Chapitre 399
Les Morts-vivants emplissaient l’horizon. Squelettes, cadavres et monstres piétinaient la terre, empestant la pourriture. Puis une radiance sacrée s’abattit sur eux. Les Morts-vivants touchés par la lumière vacillèrent, tandis que de la fumée s’élevait de leurs corps.
Leur progression ralentit nettement. Alius leva de nouveau son épée et la pointa devant lui. « Au nom de Hatoba, j’en donne l’ordre ! Ô ténèbres, dissipez-vous ! »
Un trait de lumière frappa la goule de tête. La radiance transperça son torse en décomposition et le réduisit en miettes. Une lumière éblouissante recouvrit de nouveau le champ de bataille.
Alius n’en était pas seul responsable. À son signal, les prêtres avaient déchaîné la Lumière sacrée à l’unisson. Après tout, Alius n’était pas un archimage. Comment aurait-il pu, à lui seul, couvrir le champ de bataille de cette radiance sacrée ?
Les autres prêtres lançaient ensemble leurs attaques sacrées là où Alius pointait, donnant l’impression qu’un simple geste de sa main suffisait à balayer les ténèbres sous les assauts de la lumière.
Les prêtres invoquaient le nom de leurs déesses tout en inondant de lumière les Morts-vivants qui leur faisaient face.
« Alium ! »
« Latiel ! »
« Réduisez-les en cendres ! »
Une marée sacrée déferla sur la mer de la mort, étendant le domaine de purification. Les soldats du royaume furent sauvés et éclatèrent en acclamations. En entendant la foule scander son nom, Alius se raidit. Il avait toujours du mal à s’habituer à ce genre de situation.
Franchement, comment en était-on arrivé là ?
Il était sans conteste un prêtre remarquable. Après tout, il avait accompli bien des choses pour l’Église.
Grâce à cela, il n’était plus un simple Inquisiteur de première classe. Il était devenu Inquisiteur supérieur et avait gravi les échelons jusqu’à occuper une place considérable au sein de l’Ordre de Hatoba.
Pourtant, il n’était pas fait pour diriger les forces alliées de l’Église des Sept Déesses, une armée composée des survivants des ordres de Hatoba, d’Alium et d’autres encore. Une ascension aussi fulgurante était inouïe pour quelqu’un qui n’avait même pas trente ans.
Mais il n’y pouvait rien. À l’heure actuelle, aucun prêtre des forces alliées n’avait plus d’influence qu’Alius. En temps normal, les Inquisiteurs se voyaient attribuer des zones d’opération bien définies. En principe, Alius avait été affecté à la région nord du royaume d’Eustil.
Mais quelque chose le distinguait des autres Inquisiteurs. Chaque fois que Karnak venait le chercher, il quittait son territoire à maintes reprises pour se mêler d’autres affaires.
Quand Karnak lui avait proposé de partir pour l’Empire, il l’avait suivi avec enthousiasme. Il l’avait également accompagné avec entrain lorsque Karnak s’était occupé de la Famille Strauss. Et il y avait eu d’innombrables autres incidents de moindre importance.
Alius avait ainsi appris à connaître des gens dans quantité d’endroits différents. Sans même le vouloir, il s’était constitué un vaste réseau de relations.
L’Ordre de Hatoba l’avait remarqué. Certains prêtres possédaient assurément un Pouvoir divin plus puissant qu’Alius. Mais ils n’avaient pas son expérience dans la lutte contre les cultistes.
Il existait aussi des Inquisiteurs plus expérimentés qu’Alius. Pourtant, aucun n’avait noué des relations aussi étendues que lui. Et qu’en était-il des prêtres qui avaient un réseau comparable au sien ?
Il y en avait, mais ils étaient si occupés à leurs jeux politiques que leur Pouvoir divin n’était pas particulièrement puissant.
Certains excellaient dans des domaines précis, certes, mais en matière de capacités globales, personne n’arrivait à la cheville d’Alius. De plus, Alius était plutôt connu pour un prêtre.
D’ordinaire, les prêtres ne se vantaient pas de leur renommée. La réputation était considérée comme une chose profane, et s’y attacher passait pour vulgaire. Pourtant, Alius s’était forgé une notoriété discrète, mais notable, en tant que compagnon de Karnak Zestrad, le Mage pourfendeur du Mal.
Alius avait naturellement profité de cette association à mesure que l’influence de Karnak grandissait. L’Ordre de Hatoba l’avait mis en avant comme une sorte de figure publique. En cette époque où les cultistes pullulaient, les fidèles avaient besoin de quelqu’un pour leur redonner espoir et courage.
Alius avait accepté de bon cœur cette sainte mission. Il avait fidèlement obéi aux ordres de l’Église. Il avait traqué les cultistes, sauvé les fidèles et mené une vie exemplaire. Puis l’Ordre de Hatoba était tombé.
***
Le Grand Temple d’Idris, sanctuaire central de Hatoba, se trouvait dans le Royaume de Felmayer.
Environ un mois plus tôt, un homme mystérieux y était apparu. À vrai dire, il n’avait rien eu de mystérieux. Autrefois, il avait été un jeune Inquisiteur de première classe, talentueux et très apprécié au sein de l’Église.
C’était aussi un homme qui avait disparu plusieurs mois auparavant, durant une bataille contre le Culte du Dieu noir. Les cultistes prenant souvent les prêtres pour cible, sa disparition n’avait guère étonné les gens, même si elle les avait mis en colère.
Mais, à son retour, il n’était plus le même. Le jeune homme s’était proclamé Beneville, le pape de Hatoba. À la tête d’armées de ténèbres, il avait lancé un assaut contre le Grand Temple d’Idris.
Absurde, mais vrai : Beneville possédait réellement un pouvoir digne de celui qui se proclamait pape de la Terre, ainsi qu’une maîtrise des ténèbres qu’aucun nécromancien ordinaire n’aurait pu espérer égaler. Sous les assauts de Beneville et de l’armée de la mort qu’il commandait, le Grand Temple d’Idris avait fini en ruines, livré aux flammes.
Talost, le pape de la Terre de cette époque, avait rejoint les bras de la déesse de la main de Beneville. De même, la plupart des membres du haut clergé de l’ordre n’avaient pu échapper à la mort.
Les prêtres de Hatoba qui avaient survécu de justesse s’étaient dispersés dans toutes les directions pour préserver ce qui restait de l’ordre. Avec le temps, ils s’étaient rassemblés autour du plus connu d’entre eux : Alius d’Eustil.
Les autres ordres des Sept Déesses avaient eux aussi reconnu Alius. Le pape de la Terre et de nombreux cardinaux de haut rang ayant disparu, il ne restait personne d’autre pour diriger l’Ordre de Hatoba.
Alius n’avait été investi de ses fonctions que pour servir de figure de proue, mais il avait fini par devenir le véritable chef de l’ordre. S’il n’avait pas accédé au rang de pape, c’était uniquement parce que l’Église n’avait pas pu convoquer le conseil électoral.
Alius eut un sourire amer. Je voulais seulement purger les rangs des cultistes avec application…
Pourtant, dès lors qu’on lui confiait des responsabilités, il les assumait fidèlement. Alius et les forces alliées continuèrent à repousser l’armée de morts-vivants.
L’armée du Dieu noir qui poursuivait les restes des forces du royaume d’Eustil n’était qu’un détachement prélevé sur l’armée principale. Elle n’était pas particulièrement puissante et, au fil du temps, son élan s’étiola peu à peu.
Finalement, l’armée des morts reconnut sa défaite et commença à battre en retraite. À proprement parler, les nécromanciens s’étaient retirés, tandis que les soldats morts-vivants avaient continué à se battre jusqu’à être réduits en miettes.
La bataille ne prit fin qu’au coucher du soleil. Tandis que les prêtres s’empressaient de soigner les blessés, Alius partit à la recherche du commandant des forces du royaume. Il devait éclaircir une question sans attendre.
À la tête des survivants, durement éprouvés, se trouvait un Chevalier d’âge mûr venu du sud d’Eustil.
« Grâce à vous, nous avons survécu. » Il s’inclina profondément devant Alius, le visage chargé d’émotion. « Je ne pensais pas vous croiser ici, Alius. Ce ne peut être que la bienveillante protection de Hatoba elle-même. »
Alius l’interrompit. « Je dois vous poser une question. »
Il appréciait la dévotion de l’homme envers Hatoba, mais d’autres questions étaient plus urgentes. « Qu’est-il advenu du Grand Temple de Sellas ? »
Le Chevalier d’âge mûr poussa un profond soupir. « Il est tombé. »
Les autres Chevaliers du temple qui se tenaient à proximité réclamèrent des explications, sous le choc.
« Déjà ? »
« Comment est-ce possible ? »
Le Grand Temple de Sellas était le sanctuaire central d’Alium, la Déesse de la Lune. Il constituait la ligne de front et le centre de commandement dans la guerre contre les ténèbres ; il était doté de puissants domaines antinécromancie et de nombreuses mesures contre les Morts-vivants.
Les forces alliées dirigées par Alius se rendaient à l’origine au Grand Temple de Sellas. Elles comptaient y unir leurs forces et poursuivre ensemble la résistance contre les ténèbres.
Apprendre qu’une place forte centrale de l’Église au sein des Sept Royaumes, l’une des mieux préparées à affronter le pouvoir des ténèbres, était déjà tombée leur porta donc un coup terrible.
Le Chevalier d’âge mûr hocha faiblement la tête. « Oui. Il a tenu bon pendant un bon moment. »
Puis il se mit soudain à trembler. Le simple souvenir de ce qui s’était passé semblait le terroriser. « Jusqu’à ce que cette femme terrifiante, semblable à un démon, apparaisse. »
Alius fronça les sourcils, perplexe. « Une femme semblable à un démon ? »
***
Trois jours avant que les forces alliées d’Alius ne sauvent les survivants de l’armée du royaume, le Grand Temple de Sellas avait été encerclé par les armées de l’enfer. Ses défenseurs s’étaient battus désespérément pour tenir leurs positions.
Au début, ils avaient plutôt bien résisté. Le Grand Temple de Sellas et les six temples des déesses bâtis autour de lui étaient reliés entre eux. Ensemble, ils formaient un puissant domaine général antinécromancie.
Cette puissance sacrée réduisait en cendres les Morts-vivants de bas niveau, comme les zombies et les squelettes, dès qu’ils approchaient. Elle leur permettait aussi de continuer à combattre sans céder de terrain, malgré leur infériorité numérique.
« Les déesses nous protègent ! »
« Tenez bon et combattez ! »
Cependant, les choses se gâtèrent lorsque l’armée du Dieu noir changea de tactique. Un puissant battement d’ailes retentit dans le ciel lointain. Bientôt, d’innombrables silhouettes dorées apparurent, volant vers eux les ailes largement déployées.
Les soldats pâlirent.
« Q-qu’est-ce que c’est… ? »
« Des anges ? »
Des centaines d’Anges aux Ailes radieuses prirent le contrôle du ciel au-dessus du grand temple. Une fois encore, la puissance sacrée jaillit des domaines du temple et les engloutit. Mais elle ne leur fit rien. L’armure dorée dont ils étaient revêtus dévia la radiance sacrée.
Les anges commencèrent à descendre un à un, tandis qu’un chant d’une grande beauté résonnait dans le ciel au-dessus du temple. Un Chevalier du temple reprit ses esprits et cria : « Des flèches ! Préparez vos flèches ! »
Bientôt, des centaines de flèches filèrent vers les anges, mais elles ne furent guère efficaces. Leur armure en dévia la plupart. Quelques-unes se fichèrent dans leurs ailes de lumière, mais les créatures n’en tinrent aucun compte et chargèrent droit sur les soldats. D’innombrables lances de lumière les transpercèrent.
Le chaos éclata de toutes parts. L’air se remplit de cris et de gémissements. Les Chevaliers du temple se battirent frénétiquement contre les Anges aux Ailes radieuses, tout en hurlant de désespoir. « Bon sang ! Ces démons se font passer pour des anges ! »
Un léger sourire flottait sur les lèvres d’une jeune fille aux cheveux bruns, qui observait la bataille de loin. C’était Valeria Verily, la papesse de la Mort.
« Une description remarquablement perspicace », commenta-t-elle.
Les Anges aux Ailes radieuses étaient à l’origine une construction nécromantique connue sous le nom de Roi démon du Chaos. On s’était contenté de les envelopper dans une forme angélique. En vérité, c’étaient des démons déguisés en anges.
L’un de ses nécromanciens subordonnés lui demanda, perplexe : « Était-il vraiment nécessaire d’aller aussi loin ? »
Ces créatures allaient de toute façon servir à tuer l’ennemi. Pourquoi s’étaient-ils donné la peine supplémentaire de les envelopper d’une carapace angélique ? En termes de puissance brute, le Roi démon du Chaos aurait dû être plus fort.
Valeria secoua la tête. « La forme angélique est utile à bien des égards. »
Les Anges aux Ailes radieuses étaient couverts de la tête aux pieds d’une armure dorée et avaient des ailes de lumière. Quelle que soit leur nature profonde, leur apparence évoquait la lumière. Autrement dit, la radiance sacrée, l’eau bénite et la Magie divine — normalement mortelles pour les Morts-vivants — étaient bien moins efficaces contre eux.
Même si leurs capacités offensives étaient moindres, ils bénéficiaient d’un avantage écrasant en matière de défense.
Le nécromancien hocha la tête avec compréhension et laissa échapper un murmure admiratif. « Vraiment, la sagesse du Dieu noir est sans limites. »
L’expression de Valeria se troubla légèrement. Non… J’ai entendu dire que cette technique appartenait à l’origine à cet homme.
Du moment que cela leur était utile, c’était tout ce qui comptait. Elle continua d’observer le champ de bataille. La légion d’anges avait percé la ligne de défense du Grand Temple de Sellas en plusieurs endroits. Malgré cela, les défenseurs s’accrochaient.
Tel un rat acculé, ils livraient leur dernier combat, sans nulle part où battre en retraite.
« Il est temps d’en finir, on dirait. » Valeria se tourna vers l’arrière. « Je vous laisse faire. »
Une femme d’une quarantaine d’années répondit tranquillement : « Je n’attendais que cela. »
Elle portait les vêtements simples d’une paysanne, avec un tablier noué autour de la taille. La seule chose qui la distinguait était la longue épée grossière qu’elle tenait dans la main gauche.
La femme baissa les yeux vers la fillette qui lui tenait la main droite. L’enfant devait avoir cinq ou six ans.
« Attends encore un peu ici, Lapicel. » Elle contempla l’enfant avec tendresse, puis lui lâcha doucement la main.
Elle tira alors son épée. Une aura dorée fleurit le long de la lame. « Maman revient tout de suite. »