Chapitre 2
Le sable blond de la plage de Sainte-Anne glisse sous mes pas, brûlant et réconfortant. Aujourd'hui, la Guadeloupe nous offre son visage de carte postale : un ciel d'un azur insolent, une eau turquoise d'une clarté absolue, et le bruissement léger des palmes de cocotiers balayées par les alizés.
Coralie est allongée sur sa serviette, à l'ombre d'un raisinier bord de mer. Elle applique généreusement de la crème solaire sur ses épaules pâles, son visage détendu pour la première fois depuis notre départ de métropole. L'île semble enfin l'accepter, du moins en apparence.
Je reviens vers elle en tenant deux gobelets débordants de glace pilée, noyée sous des sirops aux couleurs éclatantes, rouge et bleu.
Zoey, dont la peau métissée a déjà pris une teinte dorée magnifique sous le soleil des Antilles, sort de l'eau. Elle s'essuie le visage en s'approchant, les yeux rivés sur mes mains.
— C'est quoi ce truc radioactif ? lance-t-elle avec un sourire amusé.
— Ça s'appelle un Sinobol, je répond en lui tendant le gobelet glacé. C'est de la glace pilée et du sirop local. Goûte, tu m'en diras des nouvelles.
Elle y plonge une petite cuillère, grimace d'abord sous le froid, puis hausse les sourcils, agréablement surprise.
Je m'assois sur le sable chaud, contemplant ma famille qui rit et déguste la glace. Mon visage s'adoucit. Pendant une fraction de seconde, le poids de Victor et de la démolition s'évapore.
Puis, mon regard est attiré par la lisière de la plage. Là où le sable immaculé meurt pour laisser place à la végétation dense et sauvage.
Mon souffle se coupe. Ils sont trois. Ils se tiennent debout, immobiles, majestueux. Ils portent des parures traditionnelles, des peintures corporelles sacrées. Le peuple premier. Les Arawaks et Kalinagos.
Ils ne bougent pas. Ils ne parlent pas. Leurs yeux sombres sont fixés sur moi avec une intensité insoutenable. Je ne ressens aucune agressivité de leur part, juste une présence ancestrale vertigineuse, le poids de milliers d'années d'histoire qui m'observent.
Je cligne violemment des yeux. Je secoue la tête, persuadé que la fatigue me joue des tours. Lorsque je rouvre les yeux, les trois silhouettes ont disparu. Il ne reste que l'ombre des cocotiers et le vent qui s'engouffre dans les feuillages.
En fin d'après-midi, nous reprenons la route pour rejoindre la maison de mes parents. Le SUV roule sur les hauteurs de la Basse-Terre, offrant des panoramas somptueux sur les mornes verdoyants qui plongent dans la mer des Caraïbes. À la radio, un morceau de Kompa distille une ambiance légère.
Mais à l'approche d'une bifurcation, mes mains se crispent sur le volant. Je donne un coup de clignotant instinctif.
— On n'est pas encore arrivés ? demande Coralie, surprise par le détour.
— Je fais juste un petit crochet.
Je ralentis et immobilise le lourd véhicule sur un accotement de terre rouge, face à une immense grille rouillée, mangée par les lianes. Derrière ces barreaux, le site de la vieille usine sucrière s'étend comme un cimetière de métal et de pierre. La nature a repris ses droits sur les bâtiments éventrés, mais au centre, fendant le ciel, la grande cheminée de brique domine l'espace. Une tour maudite, noircie par un siècle de fumée et de larmes.
Je descends de voiture comme attiré par un aimant. Je m'approche du grillage.
Alors que je contemple les ruines, la température chute autour de moi. Le chant des oiseaux s'éteint. Une vibration profonde, physique, monte du sol et remonte le long de mes jambes.
BUM... BUM... BUM-PAK...
Le silence s'effondre. Le battement de mon propre cœur se synchronise avec ce rythme de Gwo-Ka lourd, sourd, qui jaillit des entrailles du bâtiment désaffecté. Mes yeux se voilent. Je reste pétrifié, les doigts agrippés au grillage, incapable de détourner le regard des fondations de l'usine. Les ombres semblent y danser. La Terre m'appelle.
Une main se pose fermement sur mon épaule.
Je sursaute violemment, arraché à ma transe. Coralie est à côté de moi, le visage marqué par une anxiété palpable.
— Ça va ? me demande-t-elle, les sourcils froncés. Tu étais complètement figé…
— Ah… oui, je balbutie en reculant d'un pas, fuyant le regard de l'usine. Pardon. Je regardais juste l'étendue des travaux. Il y a beaucoup à faire. On y va, mes parents nous attendent.
La maison créole de mes parents est un havre de paix. Une bâtisse traditionnelle en bois peint, encerclée par un jardin luxuriant où les bougainvilliers éclatants côtoient les manguiers et les citronniers. Le jardin de mes parents est un véritable lieu de préservation de l'écosystème de l'île. Mon père possède toute la flore locale et entretient ce lieu comme le dernier gardien d'un patrimoine qui se perd face au temps.
À peine ai-je coupé le moteur que la porte d'entrée s'ouvre à la volée.
— Mami ! Papi ! s'écrie Zoey en sautant de la voiture.
Elle se précipite sur le porche. Ma mère, les larmes aux yeux, ouvre grand les bras et serre sa petite-fille contre elle en riant, tandis que mon père, le dos un peu plus courbé par les années mais le regard toujours aussi vif, lui embrasse chaleureusement le front.
Je m'avance à mon tour. Ma mère se redresse. L'émotion creuse les traits de son visage.
— Ti moun an mwen ! Vin bò mwen! (Mon enfant ! Viens me donner m’embrasser !) déclare-t-elle avec une ferveur qui me réchauffe l'âme.
Elle m'enlace de toutes ses forces. Puis, elle se tourne vers Coralie, qui s'approche avec un sourire poli mais légèrement timide. L'expression de ma mère se fait une fraction de seconde plus retenue. Ce n'est pas de la froideur, mais cette petite réserve culturelle typique, le respect distant qu'elle a toujours gardé face à ma femme européenne.
— Coralie, ma fille. Bienvenue, dit-elle en l'embrassant chaleureusement sur les deux joues. Rentrez, rentrez… La table est prête, et ça sent le colombo jusqu'au bout de la rue !
La soirée est une explosion de vie. Dans le grand salon ouvert sur la véranda, l'atmosphère est embellie par les odeurs d'épices, de piment végétarien et de viande mijotée. Autour de la grande table en bois massif, mon oncle et mon cousin, venus pour l'occasion, tapent un rythme joyeux sur le bord de la table et sur un petit tambour, Ka, posé sur les genoux. On rit, on trinque, on célèbre le retour de l'enfant du pays. Les anecdotes fusent, toutes marquées par une joie partagée d'être de nouveau réunies. La Guadeloupe m'a manqué, mes parents et cette vie m'ont terriblement manqué.
Mon père s'approche de moi, une bouteille de rhum blanc agricole à la main et deux petits verres. Il dépose un quartier de citron vert et un pot de sucre de canne sur la nappe.
— Vin dékolé évè mwen fils ! Viens boire avec moi, mon fils, dit-il avec un sourire franc.
On prépare le ti-punch. Le liquide ambré brûle délicieusement la gorge, répandant une chaleur familière dans ma poitrine.
Mon oncle, jamais en reste pour animer et mettre l'ambiance, ce qu'on appelle vulgairement chez nous le bon vivant, se met à réciter cette prière, une parodie à la gloire de cette liqueur tant appréciée en Guadeloupe :
« Notre rhum qui est en fût,
Que ton goût soit sanctifié,
Que ton règne vienne,
Que ta distribution soit faite sur la table comme au bar.
Donne nous aujourd'hui notre punch quotidien,
Pardonne nous nos gueules de bois
Comme nous pardonnons aussi à ceux qui boivent du coca,
Ne nous soumets pas à la tentation et délivre nous de la soif,
Car c'est à toi qu'appartiennent l'arôme, la fraîcheur et la gloire, pour les siècles des siècles.
Amène (le citron) ! »
Mais au milieu des rires, alors que mon oncle termine une blague tonitruante, mon père pose lentement son verre vide sur la table. Son visage se durcit d'un coup. Le changement d'ambiance est si radical que mon cousin arrête de battre le rythme. La musique s'éteint net.
Un silence de plomb s'empare de la pièce.
— Tu es revenu avec un beau costume d'ingénieur, mon fils, commence mon père, la voix grave et rocailleuse.
Il plante ses yeux dans les miens.
— Mais la terre sous cette usine n'a pas oublié les chaînes. Tu crois que tu viens détruire des murs en briques ? Si tu brises ces murs, ce n'est pas du béton que tu vas relever… c'est la souffrance qu'on y a enterrée. C'est le sang de nos aïeux qui cimente ces pierres.
Le malaise s'installe autour de la table. Coralie regarde mon père avec de grands yeux, ne comprenant pas la gravité mystique de ses propos, croyant sans doute à une métaphore d'antan. Zoey baisse la tête, soudain très intéressée par son assiette.
Sentant la tension asphyxier la pièce, ma mère se lève précipitamment, un grand plat fumant entre les mains, rompant la glace avec une énergie forcée.
— Allons, Jacques ! Laisse le petit manger ! Ce soir, c'est la fête, on ne parle pas de malheur !
La conversation finit par reprendre, mais les rires sonnent faux. Une ombre noire s'est invitée à notre table, et elle ne nous quittera plus.
Le retour à la résidence de fonction se fait dans un silence lourd.
La nuit s'écoule, calme et épaisse. Dans sa grande chambre, Zoey dort profondément, son téléphone posé près de son oreiller. Dans notre lit, Coralie a enfin trouvé le sommeil, sa respiration régulière berçant le silence de la pièce.
Mais moi, je me tords de douleur.
Dans mes draps trempés de sueur, mon visage se crispe. Mes yeux roulent follement sous mes paupières closes. Mon esprit n'est plus dans la villa moderne.
Je suis tombé dans le gouffre du XVIIIe siècle.
Le rêve bascule dans une horreur absolue. Autour de moi, un immense champ de canne à sucre s'embrase. Les flammes lèchent un ciel noir dominé par une lune sanglante, rouge comme une plaie ouverte. La chaleur est insoutenable.
Au milieu des cendres qui volent, j'entends le sifflement foudroyant des fouets. Des commandeurs et des maîtres, aux visages sans traits, frappent sans pitié des familles entières d'esclaves enchaînés. L'air empeste la chair brûlée. Je vois le fer rouge marquer le dos des hommes, des femmes, dans un grésillement atroce. Les bouches s'ouvrent sur des hurlements muets.
Le sang gicle. Il coule sur la terre sèche, la gorge, s'y infiltre.
Je regarde le sang noirci couler jusqu'aux racines colossales d'un gigantesque Fromager, le même arbre que dans mes rêves. La terre boit la souffrance.
Soudain, le sang refuse de s'enfoncer plus loin. Il s'inverse. Il remonte le long des racines, défiant la gravité, s'élevant dans les airs comme un ruban liquide et bouillant. Il file vers moi à une vitesse vertigineuse.
Avant que je puisse crier, le fouet de sang s'enroule violemment autour de mon avant-bras droit, le serrant à m'en broyer les os, y gravant la mémoire de la chaîne.
Je me réveille en hurlant dans le silence de la nuit, mon bras droit brûlant d'un feu démoniaque qui ne s'éteindra plus.
J'émerge des ténèbres dans un spasme violent, le buste projeté en avant.
Je m'arrache au sommeil avec un hoquet de terreur, les poumons cherchant désespérément de l'air. Autour de moi, il n'y a plus de champ de canne en feu, plus de lune sanglante, plus d'arbre colossal nourri par le sang de mes ancêtres. Seulement les murs lisses de notre chambre. En fond, la lumière crue et aveuglante du matin guadeloupéen transperce déjà les interstices des stores.
Je suis assis au bord du lit, le torse nu et couvert d'une sueur froide. Ma respiration est hachée. Je frotte frénétiquement mon bras droit. La chair y est normale, tiède, intacte. Mais sous la peau, le fantôme du fouet palpite encore.
Coralie se penche vers moi et me prend dans ses bras, insouciante du cauchemar que je viens de faire et de la terreur marquée sur mon visage :
— Déjà debout mon cœur ?
Trente minutes plus tard, la cuisine baigne dans une atmosphère matinale faussement banale.
L'odeur du café fort se mêle à la chaleur moite qui commence déjà à envahir la villa. Coralie est debout près de l'îlot central. Elle est impeccable. Vêtue d'un tailleur jupe élégant et léger, ses lunettes de vue ajustées sur le nez, elle se prépare pour son premier jour de prise de fonction au lycée Gerville-Réache. Son professionnalisme métropolitain contraste avec la langueur tropicale du matin.
À table, Zoey est figée sur son smartphone, son grand casque audio autour du cou, engloutissant machinalement un bol de céréales.
Coralie s'approche et pose une tasse fumante devant moi. Ses yeux clairs scrutent avec une inquiétude mêlée de tendresse.
— Tu as encore lutté toute la nuit… murmure-t-elle en posant une main douce sur mon épaule. J'ai cru que tu étouffais. Tu es sûr que tout va bien, Samuel ?
Je réajuste mes lunettes rectangulaires, esquivant gentiment son regard en fixant la surface sombre de mon café. Je ne peux pas lui dire. Je ne peux pas lui parler des chaînes, de la brûlure, des silhouettes sur la plage, ni de l'avertissement de mon père.
— C'est juste la pression du chantier, je lui ment avec un sourire que j'espère convaincant. J'ai la visioconférence avec Victor ce matin pour faire le point, et la mise en place sur le site à 13 h 30. Les débuts de projet sont toujours tendus. Ne t'inquiète pas. Concentre toi sur ta rentrée.
Elle soupire doucement, pas totalement convaincue, mais accepte l'excuse.
À l'autre bout de la table, Zoey lève brièvement les yeux de son écran. Elle ne dit rien. Mais sur son smartphone, la page qu'elle consulte, une simple carte satellite de la région montrant notre maison et l'usine se met à clignoter étrangement.
Une ligne de parasites gris et noirs grésille et déchire la carte pile sur l'emplacement de l'usine sucrière. Au même instant, son casque audio émet un court grésillement strident, comme un larsen. Zoey fronce les sourcils, effleure l'écran du bout du pouce. Le bug disparaît aussi vite qu'il est apparu. Elle me jette un regard furtif, chargé de soupçons, avant de replonger dans son silence.
En début d'après-midi, la chaleur sur le chantier est écrasante.
L'ancienne usine sucrière se dresse devant moi. C'est un cadavre d'acier et de brique que la jungle essaie de digérer depuis des décennies. Les pelleteuses et les bulldozers flambant neufs garés à l'entrée semblent incongrus, presque offensants face à la majesté tragique du site.
À l'intérieur de mon Algeco de chantier, la climatisation crache bruyamment de l'air glacé. Je suis assis face à ma tablette. Sur l'écran, le visage de Victor occupe tout l'espace.
Le grand patron est dans son bureau parisien, sanglé dans un costume sur mesure d'une perfection glaçante. Son sourire est éclatant, rassurant en apparence, mais ses yeux ne sourient jamais.
— Je compte sur toi, mon cher Samuel, il déclare d'une voix suave, dépourvue de toute inflexion. C'est un projet majeur pour l'île… et pour nous. Le cahier des charges est clair. Rasez ces ruines sans prendre de retard. Peu importe ce que vous trouvez en dessous. Je veux que cette terre soit purgée pour les nouvelles fondations.
— Ce sera fait, Victor. Je lâche, la gorge sèche.
L'écran s'éteint. Une goutte de sueur glisse le long de ma tempe. « Purgée ». Le choix du mot résonne sinistrement dans le petit préfabriqué.
Quelques minutes plus tard, casque blanc de chef de chantier sur la tête, je me tiens à l'extérieur face à ma nouvelle équipe d'ouvriers. Ce sont tous des gars du coin. Des hommes aux mains calleuses, habitués à casser la roche sous trente-cinq degrés. Mais aujourd'hui, l'ambiance est anormale.
Plusieurs d'entre eux gardent les bras croisés, le visage fermé, le regard fuyant vers le sol ou vers la grande cheminée. Le vent s'engouffre lourdement dans les arbres feuillus, produisant un murmure plaintif.
— Bien, messieurs, on commence par le terrassement de la zone nord, en dépliant un grand plan sur le capot d'un pick-up.
Un silence pesant s'installe. Finalement, l'un des ouvriers, un homme massif d'une cinquantaine d'années, s'avance d'un pas lourd.
— On devrait pas creuser plus profond sous la grande cheminée, chef. la voix basse mais ferme.
Je relève la tête. Ses collègues hochent lentement la tête en signe d'approbation.
— Les plans exigent qu'on dégage les anciennes fondations, je réplique, tentant de garder mon ton d'ingénieur.
— Les plans, c'est du papier, rétorque l'ouvrier en plongeant son regard dans le mien. Tout le monde sait ce qui s'est passé ici à l'époque de l'habitation… Ce sol est maudit, monsieur Samuel. Si on fouille trop, la terre va recracher ce qu'elle a avalé.
Je reste silencieux. Je soutiens son regard. Je sens cette lourdeur inexplicable dans l'air, cette même pression qui m'écrase la poitrine la nuit. Une partie de moi hurle de lui donner raison, de plier bagage et de fuir loin de cette usine. Mais le visage de Victor s'impose dans mon esprit. Si j'échoue, l’entreprise détruira ma famille.
— On sécurise le périmètre d'abord, je tranche d'une voix qui manque d'assurance. On attaque demain à la première heure.
Fin de journée. Le soleil décline à l'horizon, embrassant le ciel d'un rouge sang qui projette de longues ombres menaçantes à travers les ruines.
Les ouvriers sont presque tous partis depuis plus d'une heure. Seul, je m'enfonce dans les bas-fonds de l'usine, là où la lumière naturelle peine à pénétrer. L'air y est saturé d'odeurs de moisissure, de ferraille rouillée et de vieille mélasse. La lampe torche de mon casque balaye l'obscurité.
J'éclaire les plans papier dans mes mains, puis je lève la tête vers l'immense paroi de béton massif qui se dresse devant moi, couverte de mousse noirâtre.
Mes doigts essuyant machinalement une épaisse couche de suie incrustée sur le mur. En grattant, la roche à vif apparaît. Je fronce les sourcils et recule d'un pas, balayant la paroi avec ma torche.
Il y a une ligne de démarcation. Un rectangle parfait, masqué par du ciment beaucoup plus récent que le reste de la structure.
Cette cavité n'existe sur aucun schéma architectural… je pense, le cœur accélérant. Qu'est-ce qu'ils ont scellé ici ?
L'instinct me dit de faire demi-tour. Mais une force indicible me pousse en avant. Mon bras droit, celui qui brûle la nuit, picote douloureusement.
J'attrape un lourd levier de chantier en acier posé au sol. Je m'approche de la démarcation, cale la pointe plate dans la fine fissure du ciment récent, et pèse de tout mon poids. Rien ne bouge. Je serre les dents, l'adrénaline pulsant dans mes veines, et je frappe le levier avec la paume de ma main.
CRACK !
Le béton se fissure avec un claquement sec qui résonne dans les ruines comme un coup de fusil.
Une infime fraction de seconde plus tard, ce n'est pas de l'air qui s'échappe de la fente. C'est le vide.
BOOOOOM !
Une déflagration assourdissante me fauche par surprise. Une onde de choc monumentale, chargée d'une énergie sombre, pure, et d'une suie séculaire, explose hors de la brèche. Le souffle est d'une violence inouïe. Il balaye mes outils comme des fétus de paille et me percute de plein fouet.
Je suis projeté en arrière à travers la pénombre, arraché du sol, tandis que les hurlements de mille voix enchaînées s'échappent enfin de leur tombeau.
L'usine vient de se réveiller.
Le choc m'arrache à la réalité.
Je ne touche plus le sol. Il n'y a plus de murs, plus de ruines, plus de jungle. Je suis violemment projeté dans un vide abyssal, un espace infini où la lumière n'a jamais existé. Le froid y est absolu, perçant.
Autour de moi, dans ces ténèbres insondables, des lueurs fantomatiques commencent à poindre. Des visages spectraux, déformés par une agonie éternelle, émergent du noir. Ils hurlent sans émettre le moindre son, tourbillonnant autour de mon corps en apesanteur, pris au piège dans un enchevêtrement de lourdes chaînes rouillées qui flottent dans le vide.
Soudain, le maelström d'âmes tourmentées s'écarte.
Une masse titanesque obstrue l'horizon. Une entité colossale se dresse au-dessus de moi, si gigantesque qu'elle défie l'entendement. Elle n'a pas de forme totalement définie ; elle est constituée de suie mouvante, de fumée noire et de braises rougeoyantes qui palpitent comme un cœur à vif.
Une voix ténébreuse, monumentale, s'élève. Elle ne passe pas par mes tympans, elle percute directement mon esprit, faisant vibrer l'os de mon crâne.
« Tu foule la terre de tes bourreaux, enfant du pays… »
Le souffle de l'entité me glace le sang, charriant l'odeur métallique de la mort et du sucre calciné. Le monstre de cendres se penche vers moi. Un immense globe oculaire, véritable gouffre de feu et de lave, s'ouvre dans la fumée de son visage pour m'observer.
Le regard de la chose plonge au plus profond de mon être. Elle ne scrute pas ma chair, elle fouille mon essence. Elle remonte le cours de mes veines, interroge mon ascendance, goûte à mon héritage.
Brusquement, l'œil de braise s'illumine d'une fureur aveuglante.
« Ce sang… » tonne l'entité, sa voix faisant trembler le néant tout entier. « Tu portes la marque ! »
Avant même que je puisse comprendre, avant même que je puisse esquisser un geste de recul, le titan se désagrège. L'immense créature s'effondre sur elle-même pour se muer en un torrent de suie brûlante et de magie noire. Le vortex infernal fond sur moi à la vitesse de l'éclair et vient s'écraser, s'engouffrer, se forcer avec une violence indicible à l'intérieur de mon avant-bras droit.
La douleur est absolue. Transcendante.
Je rejette la tête en arrière dans un hurlement à m'en déchirer les cordes vocales.
— AAAAAARGH !
Sous la pression de l'entité qui me colonise, ma peau éclate, se fissure, craquelle. Mon bras entier devient un brasier. Des veines de lave en fusion dessinent un entrelacs démoniaque sous ma chair, pulsant au rythme de la magie ancestrale qui vient de s'emparer de moi.
Avec la douleur viennent les visions. Mon esprit est bombardé d'images insoutenables. Je ne vois plus le vide. Je vois des siècles de massacres. Le fer rouge qu'on appose sur les poitrines. Les coups de coutelas dans la canne. Le sang des esclaves qui se mêle à la terre boueuse sous les pluies diluviennes. Les yeux révulsés des pendus aux branches du grand Fromager. L'agonie de milliers d'hommes et de femmes s'imprime dans mes synapses en une fraction de seconde, menaçant de faire exploser ma raison.
Puis, la gravité reprend brutalement ses droits.
Le vide mental s'effondre. Mon corps est recraché dans la réalité.
Je m'écrase lourdement sur le sol froid en ciment des bas-fonds de l'usine. L'impact me coupe le souffle. La fumée soulevée par la déflagration du mur tourbillonne lentement autour de moi, dansant dans le faisceau erratique de ma lampe frontale tombée au sol.
Mon bras droit fume encore, couché sur le béton. Mes paupières papillonnent, luttant désespérément contre le voile noir qui m'envahit. Mais la douleur et le choc ont eu raison de mes forces.
Les ténèbres m'avalent enfin, et je sombre dans l'inconscience.