Chapitre 1
« O Bondyé, gadé mizè an mwen,
Soley la ka brilé do an mwen,
Koutla ka filé, san ka koulé,
Pou dousè a mèt-la. »
Chant traditionnel Guadeloupéen
« Oh mon Dieu, regarde ma misère,
Le soleil brûle mon dos,
La lame est aiguisée, le sang coule,
Pour le sucre du maître. »
— Yé krik ! La voix, grave et rocailleuse, résonne dans l'obscurité.
— Yé krak ! répond le vent, glissant entre les lianes épaisses.
— Est-ce que la cour dort ?
— Non, la cour ne dort pas… L'homme marque une pause.
Assis dans un vieux rocking-chair en bois patiné depuis des décennies, il balance doucement son corps. Le grincement régulier du meuble dicte le rythme de ses paroles. Au-dessus de lui s'élèvent les contreforts colossaux d'un fromager centenaire, l'arbre aux esprits, dont les racines monstrueuses s'enfoncent dans la terre comme les doigts d'un géant.
Depuis ce promontoire surnaturel, son regard plonge dans le vide et englobe l'horizon absolu. À ses pieds, ce n'est pas une simple ville, mais Karukera tout entière qui s'étend. L'île palpite sous la nuit, baignée d'une aura mystique, ses côtes dessinées par l'écume et ses terres constellées des lumières des hommes, comme un cœur immense et endormi posé sur l'océan.
— Écoutez bien, murmure-t-il, la voix chargée de la poussière des siècles. Car la mémoire de la terre est plus têtue que celle des hommes.
Avant les routes de bitume, avant les hôtels de bord de mer, il y a cette terre. Un papillon vert épinglé au cœur de l'arc antillais, posé sur un océan qui ne connaît pas encore le goût de la cendre.
An tan Lontan (Il y a des siècles), Compère Lapin, sautant de liane en liane, se croit le plus rusé, le maître incontesté des grands bois. Mais Compère Lapin ne voit pas venir les monstres au ventre de bois. Les immenses navires qui vomissent sur nos plages des hommes froids, porteurs de fer et de chaînes. En ce temps-là, le soleil lui-même détourne le regard.
L'homme serre les poings sur les accoudoirs usés de son siège. Le balancement s'arrête net.
Nos ancêtres sont arrachés à leur lointain rivage, entassés dans les ténèbres moites des cales, pour être jetés ici. Sur cette terre qui boit leur sueur et leur sang. Ils coupent la canne sous le fouet. Ils hurlent sous le fer rouge. La violence enfante des massacres si profonds que les racines des flamboyants en deviennent écarlates.
Mais le sang de Karukera est volcanique. Il bouillonne. Compère Lapin, le dos brisé, finit par mordre. C'est le temps des Nèg Mawons (*expression pour désigner l'esclave rebelle qui s'échappe des plantations). Des hommes et des femmes qui préfèrent la sauvagerie de la mort à la docilité de la chaîne. Ils s'enfoncent dans les entrailles de la Soufrière. Ils bravent la nuit, les esprits, les Mofwazé (*folklore guadeloupéen qui désigne un homme qui se transforme en chien). Ils réveillent la magie noire de cette île pour se lever et frapper. Le courage dans une main, la machette dans l'autre.
Le vieil homme soupire. Le rocking-chair reprend son lent grincement, mêlé au chant lointain des grenouilles hylodes. La tension retombe, remplacée par une mélancolie amère.
— Mais regardez-nous aujourd'hui… Le temps passe et la mémoire s'efface. La douleur de nos pères est recouverte par le béton. On danse sur les tombes en oubliant pourquoi on frappe sur le tambour. L’île s'endort. Elle se laisse à nouveau dévorer…
Le silence envahit le sommet de la montagne. L'homme baisse la tête, écrasé par la tristesse de voir son peuple perdre son âme.
Soudain, la température chute brusquement.
Une main fine, aux ongles parfaits et à la peau sombre, se pose sur son épaule. La femme s'extrait des ombres profondes du fromager, glissant d'entre les racines comme enfantée par l'écorce elle-même. Son aura est étouffante, à la fois infiniment maternelle et terrifiante. Elle effleure la nuque du vieil homme, apaisant instantanément ses tremblements.
— Pa pléré, vye frè… (Ne pleure pas, vieux frère), murmure-t-elle d'une voix qui ressemble au grondement sourd d'une rivière souterraine.
Elle s'avance pour se placer à ses côtés, dominant l'île illuminée de son regard perçant.
— i ka vin libéré fwè é sè an nou… Gadé espwa…. (il vient nous sauver… garde espoir…..) Le temps de l'oubli se termine. Le sang se souvient.
L'homme lève les yeux vers elle, empli d'une lueur d'espoir mêlée d'effroi. Mais la femme ne le regarde plus. Elle lève lentement la tête, tournant le dos à la Soufrière. Ses yeux semblent transpercer l'obscurité tropicale, balayant l'océan Atlantique pour se fixer sur un point invisible, à des milliers de kilomètres de là, par-delà les mers. Sur un continent de béton où l'air est sec et froid.
Ses lèvres s'étirent en un sourire carnassier.
— Ou ka tann, pa vre ? fè vit, tè-la bizwen-w. (Tu l'entends, n'est-ce pas ?) Dépêche-toi, la Terre a besoin de toi !
Elle marque une pause, et son murmure quitte les racines du fromager. Il traverse l'océan comme un poisson dans l'air, franchit les murs épais d'une maison plongée dans la nuit métropolitaine, pour venir se glisser au creux de l'oreille d'un homme endormi.
— Ton île t'attend, Samuel.
J'ouvre les yeux dans un halètement brutal, la poitrine soulevée par un spasme violent. L'obscurité de la chambre me frappe, glaciale et vide. Une fraction de seconde plus tôt, le visage de cette femme à la peau sombre tourbillonne encore sous mes paupières, se déformant peu à peu, dévoré par des ombres menaçantes avant de voler en éclats.
Je me redresse d'un bond, le souffle court, la main plaquée contre mon front moite.
Autour de moi, pas de Fromager, pas de nuit tropicale. Seulement les lignes épurées et silencieuses de notre chambre, en plein cœur de la métropole. L'air y est sec, filtré, presque stérile. Si loin de l'odeur de terre humide et de sang qui imprègne encore les narines.
À mon poignet, une vibration mécanique et têtue achève de me ramener à la réalité. L'écran bleuté de ma montre perce la pénombre. 06:00. L'alarme.
Le mouvement brusque du matelas fait frémir la forme enfouie sous les draps à côté de moi. Coralie émerge à moitié de son sommeil, s'appuyant sur un coude, la voix encore lourde.
— Qu'est-ce qu'il y a… un souci ? marmonne-t-elle, les yeux mi-clos.
J'enfonce mes doigts dans mon crâne, massant les tempes pour essayer d'étouffer l'écho de ce murmure créole qui résonne encore dans ma tête. Je prends une lente inspiration pour stabiliser mon rythme cardiaque.
— Rien, je murmure d'une voix que j'espère neutre. Endors-toi.
Elle soupire, se laisse retomber lourdement sur l'oreiller et me tourne le dos. En quelques secondes, sa respiration reprend son rythme paisible.
Je repousse les draps et me lève pour échapper à la moiteur du lit. À chaque fois que je ferme les yeux, le même frisson me reprend. Et avec lui, le souvenir de ce jour. Ce jour où les rouages s'enclenchent définitivement.
Trois semaines plus tôt.
Je pousse la porte de notre appartement avec un sourire que je pratique longuement dans le miroir de l'ascenseur. Sous mon bras, je serre un épais dossier noir. Mon cœur bat la chamade, mais je dois donner le change. Je jette mes clés sur la console de l'entrée avec un enthousiasme forcé.
— C'est signé ! dis-je en entrant dans le salon.
Coralie, qui trie du courrier autour de la grande table à manger, relève la tête. Zoey, affalée sur le canapé avec son casque audio autour du cou, ne daigne même pas lever les yeux de son écran.
— La direction me donne les rênes du grand projet de modernisation. On rentre en Guadeloupe !
Le silence qui suit est lourd. Zoey arrête de scroller. Elle cligne des yeux, son air blasé d'adolescente de dix-sept ans vacillant un instant.
— Genre… on va habiter près de la plage ? lâche-t-elle. Trop stylé.
Mais le regard de Coralie s'assombrit. Elle pose lentement le courrier, et son visage se ferme.
— La Guadeloupe ? répète-t-elle, la voix tendue. Mais… et notre vie ici ? Tu sais très bien que je ne connais personne là-bas, Samuel. Et cette usine à démolir… Tu es vraiment sûr de ce que tu fais ?
Suis-je sûr ? Absolument pas. Mais ai-je seulement le choix ?
— Ne t'inquiète pas, lui dis-je d'un ton apaisant. Mon patron, Victor, a tout verrouillé. Le déménagement est pris en charge. On aura une villa avec piscine à Gourbeyre, à quinze minutes de chez mes parents !
Derrière moi, Zoey se redresse d'un bond.
— Attends, une villa avec piscine ?! hurle-t-elle, ses doigts tapotant déjà frénétiquement sur son téléphone. Trop cool ! Je vais rendre tout le monde jaloux !
Je la regarde s'agiter, cherchant à me raccrocher à sa joie, quand une notification stridente brise l'instant.
Coralie baisse les yeux vers son propre téléphone. Son expression passe de la confusion à la stupeur absolue.
— Attends… murmure-t-elle, la voix soudain blanche. C'est bizarre. Je viens de recevoir un courriel de l'Académie de Guadeloupe.
Un frisson remonte le long de ma colonne vertébrale.
— Qu'est-ce qu'ils disent ?
Coralie relève un regard effaré vers moi.
— « Votre mutation au lycée Gerville-Réache à Basse-Terre est confirmée pour la rentrée »… Mais… je n'ai fait aucune démarche, Samuel. Aucune.
Je reste figé. Quelqu'un, ou quelque chose, s'assure de dérouler un tapis rouge que nous ne pouvons pas refuser.
Le retour à la réalité, en ce matin glacial, a le goût de l'inéluctable.
Quelques heures plus tard, le crissement des pneus du taxi sur le bitume gris de l'aéroport d'Orly Sud marque la fin de mon sursis. L'air est vif, balayé par un vent frais. J'extirpe nos lourdes valises du coffre.
À l'intérieur, le terminal est une fourmilière baignée d'une lumière stérile. Une voix féminine et synthétique résonne soudain dans les haut-parleurs :
« Les passagers du vol à destination de Pointe-à-Pitre, Guadeloupe, sont priés de se présenter au comptoir d’enregistrement numéro 7. »
— Tiens, c'est pour nous, dit Coralie. On y va, Zoey ? Et arrête avec ton téléphone pour une fois.
Nous nous dirigeons vers la file d'attente. Derrière la banque d'enregistrement, une hôtesse en uniforme nous adresse un sourire professionnel, parfaitement millimétré.
— Bonjour. Vos passeports et billets, s'il vous plaît, récite-t-elle.
Je m'avance et lui tends nos documents. Nos doigts s'effleurent à peine. Et c'est à cet instant précis que le monde bascule pour la première fois.
Le brouhaha de l'aéroport s'éteint d'un coup, aspiré dans un vide assourdissant. La lumière des néons vacille, prenant une teinte maladive. Je fixe le visage de l'hôtesse, et mon souffle se bloque.
Sa peau, un instant plus tôt lisse et poudrée, commence à fondre.
Comme de la cire soumise à une chaleur extrême, ses traits s'affaissent. Ses joues se creusent violemment. Ses yeux roulent en arrière avant de se dissoudre, laissant place à deux gouffres noirs, profonds et affamés.
La terreur me cloue sur place. J'essaie de reculer, mais mes muscles sont tétanisés. La créature incline lentement la tête avec un craquement sinistre de vertèbres brisées. Son sourire s'étire, déchirant ses lèvres pour dévoiler des rangées de dents pointues, dégoulinantes d'un liquide sombre.
— fè vit nou ka atann. (dépêche-toi on attend.)
La voix résonne directement dans mon crâne. La chose penche son visage difforme vers moi.
— Monsieur ?
Le claquement sec du passeport sur le comptoir me ramène à la réalité comme une claque en plein visage.
Le vacarme d'Orly Sud explose de nouveau dans mes oreilles. Face à moi, l'hôtesse me regarde, le front légèrement plissé, son visage parfaitement normal et intact.
— Monsieur ? répète-t-elle, un peu plus fort. Vos bagages en soute, s'il vous plaît ?
Je recule d'un pas chancelant, le cœur martelant ma cage thoracique. Une sueur glaciale me trempe la nuque.
— Samuel ? Qu'est-ce que tu fabriques ? chuchote Coralie en me poussant légèrement le bras.
Je déglutis péniblement et hisse notre première valise sur la balance. La folie m'attend peut-être en Guadeloupe, mais l'île commence déjà à me dévorer ici, en plein Paris.
L'incident du comptoir me laisse un goût de cendre. Nous passons les contrôles de sécurité dans un état de somnambulisme. Pour faire redescendre la pression, nous déambulons dans les allées du Duty Free, agressés par les effluves de parfums de luxe et la lumière crue des vitrines. Coralie s'attarde au rayon librairie pour s'acheter un épais roman, espérant y noyer son anxiété, tandis que Zoey file vers le présentoir des bandes dessinées pour en extirper un manga. J'attrape machinalement quelques paquets de biscuits et des bouteilles d'eau, le regard fuyant, guettant la moindre anomalie dans la foule.
Nous nous dirigeons enfin vers la salle d'embarquement. Derrière l'immense baie vitrée, notre avion de ligne patiente sur le tarmac, baigné par la lumière éclatante de cette fin de matinée.
Mais rien ne se produit. Le monde devient d'une banalité exaspérante.
Mais dès l'instant où je pose le pied sur la passerelle télescopique, une lourdeur poisseuse s'abat sur mes épaules. J'ai la sensation viscérale qu'un millier d'yeux invisibles m'observent. Ils savent que je suis là.
On termine d'embarquer et on rejoint nos places en suivant les instructions de l'hôtesse de l'air.
L'ambiance de la Première Classe contraste violemment avec mon tumulte intérieur. C'est un cocon de luxe aseptisé. Au moment du décollage et lorsque les moteurs se mettent à rugir, Coralie se crispe, les ongles plantés dans l'accoudoir. Elle voyage peu et l'anxiété du décollage la cloue littéralement sur son siège. Je pose ma main sur la sienne. L'appareil s'arrache du sol et jaillit dans l'azur aveuglant au-dessus de l'Atlantique. L'expression sur son visage se détend peu à peu au fil des minutes.
Une fois l'altitude de croisière atteinte, la cabine s'assoupit après les différents services. Pour se protéger du soleil d'altitude, la plupart des passagers abaissent les volets de leurs hublots. La première classe plonge dans une pénombre artificielle. Zoey, le casque vissé sur les oreilles, est rapidement absorbée par son film d'action. Coralie, apaisée par le vol fluide, tourne les premières pages de son livre à la lueur de sa liseuse.
Épuisé, j'incline mon siège et profite du moment pour me détendre. Le ronronnement sourd des réacteurs agit comme un sédatif et rapidement je me laisse porter.
Je ferme les yeux.
— Samuel…
Un murmure. Mouillé. Râpeux. Je veux ouvrir les yeux, mais mes paupières sont collées.
— Samuel…
La température de la cabine chute drastiquement. Le mince filet de lumière solaire qui filtre autour de mon hublot vire au gris maladif.
Je parviens à entrouvrir les yeux, le souffle court. Mon siège, le plastique, la moquette impeccable… tout est en train de fondre. La paroi de l'avion s'écaille à vue d'œil, se transformant en un bois sombre, gorgé de saumure et couvert d'une mousse noirâtre.
Le ronronnement continu des réacteurs mute. Il devient un clapotis lugubre d'eau croupie. Puis, un autre son s'élève, glaçant mon sang : le cliquetis métallique de centaines de chaînes frottant contre le bois humide.
Une puanteur insoutenable de transpiration, de sang séché et de mort me frappe de plein fouet. L'odeur d'une cale de navire négrier.
Je tourne la tête, terrifié. Zoey et Coralie ont disparu, le reste des passagers également. Les sièges de cuir se volatilisent. À la place, dans les ténèbres absolues et poisseuses d'une cale exiguë, des dizaines de corps émaciés sont entassés les uns contre les autres. Leurs peaux brillent de sueur et de fièvre.
Des bras d'ombres, décharnés et tremblants, s'étirent depuis l'obscurité pour ramper vers moi. Leurs doigts squelettiques effleurent mes chevilles.
Leurs voix s'élèvent, formant un chœur spectral :
— Ou lagé nou… Ou lagé nou é ou kité nou… (Tu nous as oubliés… Tu nous as oubliés et laissés…) — Sové nou… (Sauve-nous…) — Ou sé sèl èspwa pou nou… (Tu es notre seul espoir…)
Je recule contre la paroi en hurlant, mais aucun son ne franchit mes lèvres. Mon regard, fou de panique, se tourne vers l'endroit où devrait se trouver mon hublot, cherchant la lumière du jour.
Mais il n'y a plus ni soleil ni azur.
De l'autre côté de la petite vitre ronde, une mer déchaînée, noire comme la poix, tourbillonne violemment, frappant dans un rythme effréné mais qui semble être dicté par quelque chose. Elle s'ouvre en deux, telle une gueule béante prête à engloutir le navire de bois.
Dans un craquement assourdissant, la gravité s'effondre. L'appareil, devenu l'épave d'un passé maudit, pique brutalement du nez pour plonger droit dans les entrailles de l'océan.
— AAAAAAAAH !
Un cri déchirant pulvérise le silence feutré de la cabine. Mon propre cri.
Je me redresse d'un coup sec, projeté en avant par un hoquet de terreur. J'ouvre grand la bouche, aspirant l'air climatisé de l'avion avec le désespoir d'un noyé qui crève enfin la surface. Mes poumons brûlent comme si je venais d'avaler de l'eau salée. Mes yeux, exorbités et injectés de sang, scrutent frénétiquement le vide devant moi, cherchant les bras décharnés de la cale.
Mais il n'y a plus de bois pourri. Plus de chaînes.
La stupeur s'abat sur la Première Classe. Le silence qui fait suite à mon hurlement est d'une lourdeur insoutenable. Plusieurs passagers se retournent brusquement, le visage décomposé par le choc. Dans l'allée centrale, un steward s'arrête net, figé en plein mouvement, sa pince à glaçons suspendue au-dessus d'un verre, les yeux ronds fixés sur moi. L'espace d'une seconde, tout l'avion retient son souffle.
À mes côtés, Coralie se recroqueville contre le dossier de son siège. Morte de honte, écrasée par l'angoisse de la scène, elle agrippe violemment mon avant-bras. Ses ongles s'enfoncent dans ma chair.
— Samuel ?! siffle-t-elle d'une voix basse, tremblante d'incompréhension et de colère contenue. Qu'est-ce qu’il y a !?
Je tourne la tête. Un rang plus loin, Zoey vient de retirer un de ses écouteurs. Son air blasé a totalement disparu. Elle me dévisage avec un mélange d'effroi et de gêne absolue, l'embarras typique de l'adolescente dont le père vient de s'humilier devant des dizaines d'inconnus.
Mon cœur bat à tout rompre, cognant contre mes côtes avec la force d'un marteau. Je plaque une main contre ma poitrine, incapable de réguler mon souffle.
— Pardon... , la voix brisée, fuyant le regard inquisiteur du steward. Je... J'ai fait un cauchemar. Un mauvais rêve.
Coralie relâche doucement mon bras, mais son visage reste fermé, l'inquiétude gravée au coin des lèvres. Elle se tourne vers le hublot pour éviter le regard pesant des autres passagers qui reprennent, un à un, leurs activités dans des murmures étouffés.
Je passe la main sur mon visage. Ma peau est couverte d'une pellicule de sueur glacée. En essuyant mon front, je réalise que mes doigts tremblent de manière incontrôlable. Des spasmes nerveux que je n'arrive pas à réprimer. La panique est encore là, tapie dans mes veines.
Pour échapper à la tension étouffante de la cabine, je me tourne à mon tour et remonte d'un geste sec le volet en plastique du hublot.
La lumière éclatante de l'après-midi inonde aussitôt ma rétine.
En bas, l'océan s'étend à perte de vue, d'un bleu profond et apaisant. Et là, perçant à travers les nuages effilochés, baignés par la lumière dorée du soleil, les côtes acérées de la Guadeloupe apparaissent. L'île se découpe sur l'horizon telle une immense créature assoupie sur l'eau, majestueuse et sauvage.
Le voyage se termine. L'enfer ne fait que commencer.
Le front collé contre le plastique tiède du hublot, je regarde le monde d'en bas se dessiner.
À travers la trouée des nuages, la Guadeloupe s'offre à nous dans une vue panoramique, majestueuse et intimidante. Vue du ciel, la géographie de l'île ressemble à un gigantesque papillon aux ailes asymétriques. À l'est, Grande-Terre s'aplatit sous le soleil, ceinturée par des eaux d'un turquoise insolent. Mais mon regard est inexorablement attiré par l'ouest. Basse-Terre. Une masse sombre et luxuriante, un enchevêtrement de ravines et de forêt tropicale dominé par la silhouette colossale de la Soufrière, dont le sommet est couronné d'une brume perpétuelle. Le volcan respire. Il nous attend.
Le grésillement de l'interphone brise ma contemplation. La voix de l'hôtesse de l'air s'élève dans la cabine, d'abord en créole, douce et chantante :
— Mésyé zé dam, nou rivé Gwadloup. I ka fè tranntéyon dégré, soley-la ka kléré. Kòmandan bò-la é tout ékipaj ka di zòt mèsi ! zòt chwazi nou pou vwayaj a zòt... (Mesdames et messieurs, nous sommes arrivés en Guadeloupe. Il fait 31 degrés et il fait beau. Le commandant de bord et tout l'équipage vous remercient de nous avoir choisis et de nous avoir fait confiance pour cette traversée.)
L'appareil entame sa descente finale et survole la mangrove. Au loin, j'aperçois les différentes petites îles, ces monticules de sable posés au-dessus de la mer, et le ballet de bateaux et de jet skis tournoyant dans ce lagon. Le décor se déroule sous nos yeux, une carte postale, c'est magnifique ! Puis les roues percutent la piste dans un hurlement de gomme brûlée. Nous sommes posés.
Après l'attente devant le carrousel des bagages, nous récupérons nos lourdes valises et nous nous dirigeons vers la sortie. Les portes coulissantes en verre de l'aéroport Pôle Caraïbes se dressent devant nous comme la frontière entre deux mondes.
Elles s'ouvrent.
La transition est d'une brutalité absolue. Un mur d'air chaud s'abat sur nous, si dense que l'on peut presque voir les lignes de chaleur déformer le bitume. Le choc thermique est instantané, balayant en une seconde la climatisation stérile de l'aéroport. L'air tropical est humide et chaud !
— Ouah ! C'est comme rentrer dans un four ! lâche Zoey en s'arrêtant net, les épaules affaissées par le poids soudain de l'atmosphère.
À mes côtés, Coralie s'évente frénétiquement avec sa pochette de voyage. Elle ajuste ses lunettes de soleil d'un geste nerveux, le front déjà perlant de sueur.
— Mon Dieu, cette moiteur... L'air est étouffant, gémit-elle. Comment peut-on respirer là-dedans ?
Je m'arrête un instant au milieu du flux continu des voyageurs. Je ferme les yeux et prends une lente, très lente inspiration. L'air me brûle doucement les poumons, mais à la différence de ma femme, mes traits se détendent. Sous mon angoisse tapie dans l'ombre, une part de moi s'apaise.
La moiteur. L'odeur de la terre humide, du sel et de l'océan..., le cœur battant d'un rythme nouveau. Je suis de retour. Et elle m'attendait.
Nous rejoignons les agences de location pour récupérer notre véhicule, un SUV noir, spacieux et imposant, indispensable pour affronter les routes escarpées de la Basse-Terre.
Sur le parking inondé de soleil, je charge la dernière valise dans l'immense coffre. Je m'essuie le front du revers de la main. Malgré la menace qui plane sur moi, un sourire sincère s'étire sur mes lèvres. L'air chaud qui caresse ma peau réveille des souvenirs que je crois morts.
Je claque le hayon du coffre et me retourne.
À quelques mètres de là, à l'ombre bienveillante d'un grand flamboyant aux fleurs éclatantes, un vieil homme antillais tient un modeste étalage. Le visage tanné par des décennies de soleil, il tourne avec une régularité hypnotique la manivelle d'une sorbetière traditionnelle en bois peint. Sur sa petite table, quelques bouteilles de sirop aux couleurs vives attendent les amateurs de Sinobol.
Soudain, le grincement de la manivelle s'arrête. Le vieillard lève la tête. Ses yeux accrochent les miens, puis descendent pour fixer intensément mes avant-bras. Il abandonne sa machine et fait un pas lent dans ma direction. Son regard est d'une profondeur troublante, presque solennelle. La lourdeur de l'air semble d'un coup s'épaissir autour de nous.
— Tè-la ka atann, i pa oubliyé-w... (La terre t'attend, mais elle ne t’a pas oublié...) déclare-t-il d'une voix calme, rocailleuse.
Un frisson me parcourt l'échine. Et à cet instant précis, le monde s'arrête.
Juste derrière le vieillard, se fondant dans l'ombre rougeoyante du flamboyant, une silhouette apparaît. Mon souffle se coupe. C'est elle. La femme de mon cauchemar. Celle dont la main se posait sur l'épaule du vieil homme sous le Fromager de mes rêves.
Elle est là, en plein jour. Elle me fixe de son regard perçant, infiniment sombre. Ses lèvres s'étirent en ce même sourire indéchiffrable, carnassier. Puis, avant même que je puisse esquisser un geste, elle se dissout dans l'air vacillant de chaleur, happée par la lumière comme un mirage.
Je chancelle, clignant des yeux avec stupeur, le cœur frappant ma poitrine à grands coups irréguliers.
— Non merci, on n'a besoin de rien ! C'est bon !
La voix tranchante de Coralie me ramène brutalement à la réalité. Elle s'interpose vivement entre moi et le vieux vendeur de sorbets, tirant son sac à main contre elle d'un geste farouchement défensif.
Elle se tourne vers moi, baissant la voix d'un ton agacé :
— Laisse tomber. Ils repèrent tout de suite les touristes pour essayer de gratter trois pièces. Monte dans la voiture.
Je reste muet, le cerveau en ébullition. J'obéis machinalement, contourne le SUV et m'installe lourdement au volant. Le cuir du siège me brûle le dos.
Je démarre le moteur, les mains tremblantes sur le volant. À travers la vitre teintée de ma portière, je croise une dernière fois le regard du vieil homme. Il reste parfaitement immobile. Sans un mot de plus, sans un geste pour retenir la voiture, il me regarde m'éloigner vers mon destin.
L'air conditionné du SUV tourne à plein régime, luttant contre la fournaise extérieure. Je m'insère dans la circulation dense qui quitte l'aéroport, les deux mains fermement posées sur le volant. Sur l'écran de bord, une station locale diffuse un vieux tube de Kassav. Les cuivres chaleureux et la ligne de basse chaloupée du zouk emplissent l'habitacle, recouvrant temporairement le martèlement de mes propres tempes.
— Ça fait du bien de retrouver la lumière du pays… je murmure, plus pour me convaincre moi-même que pour alimenter la conversation.
Nous roulons depuis une vingtaine de minutes et le décor change radicalement. Nous laissons derrière nous les plaines calcaires et les plages de sable blanc de la Grande-Terre, encerclées d'eaux turquoise étincelantes. En traversant le pont de la Gabarre, nous pénétrons sur mon territoire : la Basse-Terre.
Ici, la route se fait plus étroite, plus sinueuse. L'asphalte serpente à flanc de montagne, s'enfonçant au cœur d'une végétation démesurée. Des fougères géantes frôlent les glissières de sécurité, des lianes tombent des arbres comme de lourds rideaux verts, et à chaque virage, la fraîcheur invisible d'une rivière souterraine semble exhaler des entrailles de la forêt. Le long du bitume, sous de grands parasols bariolés, de petits étals de bois croulent sous les fruits à pain, les mangues et les régimes de bananes.
Sur le siège passager, Coralie se tient à la poignée au-dessus de sa portière.
— Tu roules un peu vite, non ? Les virages sont vicieux par ici, lâche-t-elle, crispée par ma conduite plus nerveuse qu'en métropole.
Puis, s'éventant avec un dépliant touristique trouvé à l'aéroport, elle jette un regard par la fenêtre. Malgré son agacement lié à la chaleur, ses yeux s'agrandissent, trahissant un émerveillement involontaire.
— Mais c'est vrai que la végétation est incroyable... souffle-t-elle, fascinée par une cascade lointaine. On se croirait vraiment dans une serre géante.
[ZOEY]
À l'arrière du SUV spacieux, je laisse la tête cogner doucement contre la vitre teintée. Mes parents sont dans leur bulle à l'avant. Je soupire, lève mon smartphone à bout de bras et lance l'enregistrement d'une story.
— Wesh l'équipe, bien arrivé sous les tropiques ! dis-je à voix basse en filmant les cocotiers qui défilent à toute vitesse. Il fait genre mille degrés, mais le décor est lourd.
Je tourne l'objectif vers l'intérieur de la voiture, appliquant mon filtre vidéo préféré. Je cadre l'habitacle pour montrer mon père au volant.
— Mon père est en mode chauffeur VIP...
Je m'arrête de parler. Mon pouce se fige au-dessus du bouton d'enregistrement.
Sur l'écran, dans le reflet de l'objectif, il y a une anomalie. Une masse. Assise juste là, coincée entre le siège de mon père et la console centrale, se tient une ombre. Elle est massive, effroyablement dense, noire comme de la suie. Elle n'a pas de visage défini, mais je jure que je peux voir des contours mouvants, comme de la fumée solidifiée, penchés au-dessus de l'épaule de mon père.
Je baisse brusquement le téléphone et regarde les sièges avant à l'œil nu. Rien. Mon père conduit, ma mère regarde le paysage. Il n'y a que du cuir beige et de l'air conditionné.
Je reporte les yeux sur mon écran. L'ombre est toujours là, pixellisée, accrochée à lui.
Un frisson de terreur absolue me traverse l'échine, figeant le sang dans mes veines. C'est pas un bug... hurlé-je intérieurement, la main tremblante. Il y a vraiment quelque chose à côté de lui.
[SAMUEL]
La route s'élargit légèrement pour longer d'immenses champs de canne à sucre à perte de vue. Une mer de tiges vertes qui ondoient sous le vent chaud de l'Atlantique. Et soudain, elle apparaît.
Dépassant de la canopée, tranchant le ciel bleu de sa silhouette noire et menaçante, se dresse la grande cheminée en briques de l'ancienne usine sucrière. La cible de mon contrat.
Dès l'instant où mes pupilles se posent sur le sommet de la tour, une douleur fulgurante irradie dans ma chair.
Je pousse un grognement sourd, les mâchoires serrées à m'en briser les dents. Sous la manche en lin de mon chemisier, mon avant-bras droit s'embrase. Ce n'est pas une simple chaleur, c'est comme si l'on m'injecte du plomb en fusion. Sous ma peau, je peux sentir un réseau de veines sombres s'illuminer d'une incandescence écarlate, gonflant à craquer.
Une légère vapeur brûlante, invisible pour les autres mais insoutenable pour moi, s'échappe de mes pores.
— Argh... Qu'est-ce que... Ça me brûle jusqu'à l'os !
La douleur m'arrache un spasme. Mes mains se crispent si violemment sur le volant que le cuir gémit. Le SUV fait une violente embardée sur la droite, mordant le bas-côté dans un crissement de gravier terrifiant.
— Chéri ! Attention à la route ! hurle Coralie.
Dans un effort surhumain, je donne un coup de volant sec pour ramener le lourd véhicule sur le bitume et j'écrase la pédale de frein. Le SUV ralentit brutalement, nous projetant en avant.
Le visage décomposé par la panique, Coralie se penche sur moi. Sans réfléchir, elle m'agrippe le bras droit et remonte précipitamment ma manche.
— Mais qu'est-ce qu'il y a ?! crie-t-elle, les yeux cherchant une blessure béante.
Je baisse les yeux, terrifié par ce qu'elle va découvrir. Mais mon avant-bras est totalement normal. La peau est lisse. Il n'y a aucune marque, aucune cicatrice, aucune veine noire. Pourtant, la sensation de brûlure interne continue de battre comme un second pouls, vibrant au rythme de la cheminée lointaine.
— Tu n'as rien sur le bras... Pourquoi tu te tords comme ça ?! insiste Coralie, la respiration saccadée.
Je ravale ma salive, le front dégoulinant de sueur, et force un sourire qui ressemble à une grimace.
— C'est... c'est rien, la voix hachée. Une crampe soudaine. Ou une guêpe... Ne t'inquiète pas, ça va. C'est passé.
Je lève les yeux vers le rétroviseur central. À l'arrière, Zoey a doucement baissé son téléphone. Elle est d'une pâleur cadavérique. Son regard navigue en silence entre ma nuque et l'écran de son smartphone. Nous échangeons un bref regard à travers le miroir. Elle ne dit rien. Mais je sais qu'elle a vu quelque chose que ma femme ignore. La malédiction franchit la barrière de ma propre conscience pour toucher ma fille.
Dans un silence de plomb, je remets le SUV en route.
Quelques minutes plus tard, nous nous engageons dans l'allée privée d'une magnifique maison de fonction sur les hauteurs de Gourbeyre. La villa est somptueuse, entourée d'une végétation tropicale luxuriante qui offre une intimité totale. Mais alors que je coupe le moteur, je lève une dernière fois les yeux.
Au loin, à travers une trouée dans la canopée, la silhouette noire de la cheminée de l'usine pointe toujours vers le ciel. Immobile. Silencieuse. Elle nous observe.
L'allée de gravier blanc crisse sous les pneus du SUV. Lorsque le domaine se dévoile enfin au bout du chemin, un soupir de soulagement collectif s'échappe dans l'habitacle.
La villa de fonction que Victor a louée pour nous est une merveille d'architecture contemporaine. Un immense cube de béton ciré, de bois exotique et de larges baies vitrées, parfaitement intégré dans la luxuriance de la montagne. À l'avant, une vaste terrasse en teck surplombe une piscine à débordement dont l'eau turquoise reflète les dernières lueurs dorées du soleil couchant.
— Ah ouais... lâche Zoey, la bouche entrouverte, le nez collé à la vitre. Papa, ton patron c'est un malade.
Dès que je coupe le contact, elle bondit hors de la voiture. Ses baskets crissent sur la terrasse en bois pendant qu'elle court s'accouder à la rambarde de la piscine. L'eau miroitante fait briller ses yeux foncés. Elle sort immédiatement son téléphone, oubliant l'ombre effrayante de tout à l'heure, happée par l'urgence de flamber sur ses réseaux.
— C'est incroyable... murmure Coralie en sortant à son tour, les bras croisés, le regard balayant la façade immaculée.
Je pousse un soupir d'apaisement en voyant les épaules de ma femme se détendre enfin. Nous franchissons le seuil. L'intérieur est encore plus impressionnant. La climatisation centrale nous accueille avec une fraîcheur bienvenue. La cuisine américaine, avec son îlot central en marbre noir, s'ouvre sur un salon gigantesque aux lignes épurées. Des cartons de déménagement expédiés par fret quelques semaines plus tôt nous attendent déjà, sagement empilés dans un coin.
C'est un cocon de modernité. Un morceau d'Europe aseptisée, transplanté au cœur de la jungle antillaise.
Coralie passe la main sur le plan de travail, un fin sourire étirant enfin ses lèvres. Elle retrouve ses marques, ses repères de femme métropolitaine. L'angoisse de la route sinueuse et de la chaleur moite semble se dissiper.
— Bon, dit-elle en posant son sac à main sur le comptoir, le ton soudain plus énergique. On a juste le temps de déballer les affaires de première nécessité avant la nuit. Zoey ! Viens nous aider avec les valises au lieu de te prendre en photo !
Pendant une heure, la villa résonne de bruits familiers et rassurants. Le frottement du ruban adhésif qu'on déchire, le claquement des portes de placard, les rires étouffés de Zoey qui découvre sa nouvelle chambre immense. Je joue mon rôle de père de famille, portant des charges lourdes, affichant un sourire de façade. Mais au fond de moi, la brûlure fantôme de mon bras droit pulse encore légèrement.
La nuit finit par tomber sur Karukera, soudaine et totale, avalant la montagne dans des ténèbres épaisses.
Je m'isole sur la terrasse, un verre d'eau glacée à la main. À l'intérieur, les lumières douces du salon éclairent les piles de cartons. Je sors mon téléphone de ma poche, fais défiler mes contacts et appuie sur l'icône de mes parents. Le téléphone sonne deux fois avant de décrocher.
— Allô ?
— C'est moi, maman. On est arrivés.
Un cri de joie perce le haut-parleur, si fort que je dois éloigner légèrement l'appareil de mon oreille.
— Ti-moun an mwen ! (Mon enfant !) s'exclame ma mère, la voix vibrante d'une émotion chaleureuse qui me serre instantanément la gorge. Enfin tu es là ! Tu ne peux pas savoir comme mon cœur est joyeux de te savoir sur la terre ! Tout s'est bien passé ? Coralie et la petite ne sont pas trop fatiguées ?
— Tout va bien maman. La maison est superbe.
— Vous venez dîner à la maison demain ? Je prépare un colombo !
— Oui maman, demain soir sans faute. Zoey a hâte de vous voir. Et papa... ça va bien ? Un léger flottement se fait entendre à l'autre bout du fil. Le son étouffé d'une main posée sur le combiné.
— Il est là, reprend ma mère, la voix un peu plus basse. Je te le passe...
Il y a un frottement, puis la respiration de mon père s'élève dans l'écouteur. Lente. Lourde. L'enthousiasme de ma mère a totalement disparu, remplacé par une hésitation tendue.
— Fils... murmure-t-il, sa voix grave résonnant comme un tambour sourd.
— Salut papa.
— Ton cousin m'a parlé. Il m'a dit que c'est toi que les Européens envoient pour diriger le chantier de la grande usine. C'est vrai ?
— Oui, le projet de démolition et de reconstruction, je confirme en m'adossant à la baie vitrée. C'est une grosse opportunité pour ma carrière, papa. C'est ce qui nous a permis de rentrer.
Un long silence s'installe. Le genre de silence qui précède un orage. Dehors, la brise nocturne fait frissonner les feuilles des bananiers.
— C'est une mauvaise idée, lâche enfin mon père. La dureté de son ton me glace le sang. Ce lieu... Il doit rester sous les ronces, Samuel. N'y va pas. Ne touche pas à cette cheminée.
Il raccroche avant même que je puisse répondre.
Le bip régulier de la ligne morte résonne dans le silence de la terrasse. Une boule glacée se forme dans mon estomac. Mon père n'est pas un homme superstitieux. S'il a peur à ce point, c'est que la rumeur des ombres descend déjà jusqu'à la ville.
Je range mon téléphone et rentre dans la maison.
Quelques heures plus tard, la maison est plongée dans l'obscurité.
Mais le silence n'existe pas en Guadeloupe. Dès que le soleil disparaît, la montagne se réveille. Un concert assourdissant, strident, prend possession de l'espace. Des milliers, des millions de petites grenouilles hylodes, les fameuses grenouilles cabrits s'égosillent dans les herbes, les arbres et les ravines.
Krik-krik-krik-krik.
Le bruit est si continu et perçant qu'il traverse le double vitrage de notre chambre avec l'insolence d'une alarme.
Dans le grand lit, Coralie est allongée sur le dos, les yeux écarquillés dans le noir. Le drap léger est remonté jusqu'à son menton. Elle se tourne sur le flanc, puis sur l'autre, soupire bruyamment, et finit par s'asseoir dans l'obscurité, repoussant violemment les couvertures.
— C'est pas possible... murmure-t-elle, la voix vibrante d'agacement. Mais comment font-ils pour dormir avec ce vacarme ?! C'est pire qu'une autoroute !
Je suis assis au bord du lit, torse nu, le regard perdu vers la porte-fenêtre de la chambre qui donne sur le balcon.
— C'est juste la nature, Coralie. Tu vas t'y habituer, lui dis-je d'une voix absente. Essaie de te détendre.
Mais je ne suis pas détendue. Quelque chose m'appelle.
Je me lève et, en caleçon, je pousse silencieusement la porte-fenêtre pour sortir sur le balcon attenant à la chambre. La brise nocturne de la Basse-Terre, tiède et humide, m'enveloppe immédiatement. Les feuilles des flamboyants volent doucement autour de moi.
Je m'accoude à la balustrade de verre, face aux montagnes noires.
Le chant des grenouilles est assourdissant. Krik-krik-krik. Mais alors que je ferme les yeux pour m'imprégner de l'air de la nuit, le bruit commence à se distordre.
À l'intérieur de ma tête, le stridulement aigu des insectes et des amphibiens s'étire. Il s'alourdit. Le tempo ralentit, se synchronise avec les battements de mon propre cœur. La fréquence stridente se métamorphose en une percussion grave, sourde, frappée à mains nues sur une peau de cabri tendue.
BUM... BUM-PAK... BUM...
J'ouvre grand les yeux, le souffle court.
Du Gwo-Ka...? cherchant désespérément une source lumineuse dans la forêt. Une veillée quelque part ?
Non. Le son ne flotte pas dans l'air. Il sort des entrailles de la terre. Il vient de la montagne. Il vient de la cheminée.
Je ferme à nouveau les yeux, oppressé par ce rythme tribal qui fait vibrer le sang dans mes tempes. J'inspire profondément, cherchant l'odeur caractéristique de la pluie tropicale pour me rattacher à la réalité.
Mais ce n'est pas l'eau que je respire.
C'est une odeur de mélasse brûlée. De sucre caramélisé jusqu'à la cendre.
Je baisse les yeux sur mon corps. Dans la pénombre, une fine vapeur s'élève de mes bras et de mon torse. Une brume de suie, invisible pour Coralie, invisible pour le reste du monde, mais terriblement réelle. Le feu de l'usine, éteint depuis des décennies, est en train de se rallumer.
Sous ma peau.