dissipe pas. Elle s'accumule. À chaque goutte de sang qui quitte son corps pour s'infiltrer dans la terre du cachot, une colère incommensurable s'enracine. Lentement, l'image du cachot s'estompe. Les murs de pierre suintante se fondent dans des ténèbres poisseuses. L'histoire de Kojo est avalée par les siècles, engloutie sous les racines et le béton.
Les ténèbres du cachot s'éclaircissent pour laisser place à la lueur blafarde et argentée de la lune qui filtre à travers les stores de notre villa moderne.
Je me redresse en sursaut dans mon lit avec un spasme violent, la bouche grande ouverte. Mes poumons aspirent l'air conditionné de la chambre dans un râle étouffé. Je suis trempé d'une sueur glaciale, les draps enroulés autour de mes jambes comme des entraves. Mon cœur frappe ma cage thoracique à m'en briser les côtes. Ce n'est pas un cauchemar qui vient de me tirer du sommeil. C'est la douleur.
À côté de moi, Coralie gémit faiblement, se tournant sur le flanc, épargnée par la terreur qui envahit la pièce. Je pousse un sifflement et agrippe convulsivement mon bras droit. La sensation est insoutenable. Mon bras me brûle. Une chaleur atroce, précise, localisée, comme si l'on m'applique un tison ardent à même l'os.
Je repousse le drap en tremblant et lève mon avant-bras sous la lumière de la lune. Ma peau est parfaitement lisse. Ambrée. Intacte. Sans l'ombre d'une cicatrice. Pourtant, la douleur fulgurante pulse avec une violence inouïe. Là où, deux siècles plus tôt, le fer avait marqué la chair.
La sueur dégouline le long de ma tempe. Ma respiration est courte, chaotique. Je masse ma peau invisiblement meurtrie, les yeux écarquillés par la panique.
Qu'est-ce qui m'arrive ? je pense incapable de calmer les tremblements de mes doigts. La chose… Elle essaie de reprendre le contrôle.
Les images du carnage dans le hangar, survenu à peine quelques heures plus tôt, me reviennent en flashs écœurants. La suie, la lave, les corps démembrés. Je m'attends à voir ma chair se fissurer de nouveau pour cracher du basalte. Mais rien ne vient. Juste cette souffrance lancinante, fantôme, qui résonne comme un signal. Je regarde mon bras intact, terrifié par la violence de la bête qui sommeille en moi.
Le silence de la nuit guadeloupéenne me répond par le chant indifférent des grenouilles. Le monstre est là, endormi sous ma peau, et il vient de me rappeler à qui j'appartient.
Quelques heures plus tard, un coup de fouet visuel m'arrache à ma torpeur. La lumière aveuglante du soleil du matin traverse violemment les stores de la villa.
Je suis assis à la table de la terrasse, une tasse de café brûlant entre les mains. Je porte un t-shirt propre. Mon souffle est court, saccadé. La sueur froide trempe encore mes tempes. Je regarde frénétiquement mes mains. Ma peau est ambrée. Intacte. Pas de basalte. Pas de brûlures sur ma main gauche. Pas de sang.
Un cauchemar… oui, tout cela ne peut être qu'un cauchemar, la pensée me traverse, le cœur tambourinant contre mes côtes, l'esprit nageant dans une confusion totale. Mon Dieu, comment suis-je revenu ici ? Ce n'était qu'un cauchemar d'une violence inouïe...
Coralie sort de la cuisine, apportant un plateau de viennoiseries. En s'approchant de moi, elle s'arrête brusquement et fronce les sourcils. Elle regarde le sol en béton de la terrasse, juste sous mes pieds.
— C'est bizarre… dit-elle, perplexe. Tu as vu cette fissure sur le béton ?
Mon cœur rate un battement. Je baisse les yeux. Exactement là où je m'étais tenu cette nuit, le béton ciré est profondément craquelé, enfoncé, comme si la dalle avait éclaté sous l'impact d'une pression monumentale.
— Il faudra que tu jettes un œil, ajoute-t-elle en posant le plateau. C'est peut-être un défaut de construction.
À cet instant précis, sur la table en teck, le smartphone de Zoey s'illumine. Une notification d'urgence s'affiche en rouge vif sur l'écran. Au même moment, le son du téléviseur allumé dans le salon par ma fille résonne jusqu'à nous. C'est le journal télévisé de Guadeloupe La 1ère.
La voix du présentateur, grave et pressée, fige le sang dans mes veines.
« … Flash info. Carnage et massacre inexpliqués sur la zone portuaire cette nuit. Selon les premières informations, plusieurs membres d'un gang lourdement armé et impliqué dans un réseau clandestin de traite humaine ont été retrouvés démembrés et totalement calcinés dans un hangar. La police scientifique est sur place, mais les autorités peinent à expliquer l'origine d'une telle chaleur… »
Je me fige, paralysé par une sueur glaciale. Le silence s'abat sur moi, plus lourd que toutes les ténèbres du monde.
Ce n'était pas un rêve. La guerre vient de commencer, et l'arme… c'est moi.