Chapitre 3
La vision est d'abord floue, cotonneuse. Un brouillard blanc et stérile. Puis, mon regard se recentre lentement. Au-dessus de moi, le plafond de dalles blanches est éclairé par la lumière froide et crue des néons. L'odeur métallique du sang et de la suie a disparu, remplacée par l'effluve aseptisée de l'antiseptique.
Je tourne lourdement la tête.
Coralie est assise au chevet du lit d'hôpital. Ses deux mains enserrent la mienne avec une force désespérée. Ses yeux sont rougis, cernés par l'angoisse. Juste derrière elle, Zoey se tient debout, les bras croisés, le regard empreint d'un soulagement immense qui fissure son masque d'adolescente impassible.
- Tu es réveillé ! souffle Coralie en se levant à moitié, la voix tremblante. Mon dieu, Samuel… Les ouvriers t'ont trouvé évanoui dans les ruines.
Avant que je puisse articuler un mot, la porte de la chambre s'ouvre. Un médecin en blouse blanche entre d'un pas dynamique, un dossier médical numérique à la main.
- Ah, notre miraculé est de retour parmi nous, lance-t-il avec un sourire professionnel et rassurant.
Il consulte sa tablette, ajuste ses lunettes et me regarde.
- Vous avez eu beaucoup de chance, monsieur. D'après vos collègues sur le chantier, vous avez été soufflé par l'explosion d'une vieille poche de gaz pressurisée dans les sous-sols de l'usine. C'est un simple choc vagal provoqué par la déflagration. Nous avons fait tous les examens : aucune lésion, aucun traumatisme crânien. Vous êtes en parfaite santé. Vous pourrez rentrer chez vous dès ce soir.
Une poche de gaz… En fronçant les sourcils… abasourdi par la rationalité glaçante du diagnostic. Ils n'ont rien vu.
Dès que le médecin tourne les talons, je libère ma main de l'étreinte de Coralie et remonte frénétiquement le manche de ma blouse d'hôpital. Je lève mon avant-bras droit à la lumière des néons.
La peau est parfaitement lisse. Ambrée. Intacte. Il n'y a pas la moindre cicatrice, pas la moindre trace de brûlure ou de croûte.
Pourtant, sous la chair, le brasier crépitait encore. Je réajuste mes lunettes rectangulaires, les mâchoires serrées. Dans le reflet de la vitre de la chambre, si l'on regarde bien, tout au fond de ma pupille dilatée… un minuscule éclat de lave rougeoie dans les ténèbres de mon œil.
Aucune trace… hurle mon esprit. Mais ça brûle. Ça brûle jusqu'à l'os.
Le lendemain matin, l'atmosphère de la villa est électrique.
Dans le grand salon de notre maison de fonction, j'enfile ma veste de chantier. Chacun de mes gestes est douloureux. La fatigue me ronge, mais je dois y retourner. Je dois comprendre.
Coralie, impeccable dans son tailleur-jupe, prête pour ce qui devait être son premier jour de prise de fonction au lycée, se dresse brusquement en travers de mon chemin. Ses bras sont croisés, son regard est ferme, intransigeant.
- Tu ne mets pas un pied sur ton chantier aujourd'hui, lâche-t-elle d'un ton qui n'admet aucune réplique. Je viens de prévenir le rectorat. J'ai posé ma journée. On reste en famille, et tu te reposes.
Je frotte nerveusement la monture de mes lunettes. L'image de Victor, souriant mais implacable derrière son écran, me traverse l'esprit. Son obsession pour raser l'usine au plus vite. Ce qui se cache en dessous.
- Je ne peux pas, Coralie… D'une voix rauque. Le chantier est à un stade critique. Si je ne suis pas là pour tout encadrer, les retards vont s'accumuler. Et Victor… mon patron ne tolère pas les retards.
La tension monte d'un cran. Elle s'approche, le visage fermé, les poings serrés le long de sa jupe.
- Ça suffit ! éclate-t-elle, la voix vibrante de colère. Tu as failli y passer hier, Samuel ! Tu étais inconscient au milieu des gravats ! Rien, tu m'entends, rien n'est plus important que ta santé !
- Tu ne comprends pas ce qui est en jeu ! J'explose à mon tour, le volume de ma voix faisant trembler les vitres du salon.
Le silence retombe instantanément, lourd et poisseux.
À l'entrée du salon, Zoey vient d'apparaître. Son smartphone a glissé le long de sa cuisse. Son casque audio repose sur ses épaules. Elle nous regarde avec une anxiété évidente, déstabilisée par la violence de notre éclat. L'adolescente blasée a laissé place à une jeune fille qui voit l'équilibre de sa famille se fissurer.
La colère déserte mes veines, remplacée par une immense culpabilité. Je ferme les yeux, prends une grande inspiration pour étouffer le magma qui bouillonne dans mon bras, et relâche mes épaules.
Je m'avance vers Coralie et pose une main apaisante sur son épaule.
- Pardon… D'accord. Vous avez raison. Je préviens l'équipe. On passe la journée ensemble. Je repose ma veste sur le porte-manteau à l'entrée du salon, des flashs sur ce qui s'est passé hier, ces visions frappent mon esprit. Je résiste, laissant aucune émotion paraître.
Pour échapper à la lourdeur de la maison et de l'usine toute proche, nous roulons jusqu'au cœur battant de l'île. Profitant de l'occasion pour profiter du paysage qui défile. Le temps est radieux, idyllique, un peu comme si la Guadeloupe faisait volontairement un contraste avec les événements survenus plus tôt. Je me sentais apaisée.
Pointe-à-Pitre est une explosion de vie. Le grand marché aux épices est un labyrinthe de couleurs et de bruits sous la lumière vive du soleil. Les étalages croulent sous les mangues, les maracujas et les bâtons de cannelle. Les vendeuses en robes madras interpellent les passants avec leur gouaille légendaire, mêlant le créole aux éclats de rire.
C'est une immersion totale. Zoey marche quelques pas devant nous, fascinée. Le casque toujours autour du cou, elle observe la scène avec un léger sourire émerveillé, dégainant son smartphone pour capturer discrètement la vivacité d'un étal de piments végétariens ou la façade en bois d'une vieille maison créole.
Coralie marche à mes côtés dans les rues animées qui mènent vers la place de la Victoire. La tension du matin s'est dissipée. L'effervescence de la ville agit comme un baume. Elle se tourne vers moi et m'offre un sourire radieux, heureuse de me voir loin du chantier.
Je m'efforce de sourire en retour. Mais ma main droite reste profondément enfoncée dans la poche de mon pantalon. Protégée. Cachée.
Nous débouchons sur la vaste esplanade de la place de la Victoire. Les grands arbres centenaires offrent une ombre salvatrice.
Une foule joyeuse et compacte forme un large cercle au centre de la place. La chaleur de l'air vibre au rythme de la musique. Un groupe joue du Gwo Ka en pleine rue. Trois hommes, le visage ruisselant de sueur, frappent de toutes leurs forces le cuir tendu des tambours : les lourds Boula pour la base, et le Makè plus aigu pour rythmer l'improvisation.
Matété a krab
ki rann-nou solide konsa
Ziyanm é mannyòk
Ki rann-nou bandé kon nou yé wayayay
Dépi toupiti, nou lévé ka manjé matété
Dépi toupiti, nou ja manjé
crabe an-nou etimilfason
Jòdijou, nou gran
nou vini mayé é fanm an-nou
Fanm ka pran labitid,
yo vlé ban-nou
yenki ravyoli. Ka sa yé ?!!?
Extrait du titre : Matete a Krab, classique du Gwo Ka interprété par Jomimi.
Au centre du cercle, une femme vêtue d'une ample robe traditionnelle virevolte. Ses pieds nus frappent le sol avec une énergie vibrante, défiant les tambours dans un dialogue frénétique de chair et de bois.
Zoey s'est faufilée au premier rang. Captivée, oubliant son téléphone, elle tape des mains en cadence, le visage illuminé par le spectacle de ses racines.
KA-BUM! BUM-TAK ! KA-BUM!
Le son claque dans l'air étouffant. Mais sous la manche de ma chemise, ma chair se réveille.
Dans l'obscurité de ma poche, la peau de mon avant-bras droit se met à réagir. Des lignes dorées et incandescentes, invisibles pour la foule mais atrocement lumineuses pour moi, émergent sous mon épiderme. Elles palpitent. Elles se tendent.
Elles sont parfaitement synchronisées avec les coups fracassants des tambours.
Mon regard se fige sur les musiciens. Mes pupilles se dilatent jusqu'à noyer l'iris. Le brouhaha de la foule, les rires, les voix des marchands… tout s'atténue. Le monde extérieur est aspiré dans un tunnel silencieux, pour ne laisser place qu'au rythme sourd, puissant et tellurique du tambour Ka.
BUM... TAK !
Ce rythme… le souffle court, incapable de détourner les yeux du bois martelé. Il ne tape pas seulement sur la peau du tambour.
Ça tape directement dans mes veines.
Le monde bascule.
Ce n’est pas une transition douce. C’est une fracture nette dans la réalité. La lumière éclatante du soleil guadeloupéen, qui inondait la place de la Victoire une seconde plus tôt, s'éteint brutalement, comme si une éclipse totale venait de dévorer le ciel.
Les couleurs vives des tissus madras, le vert des arbres, le bleu du ciel… tout se délave et vire à un camaïeu de gris, de noir et de sépia. La foule vivante, les touristes en sueur, les marchands, les badauds tout devient floue. Leurs corps s'estompent pour n'être plus que des ombres mouvantes, ralenties, fantomatiques.
Pourtant, le son, lui, ne diminue pas. Il s'amplifie jusqu'à devenir assourdissant.
BUM-TAK ! BUM-TAK !
Autour de la danseuse au centre de la place, l'air crépite. L'espace se déchire pour laisser passer d'autres silhouettes. Elles ne sont pas faites de chair et de sang, mais d'une matière irréelle : un mélange de suie dense, de fumée noire et d'étincelles rougeoyantes. Des dizaines d'hommes et de femmes du passé surgissent des pavés. Leurs corps spectraux sont meurtris, marqués par les fers, le cou et les chevilles entravés par des chaînes rouillées dont le cliquetis lugubre se fond dans la frappe des tambours.
Mais ils ne pleurent pas. Ils dansent.
Ils dansent avec une ferveur sauvage, viscérale, absolue. Chaque coup de talon sur le sol, chaque contorsion de leurs corps de cendre est un cri de liberté balancé à la face de leurs bourreaux. Ils piétinent leur propre mort.
Parmi eux, une silhouette se détache. Un homme immense, aux muscles noueux dessinés par l'ombre et la cendre. Un Nèg Mawon, un guerrier des bois. Son dos et son torse sont striés de cicatrices laissées par le fouet, brillant d'une lueur interne pareille à de la lave en fusion.
Il arrête sa danse. Il tourne lentement son visage d'ombre vers moi.
À travers les siècles, à travers la frontière de la mort, nos regards se croisent. Ses yeux ne sont que deux brasiers insondables, mais je ressens sa présence avec la violence d'un coup de poing. Le spectre lève alors lentement son bras droit, me le présentant comme un miroir.
De son épaule jusqu'à son poignet, les mêmes veines incandescentes que les miennes palpitent sous sa peau de fumée.
Je suis pétrifié. Stupéfait. L'air refuse d'entrer dans mes poumons. Je suis en transe totale au milieu de la place publique, la bouche légèrement entrouverte, les bras ballants, écrasé par la puissance d'une mémoire collective qui menace de broyer mon individualité. Je ne suis plus Samuel l'ingénieur. Je suis le réceptacle de leur colère.
Soudain, une sensation de fraîcheur heurte mon épaule droite.
— Chéri ?
Le choc est d'une violence inouïe. La vision s'effondre instantanément, comme un écran de verre qui vole en éclats.
Le ciel bleu et aveuglant me frappe la rétine. La chaleur tropicale me tombe dessus. Les touristes, les couleurs éclatantes, la vie moderne : la place de la Victoire retrouve son visage joyeux. Le groupe de Gwo Ka continue de jouer dans la gaieté générale, ignorant le gouffre temporel qui vient de s'ouvrir à ses pieds.
Je vacille, cherchant désespérément mon souffle.
Coralie se tient face à moi, sa main douce fermement posée sur mon épaule. Son visage est décomposé par l'inquiétude.
— Ça va ? demande-t-elle, la voix pleine d'anxiété. Tu es tout pâle...
Je baisse les yeux. Ma main droite, que j'avais sortie de ma poche sans m'en rendre compte, tremble de manière incontrôlable. Je la serre en poing pour étouffer les spasmes nerveux, et je déglutis avec difficulté.
— Oui…je balbutie d'une voix basse, encore rocailleuse. Tout va bien. C'est juste… la musique. Elle résonne très fort.
Coralie ne lâche pas mon épaule. Ses sourcils se froncent, ses yeux clairs me fouillent, cherchant la vérité derrière mes verres rectangulaires. Elle fait un pas vers moi, réduisant l'espace, nous enfermant dans une bulle d'intimité au milieu de la foule.
— Ne me mens pas, Samuel, lâche-t-elle, le ton soudain plus dur, plus insistant.
Je tente de détourner le regard, mais elle glisse sa main vers ma joue pour me forcer à la regarder.
— Tu agis étrangement ces derniers temps, continue-t-elle en baissant la voix pour que Zoey, captivée par la danse quelques mètres plus loin, ne nous entende pas. Qu'est-ce qui se passe vraiment ? Tu es sûr que tout va bien ? Avec ce qui s'est passé hier… Cet évanouissement sur le chantier… Tes cauchemars, tes silences… J'ai l'impression que tu es ailleurs, que tu me caches quelque chose de grave.
Mon cœur se serre. La culpabilité me poignarde avec une justesse cruelle. Elle a raison. Je lui cache un secret qui pourrait nous détruire, mais si je lui avoue la vérité; que des esprits de suie ont colonisé mon bras et que le sol de mon chantier réclame du sang, elle me prendra pour un fou, ou pire, elle prendra Zoey et rentrera en métropole.
Je dois les protéger, même si c'est au prix de ma propre raison.
J'enfonce de nouveau ma main droite tremblante dans la poche de mon pantalon. Je force mes traits à s'adoucir et pose ma main gauche, rassurante, sur sa taille.
— C'est la chaleur, Coralie, je murmure à ma femme, trouvant un mensonge crédible. Le décalage horaire qu'on n'a pas encore digéré. Et la pression du projet, c'est tout. Le chantier a pris du retard hier avec mon… incident. Je suis juste préoccupé par mon travail.
Elle me regarde encore un long moment, ses yeux scrutant chaque micro expression de mon visage. Elle n'est pas dupe. Elle sait qu'il manque une pièce au puzzle, mais elle ne peut pas deviner l'ampleur du cauchemar.
Elle soupire, vaincue par mon esquive, et laisse retomber sa main.
— D'accord, souffle-t-elle, l'air abattu. Mais si tu as besoin d'en parler, Samuel… Ne garde pas ça pour toi.
— Je te le promets, dis-je en déposant un baiser sur son front, trahissant ma propre promesse à la seconde où elle est prononcée. Viens. Allons chercher Zoey, on va boire quelque chose de frais.
Je me détourne vers la musique, affichant un masque de normalité. Mais sous le tissu de mon pantalon, ma main droite est brûlante. Et dans ma tête, le regard enflammé du guerrier marron continue de me fixer depuis les ténèbres.
En début de soirée, la salle à manger climatisée nous offre un refuge parfait contre l'étouffante chaleur de la nuit guadeloupéenne. L'ambiance est étonnamment douce, presque normale. Pour marquer cette fin de journée en famille, j'ai tenu à préparer le dîner pour soulager Coralie. L'odeur réconfortante d'un dahl de lentilles corail aux épices douces, accompagné de rondelles de bananes plantain rôties au four, embaume la pièce. Un plat sain, simple, qui a le mérite de nous ancrer dans le présent.
Les rires légers de Coralie et Zoey résonnent autour de l'îlot central en marbre. C'est un moment suspendu, un tableau familial banal que je savoure avec le désespoir de celui qui sait qu'il est éphémère.
— N'empêche, commence Coralie en consultant l'écran de son téléphone posé près de son verre d'eau, la directrice du lycée Gerville-Réache est vraiment d'une bienveillance incroyable.
Elle lève les yeux vers nous, un sourire soulagé aux lèvres.
— Je viens de recevoir une notification sur l'intranet. Elle m'a envoyé un petit mot personnel pour me rassurer. La journée que j'ai posée aujourd'hui à cause de… l'incident d'hier… c'était la journée de prérentrée des professeurs. J'avais peur que ça passe mal pour une nouvelle mutée, mais elle m'a dit de prendre mon temps pour installer ma famille et qu'elle a hâte de me présenter l'équipe demain.
— C'est une bonne chose, je dis à voix basse. Ça t'enlève un poids.
Je me force à sourire, piquant un morceau de banane plantain avec ma fourchette, de la main gauche. Ma main droite, elle, reste lourdement posée sur ma cuisse, enfouie sous la nappe de la table.
Zoey, assise en face de moi avec son éternel casque audio posé autour du cou, fait glisser son pouce sur son propre écran.
— Moi aussi j'ai reçu un mail du bahut, lance-t-elle en mastiquant. L'emploi du temps est disponible sur l'application.
— Fais voir ça ? je demande en tendant le cou.
Elle tourne l'écran de son smartphone vers moi. Les cases colorées s'enchaînent du lundi au vendredi, formant un bloc massif et indigeste.
— Ouch... Huit heures, dix-sept heures presque tous les jours ? Je lâche avec une petite grimace compatissante. Ils ne font pas de cadeaux pour l'année du bac.
— Grave... soupire Zoey en levant les yeux au ciel. En plus, j'ai spé physique-chimie le vendredi après-midi jusqu'à dix-huit heures. Qui fait de la physique à dix-huit heures un vendredi, sérieux ?
— C'est le prix à payer pour avoir un bon dossier pour l'année prochaine, ma grande, intervient Coralie avec sa douceur de mère enseignante. Et puis, Gerville-Réache est un très bon établissement. Tu verras, le cadre est magnifique, juste en face de la mer à Basse-Terre.
Zoey hausse les épaules, mais un léger sourire trahit son excitation face à cette nouvelle vie. Elle me regarde.
— Et toi, papa ? Ton emploi du temps sur le chantier de l'horreur, qu'est-ce que c'est ?
— Chargé, je réponds la gorge soudain plus sèche. Très chargé. C'est une année charnière pour l'entreprise, et Victor attend des résultats rapides. Mais on s'organisera.
Coralie rassemble les assiettes vides, l'air apaisée.
— Justement, au niveau de l'organisation… Tu pourras nous déposer au lycée demain matin avant de filer au chantier ? demande-t-elle. Ça nous évitera de jongler avec le deuxième véhicule de fonction le jour de la rentrée.
— Bien sûr, dis-je en hochant la tête. Pani pwoblem !
Quelques heures plus tard, la maison est totalement silencieuse, plongée dans l'obscurité. À l'extérieur, la nuit tropicale a repris ses droits. Le ciel est dégagé, dominé par une lune pleine et lourde, presque écrasante, qui jette une lueur d'argent sur l'eau de la piscine. Dans la végétation dense, le chant perçant des grillons et des hylodes forme un murmure continu, hypnotique.
Dans la grande chambre climatisée, Coralie dort profondément. Allongée sur le ventre, le visage tourné vers la fenêtre, sa respiration est lente et régulière, enfin apaisée par la perspective de sa rentrée. À côté d'elle, je suis allongé sur le dos. Mes yeux sont grands ouverts dans l'obscurité, fixés sur le plafond blanc. Je ne dors pas. Je n'arrive plus à dormir. La sueur perle sur mon front, glisse le long de mes tempes, trempant l'oreiller. Mes mâchoires sont tellement crispées que mes dents me font mal. Le mal s'est réveillé.
Sous le drap léger qui recouvre mon corps, un phénomène terrifiant se produit. Mon avant-bras droit s'est mis à luire. Ce n'est pas une lumière aveuglante, mais une lueur orange, sourde, profonde, pareille aux braises d'un feu de bois qu'on vient de raviver. Des pulsations de chaleur remontent le long de mes veines, du poignet jusqu'au coude. Il faut que je sorte.... Si Coralie me touche, je vais la brûler.