Chapitre 413
La bataille de la région de Hulat s’acheva par une victoire écrasante des forces alliées. Non seulement les trois papes déchus furent vaincus, mais Beltia, le Roi martial des Ténèbres, passa lui aussi sur l’autre rive. La légion des morts, forte de dizaines de milliers d’individus, fut également presque entièrement anéantie.
Cette victoire était assez éclatante pour redonner espoir à ceux qui avaient sombré dans le désespoir. Une nouvelle stupéfiante s’y ajouta : enfin, un nouveau roi martial était né.
C’était une prodige des arts martiaux, dotée d’un talent béni des dieux, qui avait atteint le royaume de la lame d’or alors qu’elle n’était encore qu’une adolescente. Elle se nommait Lapicel Allen, le Roi martial de Zestrad.
À mesure que la Sainte du Crépuscule gagnait en notoriété, Lapicel s’était mise à utiliser publiquement le nom de famille de son maître, Serati. Après tout, Crotium était à l’origine le nom de famille de Beltia, et il risquait d’entraîner bien des malentendus.
« Hein ? Zestrad ? C’est chez nous, non ? »
« Eh bien, Lapicel est Chevalier de la baronnie de Zestrad. »
« Bon sang. Comment notre trou perdu a-t-il pu devenir aussi célèbre ? »
Varos et Serati se sentaient un peu gênés, mais comme il était de coutume que le titre d’un roi martial soit lié à son lieu d’origine, c’était tout naturel. La nouvelle de la plus jeune reine martiale de l’histoire se répandit rapidement, non seulement dans les Sept Royaumes, mais jusque dans l’Empire de Lacania.
Grateria réfléchit à la question. Pour que leur plan réussisse, il fallait avant tout que Serati et l’Ordre du Crépuscule gagnent en notoriété. Si la réputation de Lapicel éclipsait la leur, cela risquait de compromettre leurs projets.
Cependant, cette inquiétude se révéla inutile. Ceux qui apprirent la nouvelle de l’arrivée d’un nouveau roi martial l’interprétèrent ainsi :
« N’était-elle pas à l’origine la disciple de la Sainte du Crépuscule ? »
« Serakal l’a donc guidée sur la voie du roi martial ! »
À vrai dire, cette explication semblait bien plus plausible. Même si un génie était béni des cieux, comment une simple enfant aurait-elle pu atteindre le royaume suprême du roi martial sans l’intervention d’une puissance transcendante ?
Et ce n’était pas entièrement faux. Une influence transcendante avait bel et bien joué un rôle. Des rumeurs du même genre circulaient déjà depuis quelque temps. La Sainte du Crépuscule et ses compagnons étaient tous bien trop jeunes au regard de leur puissance.
Dios était un mage du neuvième cercle, mais il paraissait étonnamment jeune. Karnak, Varos et Leven avaient à peine dépassé la vingtaine. Milia, la fameuse Ange du Crépuscule, était elle aussi une adolescente, comme Lapicel. Drel, qui approchait de la trentaine, était le plus âgé du groupe. Pourtant, tous possédaient une force qui rivalisait avec celle des plus grands du continent.
Comment une telle chose était-elle possible, si ce n’est parce que la Déesse du Crépuscule les avait pris en affection et leur avait accordé un pouvoir exceptionnel ? L’Ordre du Crépuscule était déjà réputé pour prodiguer généreusement sa puissance. Aussi, nombreux furent ceux qui crurent volontiers aux rumeurs.
En conséquence, Serakal du Crépuscule et du Chaos commença à être perçu comme une déesse guerrière, voire une déesse des batailles. À l’origine, la guerre relevait du domaine de Katera, la Déesse des Flammes, mais même ce territoire empiétait désormais sur le sien. Ceux qui aspiraient au pouvoir frappaient de plus en plus souvent à la porte de l’Ordre du Crépuscule.
Cette évolution réjouit Grateria.
— La foi dans le Crépuscule s’est encore renforcée.
Serati, elle, semblait contrariée. « Tu trouves vraiment ça normal ? Je trouve que ça fait un peu trop intéressé. »
Une expansion religieuse fondée sur une foi aussi opportuniste pouvait s’embraser rapidement, mais ne durerait jamais. Grateria balaya son inquiétude d’un mot.
— Elle n’a pas besoin de durer. Une fois Tesranach arrêté, tout sera terminé.
S’ils échouaient, non seulement l’Ordre du Crépuscule, mais toute la civilisation humaine serait détruite. S’ils réussissaient, peu importait que l’Ordre du Crépuscule décline par la suite. Le monde aurait déjà été sauvé.
Serati hocha la tête, comprenant. Ah… tu vois les choses sous un tout autre angle.
Peut-être parce qu’il avait protégé le monde entier pendant des milliers d’années, sa vision était véritablement d’une ampleur magnanime. Tout en se léchant la patte avant, l’empereur dragon poursuivit d’un ton grave.
— Quoi qu’il en soit, le rythme est bon. À cette allure, nous pourrions rattraper notre retard plus vite que prévu.
***
Après leur défaite écrasante dans la région de Hulat, l’Église du Dieu Noir perdit presque toute son influence sur les Sept Royaumes.
Il restait bien quelques nécromanciens éparpillés çà et là, mais les royaumes pouvaient s’en charger. Le groupe de Karnak n’avait plus besoin de les traquer un à un.
Ils se fixèrent donc un nouvel objectif et le proclamèrent au monde entier : « Au nom de Serakal, nous voulons sauver le monde. Vous qui avez la foi, prenez vos épées et ralliez-vous à la bannière du Crépuscule ! »
Nombreux furent ceux qui répondirent à l’appel de la Sainte. Des combattants de grand talent, près de dix mille, accoururent de tous les coins des Sept Royaumes.
Leurs rangs s’étaient réduits, mais leur qualité n’avait plus rien à voir avec celle de leurs anciennes troupes. L’armée n’était désormais composée que de puissants Chevaliers, mages et prêtres. Et, compte tenu des problèmes d’approvisionnement, elle était à la fois la plus puissante et la plus efficace qui soit.
L’armée d’élite du Crépuscule, forte de dix mille hommes, franchit les Montagnes de Baracant avec un élan irrésistible. Elle se dirigeait vers Harlan, une cité-forteresse située dans l’ouest de l’empire. C’était là qu’Elezar, traîtresse à l’empire et archimage déchue, s’était installée avec des dizaines de milliers de morts-vivants sous ses ordres.
***
Du haut des remparts colossaux, les archers elfes décochèrent des flèches imprégnées de ténèbres. Des volées innombrables s’abattirent comme la pluie. Pourtant, elles ne parvinrent pas à toucher la jeune fille solitaire.
Le corps entier de Lapicel, enveloppé d’aura, fendait l’air à une vitesse terrifiante. Chaque flèche qui fonçait sur elle était déviée et dispersée. L’éclat radieux qui illuminait le champ de bataille fit blêmir les elfes.
L’aura qui enveloppait la jeune fille scintillait d’or. Les rumeurs disaient donc vrai. Elle était bel et bien un roi martial.
En un instant, la jeune fille aux cheveux cendrés atteignit le pied du mur et prit appui sur le sol. Elle gravit le rempart comme s’il s’agissait d’un terrain plat, bondissant à des dizaines de mètres de hauteur. D’un seul saut, elle s’éleva au-dessus des archers elfes.
Épée Croterian, Rose épanouie !
Un éclat éblouissant illumina crûment leurs visages livides. Des lames dorées fleurirent dans toutes les directions. Le sang et les cris se mêlèrent tandis qu’une tempête de carnage se déchaînait.
Le rempart opposé avait déjà été percé à mi-hauteur. L’armée du Crépuscule s’engouffra sans ralentir par les portes fracassées. Elle poussa un rugissement et suivit la beauté rousse qui menait la charge.
Une escouade de nains lourdement armés s’avança pour leur barrer la route. Tous levèrent leurs lourds boucliers-casques et chargèrent de concert. « On va tous vous écraser ! »
C’était la redoutable tactique emblématique des nains : la phalange du choc des têtes. Des centaines de casques massifs tourbillonnant devant eux, le spectacle était proprement terrifiant.
Les soldats du Crépuscule crièrent, prêts à encaisser le choc. Mais ce ne fut pas nécessaire. Serati s’interposa la première.
La beauté rousse, enveloppée d’une lueur cramoisie sombre, jaillit comme un boulet de canon. Puis elle asséna un unique coup de pied en plein dans les premières lignes naines. L’onde de choc se propagea et dispersa près de la moitié de la formation dans toutes les directions.
Avant même de rassembler délibérément sa Grâce, Serati était assez forte pour fracasser ses ennemis d’un simple coup de pied. Et maintenant ? Elle avait amassé une quantité écrasante de Grâce du Crépuscule. Sa puissance n’avait plus rien à voir avec celle d’autrefois.
Escrime du Crépuscule, Ombre du Soir !
La lame allongée du crépuscule s’abattit sans relâche sur la légion naine. Chaque fois que cette épée gigantesque, longue de plus de dix mètres, balayait le champ de bataille, les soldats nains étaient projetés dans les airs comme de vulgaires jouets.
À l’arrière, les nains marmonnèrent, incrédules.
« Grands dieux… un dragon aurait-il pris forme humaine ? »
« Sinon, comment quelqu’un pourrait-il avoir une telle force ? »
Un mage humain du bataillon trembla en rétorquant : « Même sous forme humaine, un dragon ne pourrait pas faire ça ! »
« Et comment le saurais-tu ? »
« Parce que je suis un dragon ! »
Aussitôt, le mage se métamorphosa en dragon et prit son envol. Ce n’était pas pour attaquer Serati. Je… je dois m’enfuir !
Fuir devant un humain était une honte impardonnable pour un dragon. Mais, à bien y regarder, cette femme rousse n’avait rien d’humain. Tandis que le dragon battait des ailes et s’enfuyait à toute allure, deux silhouettes qui observaient la scène depuis les remparts claquèrent la langue.
« Il ne nous reste aucune option. »
« En effet. »
C’étaient Rigail Hunt, le Pape déchu de Saisha, et l’Archimage Elezar.
Rigail observa le champ de bataille et demanda : « Que comptez-vous faire ? »
« Que pouvons-nous faire d’autre ? » Elezar jeta un regard rancunier vers le rempart sud. « Tant que cet homme est là, nous n’avons pas le choix. »
Un jeune homme aux cheveux noirs se tenait sur un golem colossal et agitait sans cesse sa baguette. « Accourez, vous qui soutenez le monde ! »
Les quatre grands géants élémentaires — de terre, d’eau, de feu et de vent — apparurent tous en même temps. Puis ils foncèrent droit sur la légion de morts-vivants qui leur faisait face. Les morts-vivants de bas rang, zombies, squelettes et goules, furent balayés comme de la paille.
Pour autant, Karnak ne s’arrêta pas. « Revenez à la charge, vous qui soutenez le monde ! »
Il invoqua une nouvelle fois la magie des esprits. De nouveau, les géants élémentaires de terre, d’eau, de feu et de vent s’élancèrent, piétinant les morts-vivants.
« Tant qu’on y est, pourquoi ne pas recommencer ?! »
Au total, douze géants élémentaires ravagèrent les environs et réduisirent tout en ruines. Ce spectacle écrasant fit monter en flèche le moral de l’armée du Crépuscule.
« Chargez ! En avant ! »
« Tuez jusqu’au dernier de ces hérétiques abjects ! »
Karnak disposait déjà de quantité de techniques qu’il pouvait employer devant les autres sans recourir à la nécromancie, notamment la magie des esprits, la magie nécromantique et la magie de haut niveau.
Et pourtant, sur le champ de bataille, il choisissait délibérément de s’appuyer sur la magie des esprits. À bien des égards, elle renvoyait une bien meilleure image. Les soldats ordinaires croiraient avoir de puissants alliés, tandis que, pour les ecclésiastiques instruits et les mages, la magie des esprits de Karnak avait une tout autre signification.
« Grands dieux ! »
« Comment peut-il commander autant d’esprits à la fois ? »
Alius, qui lançait des sorts de magie divine depuis l’arrière, marmonna d’un air fier : « Pourquoi croyez-vous qu’on appelle lord Karnak le Mage pourfendeur du Mal ? »
Après tout, seuls ceux qui avaient l’âme droite et pure pouvaient manier la magie des esprits. Ces innombrables géants élémentaires ne prouvaient-ils pas sans conteste que Karnak était un véritable héros ?
À cause de cela, Karnak, juché sur son golem, se sentait plutôt gêné.
— Waouh… Je me sens un peu coupable, à les entendre.
Varos, qui le protégeait, lui lança un regard comme s’il avait l’habitude de ce genre de choses.
— Vraiment ? Eh ben, Jeune maître, tu es devenu quelqu’un de plutôt décent.
***
La bataille avait commencé depuis moins d’une demi-journée lorsque Fort Harlan s’effondra sur trois côtés. La place forte était tombée à une vitesse absurde, surtout si l’on songeait à la puissance dont l’armée du Dieu Noir avait fait preuve jusque-là. C’était parce qu’Elezar et Rigail, ses véritables piliers, s’étaient contentés de regarder le combat.
« Si je le pouvais, je lui arracherais bien quelques membres… » Elezar claqua la langue, frustrée. « Mais si nous finissions comme Valeria ou Beneville, ce serait un problème. »
Karnak leur avait déjà pris le roi martial Beltia et trois papes déchus. Il ne s’agissait pas simplement de perdre une bataille et d’y laisser la vie.
Dans des circonstances normales, même morts, ils auraient dû retourner à Tesranach. Pourtant, Karnak avait réussi, d’une manière ou d’une autre, à défaire le sort de Tesranach et à en inverser le fonctionnement.
Il ne s’était pas contenté d’exploiter une faille. Tesranach avait anticipé son intervention et préparé des contre-mesures. Et malgré cela, Karnak les avait déjouées. S’ils mouraient ici, ils risquaient de ne pas retourner à Tesranach.
« Retirons-nous. »
« En effet. »
Leurs silhouettes s’effacèrent lentement dans l’ombre des remparts. Privée de ses chefs, l’armée du Dieu Noir s’effondra rapidement. D’innombrables nécromanciens, morts-vivants et soldats furent emportés par une marée sanglante et déchaînée, se dispersant comme une écume rouge.
Une demi-journée après l’assaut sur Harlan, la bannière du Crépuscule fut enfin hissée tout en haut de la plus haute tour de guet.
Serati s’agenouilla sous la bannière et traça le signe de croix. « Ô Serakal, je t’offre cette victoire… »
Une douce lueur de soleil couchant émana d’elle tandis qu’elle priait. Le spectacle était si sacré que des acclamations s’élevèrent de toutes parts, louant la Déesse du Crépuscule et sa sainte.
Bien sûr, Serati était loin de partager cet enthousiasme. Argh… qu’est-ce que c’est gênant…