Chapitre 412
Le monstre noir s’effondra, et les ténèbres jaillirent dans toutes les directions, comme une lumière. Au milieu de leur écoulement et de leur effondrement, une silhouette d’âme apparut, à peine visible.
C’était l’âme d’une mère tenant son enfant, celle d’un roi martial déchu et celle d’un fanatique fou. Des chaînes noires, manifestation des entraves de Tesranach, la maintenaient solidement ligotée.
Beltia, bien sûr, n’était pas une subordonnée directe de Tesranach. Il n’en restait pas moins qu’elle avait autrefois servi comme Sainte de la Destruction, l’un des trois piliers de l’Église du Dieu Noir.
À ce titre, une puissante restriction avait été placée sur elle afin que, à sa mort, son âme retourne à Tesranach. C’était aussi la raison de la méprise de Tesranach : il pensait qu’elle reviendrait à lui, comme ses autres vassaux.
Mais je ne peux tout de même pas rendre à l’ennemi une âme aussi puissante, songea Karnak.
Il commença à lancer sa technique. Les ténèbres s’infiltrèrent dans les chaînes noires et défirent un à un les sortilèges complexes. Le problème venait ensuite. Une fois l’âme de Beltia libérée, que devait-il en faire ?
En temps normal, il aurait réécrit la marque sur les chaînes et asservi son âme. Celle d’un roi martial serait devenue un atout d’une puissance considérable.
Mais le cas de Beltia différait de celui de ses autres ennemis. On ne l’avait pas forcée à devenir une subordonnée de Tesranach. Elle était devenue fanatique de son plein gré. Pour asservir quelqu’un comme elle, il lui faudrait briser son âme, la démanteler, la reconstituer, puis la marquer. Le processus la corromprait entièrement.
C’était ce que Karnak, l’ancien Monarque de la Mort, avait fait aux Trois Archimages et aux trois rois martiaux. C’était le seul moyen de la maîtriser sans craindre qu’elle lui échappe.
Mais… était-ce vraiment la bonne chose à faire ? Il se rappela soudain la conversation qu’il avait eue avec Serati juste avant la bataille.
***
« Si nous vainquons Beltia, qu’adviendra-t-il de son âme ? » demanda Karnak. S’ils en faisaient une Chevalière de la Mort et la mettaient à leur service, elle deviendrait sans aucun doute un atout redoutable. « Bien sûr, je sais que c’est un acte maléfique. Mais son cas n’est-il pas différent ? »
La puissance de Tesranach était écrasante. S’il existait un moyen d’augmenter leurs chances de victoire, ils devaient le saisir. Ce n’était pas le moment de choisir leurs méthodes ni de se demander si les moyens étaient justifiables.
En outre, la Beltia de cette époque était indéniablement maléfique. Combien de personnes avait-elle tuées pour sauver sa fille unique ?
Quelqu’un qui avait commis tant de péchés méritait-il vraiment une mort paisible ? Ne serait-il pas plus juste qu’elle expie ses actes passés, quitte à devenir une Chevalière de la Mort ?
« Ah, bien sûr, je sais que je ne suis pas vraiment en position de dire ça », ajouta Karnak.
Serati laissa échapper un petit rire. « C’est bien toi qui devrais le moins dire ça, Lord Karnak. »
Puis elle lui demanda à voix basse : « Qu’est-ce que tu veux faire, Lord Karnak ? »
« C’est justement pour ça que je te le demande. Je ne sais pas. »
« Je ne parle pas de ce que tu penses devoir faire, mais de ce que tu ressens. »
Pas de ce qu’il fallait faire, mais de ce qu’il voulait faire. « Ce que je veux faire ? »
Karnak resta interdit. Autrefois, il ne se serait certainement jamais inquiété d’une chose pareille. Il l’aurait aussitôt transformée en Chevalière de la Mort, puis aurait demandé après coup : « Oh, je n’aurais pas dû faire ça ? »
Mais à présent… « Pour une raison ou une autre, j’ai l’impression que je ne devrais pas faire ça. »
Serati acquiesça. « Je le pense aussi. »
D’un point de vue purement rationnel, le raisonnement de Karnak était juste. Renoncer, par attachement personnel, à une occasion de sauver d’innombrables vies pouvait, à première vue, sembler insensé.
Serati ajouta : « Mais n’est-ce pas ça, vivre en être humain ? »
***
Karnak prononça l’incantation finale. « Brise-toi. »
Les chaînes noires se brisèrent en d’innombrables fragments et se dissipèrent dans l’air. Elles ne se reformèrent pas. Libérée, Beltia sourit paisiblement.
Désormais, elle n’était plus liée à Tesranach, à Karnak, ni à quoi que ce soit d’autre. Les deux âmes, celles de Beltia et de l’enfant, fusionnèrent en une seule et commencèrent à s’effacer lentement.
Tandis qu’il les regardait s’éloigner peu à peu, Serati demanda : « Qu’adviendra-t-il de son âme, maintenant ? »
On disait que ceux qui servaient les Sept Déesses et menaient une vie vertueuse rejoignaient leur paradis après la mort. Ceux qui avaient commis le mal tombaient en enfer, un lieu grouillant de démons, entraînés par le poids des ténèbres qui les habitaient.
C’était ce que croyaient les gens. Et Beltia s’était bel et bien plongée dans les ténèbres et avait commis bien des actes malfaisants.
Serati demanda : « Finira-t-elle quand même en enfer ? »
Karnak secoua la tête. « Ce n’est pas comme ça qu’on finit en enfer. »
Comme il connaissait bien la nécromancie, il comprenait la véritable nature de l’enfer. Ce n’était pas un lieu destiné aux méchants, mais à ceux qui avaient vendu leur âme aux démons.
Même si une personne vertueuse avait été trompée et avait vendu son âme, ou avait été sacrifiée contre son gré, dès lors qu’elle tombait entre les griffes d’un démon, elle était tout de même entraînée en enfer.
Il expliqua : « Elles passeront sur l’autre rive, comme toutes les autres. »
La mort n’était que la fin de la vie. On passait simplement de cette rive à l’autre. Si une âme s’était délestée de tout attachement persistant, elle se fondait dans le courant du monde. S’il lui en restait, elle errait dans le monde avant de s’évanouir lentement.
Enfin, les âmes de Beltia et de sa fille disparurent entièrement. Grateria regarda l’Ombre du Destin dériver non loin d’eux, pareille à des nuages d’orage, puis transmit un message.
— Rassemble les ténèbres, Serati.
— Oui.
Serati leva son épée et la pointa vers les ténèbres. L’Ombre du Destin se mit à s’écouler naturellement en elle. Elle l’avait fait maintes fois au cours des derniers mois et y était à présent parfaitement habituée. Bientôt, les ténèbres se mêlèrent à la lumière et se transformèrent en Grâce du Crépuscule.
Une fois toute l’Ombre du Destin rassemblée, la jeune fille aux cheveux cendrés s’approcha d’eux. « Merci d’avoir sauvé mon maître. »
Serati ne sut pas quoi répondre tout de suite. Elle ne savait pas comment se comporter avec la jeune fille. Sentant son hésitation, Lapicel pencha la tête. « Moi non plus, je ne sais pas encore vraiment. J’ai toujours l’impression d’être moi-même, mais en même temps, j’ai l’impression d’avoir pris un sacré coup de vieux d’un seul coup. C’est un peu injuste, franchement. »
Puis elle esquissa un doux sourire. « Traite-moi comme tu l’as toujours fait. »
Perplexe, Serati acquiesça pour l’instant. « D’accord, je ferai ça. »
Pendant ce temps, Karnak examina Lapicel d’un air inquiet. « Ton corps… ça va ? »
Il ne comprenait pas. Comment pouvait-elle rester aussi normale après avoir retrouvé les souvenirs du roi martial ? Lui-même lui avait implanté des souvenirs aussi horribles.
« Eh bien… » Lapicel posa une main sur sa poitrine. « Il se trouve que je suis aussi la Sainte du Crépuscule. »
Une faible lueur s’écoula de ses doigts. D’un rouge sombre, elle évoquait la lumière du crépuscule.
Serati cligna des yeux, stupéfaite. « M-mais… »
Comme Serati, Lapicel dégageait elle aussi la Grâce du Crépuscule. Celle-ci enveloppait son âme, la stabilisait et réparait doucement son esprit brisé. « Par contre, je ne peux pas m’en servir aussi consciemment que toi. »
Abasourdie, Serati se tourna vers Karnak. Il est vrai qu’il avait pris soin de Lapicel presque autant que de Serati, mais l’ironie de la situation ne lui échappait pas. C’est comme blesser quelqu’un, puis lui donner des médicaments après.
Quoi qu’il en soit, vaincre Beltia ne signifiait pas que la bataille était terminée. À cause du ravage qu’elle avait causé, les lieux étaient désormais complètement désertés, mais les combats faisaient toujours rage ailleurs.
Lapicel tourna la tête vers les papes déchus. « Alors, on devrait s’occuper d’eux aussi, non ? »
« En effet. » Karnak s’éleva dans les airs, activa Marche du Vent et fila vers l’autre côté du champ de bataille.
Serati et Lapicel le suivirent aussitôt. Les yeux fixés sur le dos de Karnak, Serati prit la parole. « Hé, Lapicel. »
« Oui ? »
« Je ne sais pas si je devrais te demander ça maintenant, mais… » Comme Karnak risquait de l’entendre, elle baissa la voix au lieu de recourir à la télépathie. « Est-ce que tu lui as pardonné ? »
Pendant un instant, le regard de Lapicel se fit plus dur. « Tu crois que ce qu’il a fait peut être pardonné ? »
Puis son expression s’adoucit de nouveau. « J’ai simplement accepté le plan. »
Selon ce plan, il finirait par payer pour ce qu’il avait fait. D’ici là, elle comptait l’observer et combattre à ses côtés.
« J’ai vu que même un mal immuable pouvait changer. »
La réponse de Lapicel assombrit encore davantage l’expression de Serati. Il était vrai que Karnak avait conçu un plan pour sauver le monde.
Mais… je ne crois pas qu’il considère ça comme une expiation…
***
L’oiseau de feu Splendia, qui combattait Drel et Dios, se retrouva à présent face à la Sainte du Crépuscule. « Sir Beltia est tombée ? »
Le serpent d’eau Valeria, que Varos et Milia avaient rouée de coups, se retrouva face à Karnak. « Bon sang, il est déjà trop tard pour battre en retraite ! »
Quant à Beneville, le géant de terre qui affrontait désespérément Leven et Alius, une jeune fille aux cheveux cendrés, maniant une aura dorée, se joignit au combat. « Quoi ! Comment cette enfant peut-elle utiliser le pouvoir d’un roi martial ?! »
En vérité, le sort des trois papes déchus avait été scellé dès la chute de Beltia. Même en combattant à deux contre un, ils n’avaient pas réussi à prendre l’avantage.
À présent qu’un roi martial, la Sainte du Crépuscule et Karnak lui-même entraient dans la mêlée, quelles chances leur restait-il ?
Les papes déchus se préparèrent au pire. Ils n’avaient pas le choix. Ils affronteraient la mort et retourneraient auprès de leur dieu.
Mais leur résolution fut vaine. Même morts, ils ne pourraient pas retourner auprès de lui. Tesranach avait déjà perdu Leoslav et Relfiana. Naturellement, méfiant envers Karnak, il avait lancé un nouveau sort de rappel sur ses subordonnés. Le problème, c’est que Grateria, l’Empereur Dragon, se trouvait de leur côté.
— S’il s’agit de Tesranach, il aura renforcé le sort de cette façon.
— Alors, nous pouvons reconstituer la technique comme ceci.
Ayant même anticipé les mesures de secours de Tesranach, ils maîtrisèrent complètement les âmes des trois papes déchus tandis qu’elles tentaient de s’échapper.
Cependant, même avec les conseils de Grateria, il était impossible d’en faire des subordonnés de Karnak. Comme pour Leoslav et Relfiana, le mieux qu’ils pouvaient faire était d’arracher les ténèbres et de les laisser s’élever. Bientôt, une lumière radieuse enveloppa les âmes entravées des trois papes déchus.
Des cris silencieux retentirent. Comme la fois précédente, le processus leur infligeait une souffrance insoutenable. Mais cette fois, quelque chose était différent. Grateria lança un sort supplémentaire.
Le petit chat blanc poussa un adorable miaulement. Le ciel se fendit et, au-delà des nuages, apparut l’illusion d’une femme colossale. C’était une belle femme aux cheveux roux.
Serati cligna des yeux. Pour une raison ou une autre, le visage de cette immense femme lui était étrangement familier.
— C’est moi ?
Grateria répondit sans vergogne.
— C’est Serakal, la Twilight Goddess.
— C’est clairement moi.
— C’était bien l’effet recherché.
L’illusion de la femme répandit une lueur crépusculaire. Les âmes des trois papes déchus s’élevèrent. L’immense Serati les recueillit dans ses bras, puis disparut avec la lumière du crépuscule.
Les soldats éclatèrent en acclamations.
« C’est la déesse ! »
« Serakal, veille sur nous ! »
Grateria poursuivit son message, l’air satisfait.
— Tu vois ? Le résultat est bon, non ?
Serati lança un regard noir au chat blanc. Était-ce parce qu’il était un Empereur Dragon ayant transcendé le monde des mortels ? À sa manière, différente de celle de Karnak, il semblait totalement détaché du bon sens ordinaire. Ce qu’il faisait était vraiment douteux.
Ah, tant pis. Ça finira bien par s’arranger.