Chapitre 425
Un dragon colossal, long de plusieurs centaines de mètres, dévoila ses crocs. Des flammes cramoisies se rassemblèrent et embrasèrent l’espace entre cette forêt de dents terrifiantes. Les flammes vacillantes se condensèrent en un point unique, devenant une lumière qui brûlait sans fin. Aussi éclatant que le soleil, un rayon éblouissant traversa le ciel au-dessus de la capitale.
C’était la pure puissance destructrice d’un dragon : son souffle. Le tonnerre gronda tandis qu’un pilier de lumière fendait en deux le ciel rouge sang. L’air alentour se vaporisa d’un seul coup, embrasant le monde entier d’une lueur écarlate. Une explosion terrifiante déchira l’atmosphère.
Le souffle de Tesranach ne s’arrêta qu’après avoir dépassé l’horizon. Sous le ciel bouillonnant apparut la ville en train de fondre. Arbres, rochers, tours, palais et remparts bâtis de main humaine : tout s’effondra en cendres, que le vent dispersa. Sa puissance destructrice était si colossale qu’elle en paraissait irréelle.
Tesranach plissa les yeux en ricanant. Il aperçut le groupe de Karnak qui s’efforçait de fuir la trajectoire creusée par le souffle. Ils s’étaient jetés de côté dans un mouvement désespéré, échappant de justesse à la destruction.
Les voir indemnes ne le déçut pas. Je m’attendais au moins à ce qu’ils esquivent ça.
Le souffle de l’Empereur Dragon était d’une puissance excessive. Lancé à la légère contre le sol, il pouvait raser toute une région. C’est pourquoi il l’avait volontairement dirigé à l’écart de la surface, laissant au groupe de Karnak une chance de l’éviter. Alors, pourquoi avait-il délibérément gâché une attaque ?
Ça fait du bien.
Ce n’était guère plus qu’une façon d’évacuer la haine et le ressentiment accumulés avec le temps, comme lorsqu’on hurle à pleins poumons du haut d’une montagne.
— Je peux vous tuer, maintenant !
L’immense corps du dragon descendit des nuages et se révéla tout entier. Ses quatre pattes gigantesques écrasèrent les rues à son atterrissage. Désormais au cœur de la capitale, Tesranach fixa le groupe de Karnak.
Autour des immenses cornes du dragon, la bénédiction des ténèbres s’amassa, puis se transforma en une pluie de météores qui s’abattit sur la ville.
« Aaah ! »
« Ça recommence ! »
La destruction déferla comme une pluie, depuis des kilomètres de hauteur.
« Bougez ! »
Il se trouvait à un tout autre niveau que lorsqu’il avait pris forme humaine. On ne pouvait pas contrer de front une telle puissance avec de la magie défensive. Tous s’enfuirent dans la panique. Varos cria en filant à travers les ombres grâce à Dissimulation dans l’ombre. « C’est un dragon, maintenant ! »
C’était un appel désespéré. Ils avaient suivi les instructions et forcé Tesranach à révéler sa véritable forme. C’était le moment de prendre le contrôle de son corps.
Grateria, qui fuyait précipitamment, fronça les sourcils.
— Ce n’est plus possible.
Ce plan n’avait fonctionné que tant que Tesranach s’était profondément préoccupé de la sécurité de Karnak. Il ne pouvait pas le tuer, et ne pouvait donc pas déployer toute sa puissance. C’était dans cette retenue que Grateria avait pu trouver une ouverture.
Mais tuer Karnak était désormais sa priorité absolue. Plus exactement, Tesranach tentait d’effacer entièrement l’existence de Karnak.
Maintenant que Karnak avait été séparé d’Astra Shunaph, effacer son existence du monde ferait de Tesranach l’unique Monarque de la Mort et maître de la mort. N’ayant plus besoin de retenir sa puissance, il ne laissait plus aucune ouverture.
Le dragon avança lentement dans la capitale, un sourire en coin aux lèvres. « Tout s’est déroulé exactement comme je l’avais prévu. »
Pourquoi était-il resté si longtemps dans la capitale ? Pas parce qu’il était un tyran de conte de fées, vautré sur son trône. C’était parce qu’il lui fallait que Karnak se trouve à un endroit précis, à un moment précis.
Même après avoir invoqué Astra Shunaph, il ne pouvait devenir le véritable maître de la mort qu’en tuant Karnak. Mais s’il échouait ? Et si Karnak lui échappait et se cachait, avant de mettre en œuvre quelque plan insensé et imprévisible ?
Ce n’était pas de la simple paranoïa. Après tout, au cours de ses innombrables échecs, Karnak avait toujours fait l’impensable.
Mais, désormais, je n’ai plus à m’inquiéter.
La mort était descendue sur le monde, et son maître se tenait devant lui. En fait, il était si proche qu’il ne pouvait pas s’échapper. Karnak était pratiquement à sa portée. Il ne lui restait qu’à le tuer. Il allait pouvoir tuer celui qu’il avait toujours voulu tuer, et le monde serait sauvé !
L’exaltation était telle qu’il peinait à contenir sa joie, et le rire retentissant du dragon résonna dans toute la capitale.
***
Un arbre de ténèbres, haut de plusieurs centaines de mètres, apparut ; puis un dragon d’une taille équivalente se manifesta et libéra un souffle qui s’étendait sur des centaines de mètres.
Dans la capitale, personne ne pouvait manquer un tel spectacle. Quiconque avait des yeux le verrait. Même les aveugles sentiraient quelque chose d’aussi écrasant.
Leven eut des sueurs froides tandis qu’il esquivait de justesse les attaques incessantes de son lui venu du futur. Qu’est-ce que je fais ? Je vais l’aider ?
L’apparition de cet arbre de ténèbres signifiait que le plan de Grateria avait échoué. Même s’il continuait ici à combattre son lui du futur, tout serait terminé s’il arrivait quoi que ce soit à Karnak.
Mais comment pouvait-il seulement l’aider ? Il luttait déjà pour sauver sa propre peau. Drel et Malican Thun se posaient la même question.
On ne peut pas rester là sans rien faire…
Il faut trouver quelque chose…
Lapicel et Dios, eux, se concentraient uniquement sur leurs adversaires immédiats, Elezar et Diogres Kolon.
Le retenir ici, c’est mon rôle.
Si je tombe ici, je ne ferai que renforcer l’ennemi !
Batalok était celui qui gardait le plus son calme. Depuis le début, la sécurité de Karnak ne l’avait pas intéressé le moins du monde. L’ennemi en fut si stupéfait que Giyen Ren lui demanda, incrédule : « Vous ne voyez donc pas que votre maître est en danger ? »
« Non ! »
L’armée du Crépuscule et les forces du Dieu noir avaient déjà cessé de se battre.
Alors qu’un dragon de cinq cents mètres piétinait la ville, comment les combats auraient-ils pu continuer ? Un simple mouvement de sa queue aurait suffi à les balayer. Des cris de retraite retentirent dans toute l’armée du Crépuscule.
Face à l’apparition d’un tel monstre, leurs escarmouches dérisoires n’avaient plus aucun sens. Il ne leur restait qu’à fuir. Les nécromanciens qui commandaient les forces du Dieu noir crièrent eux aussi leurs ordres.
« Poursuivez-les ! »
« Ne les laissez pas s’échapper ! »
Mais derrière ces ordres se cachait une intention bien différente. Fuyons ensemble !
Les nécromanciens ne méprisaient pas toute vie. À vrai dire, ils ne méprisaient que celle des autres. La leur avait autant de valeur que celle d’autrui, sinon plus, même pour les apôtres du Dieu noir.
L’armée du Crépuscule, mais aussi les forces du Dieu noir, commencèrent à battre en retraite, progressant peu à peu vers la périphérie. Certains, toutefois, ne pouvaient pas fuir. Les habitants de la capitale, sous contrôle mental, continuaient d’errer comme des zombies.
Le dragon fit un pas en avant, et d’innombrables corps furent écrasés sous les pieds de Tesranach, réduits à l’état de bouillie sanglante. Lapicel, aux prises avec Elezar, serra les dents. Comment peut-il être aussi cruel ?
N’étaient-ils pas de simples civils innocents ? Pourtant, elle ne pouvait pas aller les secourir. L’archimage devant elle la clouait sur place. Grateria, lui aussi, était fou de rage.
Grands dieux… en est-il arrivé là ?
Autrefois, il avait été le gardien du monde. Comment avait-il pu sombrer si bas ?
Tesranach n’y prêta aucune attention. Ils étaient condamnés à mourir de toute façon.
Pour accomplir son nouveau destin de Monarque de la Mort, le monde entier devait être recouvert par la mort. Qu’ils meurent maintenant ou plus tard ne changeait rien.
Ce que je dois sauver, c’est le monde, pas l’humanité.
***
Bien que Tesranach semblât avancer lentement, son immense taille lui permettait de réduire rapidement la distance qui le séparait de ses cibles. Il poussa un rugissement assourdissant en s’approchant du groupe de Karnak.
Des dizaines de Cercles magiques composites s’étendirent sur des centaines de mètres, et une catastrophe magique dépassant de loin le bombardement combiné d’un corps de mages envahit le ciel.
Le chat blanc ouvrit la gueule et libéra le pouvoir de la Parole véritable. « J’invoque la lumière harmonieuse qui protège toute chose ! »
Il ne miaulait plus comme un chat, puisqu’il n’avait désormais plus besoin de dissimuler son identité. Le pouvoir de la Parole véritable de l’Empereur Dragon se mua en magie, emplissant le ciel d’innombrables Cercles magiques. Lumière, flammes, foudre et mana s’entrechoquèrent et s’annihilèrent dans les airs.
Tesranach avait lancé son sort avec désinvolture, tandis que Grateria déployait toute sa puissance. Heureusement, ils parvinrent à bloquer l’attaque. Mais il y eut un prix à payer.
« Grateria ? » Tesranach comprit enfin la véritable identité du petit chat. « Grands dieux… vous étiez vivant ? »
Le dragon colossal laissa échapper un rire creux. À présent qu’il avait reconnu son adversaire, la situation lui parut claire. « Je vois… voilà donc pourquoi… »
Du même coup, il comprit ce qui lui avait échappé jusque-là. Karnak n’avait pas risqué sa vie pour protéger ses compagnons. Il avait agi avec assurance parce qu’il avait de bonnes raisons de le faire.
Je l’avais bien compris. Il avait failli compromettre son grand dessein en se laissant aller à un fugace espoir de mauvais augure. Cet homme ne changera jamais.
La dernière trace de doute dans son cœur fondit comme neige au soleil, et il murmura : « Meurs, incarnation immuable du mal. »
Tesranach lança un éclair de lumière en direction de Karnak. L’immense puissance draconique de l’Empereur Dragon devint un rayon destructeur qui fendit l’air.
Serati s’élança et décrivit un long arc de sa lame.
Escrime de l’Aube, Lever du soleil !
Une lueur bleu nuit jaillit et forma une immense sphère lumineuse qui s’éleva et percuta la puissance draconique. On aurait dit que le soleil lui-même se levait. Les deux forces s’affrontèrent dans une terrible explosion.
Après avoir bloqué l’attaque, Serati atterrit et un sourire triomphant se dessina sur son visage. « J-j’ai réussi ! »
En vérité, l’Escrime de l’Aube n’existait pas. Elle venait tout juste de découvrir qu’elle pouvait manier le pouvoir de l’aube ; comment une telle technique aurait-elle déjà pu exister ? En réalité, elle avait simplement inversé la technique de l’Escrime du Crépuscule appelée Coucher du soleil. Malgré tout, sa puissance était remarquable.
Peu importait qu’on la dise lente et ordinaire : ce n’était vrai qu’en comparaison des rois martiaux. Ses instincts de combat restaient plus aiguisés que ceux de la plupart des gens.
Tesranach, en revanche, trouvait tout à fait absurde de la voir protéger Karnak. « Vous prenez son parti, alors que vous connaissez la vérité ? »
La présence de Grateria à leurs côtés signifiait qu’ils connaissaient tous la véritable nature de Karnak. « Comment pouvez-vous faire ça ? Il détruira le monde ! »
Le visage empreint de douleur, Serati lui cria : « Il existe un moyen de sauver le monde sans le recouvrir de mort, comme vous le voulez ! »
Tesranach observa la petite femme devant lui avec un intérêt renouvelé. Son regard assuré et sa voix pleine de conviction le lui apprirent : elle ne mentait pas. Elle avait l’air de croire sincèrement qu’il existait une autre façon de sauver le monde.
Tesranach en tira aussitôt une conclusion. « On vous a trompée. »
« Ce n’est pas ça… écoutez-moi un instant… »
« Je ne vous écouterai pas. » Il avait appris une vérité au fil de ses innombrables échecs. « Dès qu’on écoute, on se fait tromper. Et dès qu’on se fait tromper, on échoue. C’est le genre d’homme qu’il est. »
Serati se tut. C’est bien ce que disait Grateria…
Rien ne pouvait atteindre celui qui avait enduré d’innombrables tentatives, d’innombrables échecs et un désespoir sans fin. Lui seul avait raison, et le monde entier avait tort.
« Si vous voulez protéger sa vie… » L’intention meurtrière qui visait Karnak s’abattit désormais sur eux tous. « Alors, vous mourrez la première. »