Chapitre 396
Un problème surgissait. Il le réglait à peine qu’un autre se présentait. Il cherchait alors de nouveau une solution.
Il était épuisé. Il avait l’impression d’être un rat courant sans fin dans une roue. Le regret commença à le gagner.
Est-ce que tout cela en vaut vraiment la peine ?
Même s’il s’emparait du pouvoir d’Astra Shunaph et devenait un nouveau God of Death, cela ne signifiait pas que le monde retrouverait son état d’autrefois. Il devrait suivre à la lettre le destin du Monarque de la Mort. Ce n’est qu’ainsi que ce pouvoir resterait sien.
Autrement dit, il lui faudrait commettre tous les péchés que Karnak avait jadis commis, à chaque point fixe de l’histoire, et ce jusqu’au bord de la destruction. Cela valait-il vraiment la peine d’aller si loin pour protéger le monde ?
Après tout, il ne resterait qu’un monde rempli de mort. Sauverait-il vraiment le monde en tuant tous les êtres vivants, en les relevant sous forme de morts-vivants et en noyant la terre dans la malveillance et l’Énergie de mort ? Pouvait-on vraiment appeler cela sauver le monde ?
La tentation lui murmura à l’oreille.
Ne serait-il pas plus simple de laisser le monde s’achever ?
Plutôt que de le laisser pourrir et se décomposer dans la disgrâce, ne vaudrait-il pas mieux tout réduire en cendres de ses propres mains, tant qu’il était encore à son apogée ?
Chaque fois, Tesranach raffermissait sa résolution vacillante. Je ne peux pas abandonner.
Ce n’était là que le raisonnement des vivants, pas celui du monde. Je ne dois pas abandonner.
Il n’était pas le gardien de la vie, mais celui du monde. Je n’ai pas le droit d’abandonner.
Il continua d’étudier les moyens d’envoyer ses subordonnés dans le passé en secret. C’est ainsi que naquit le compromis appelé Transcendant anti-espace-temps.
Il découvrit que, comme les Quatre Gouverneurs suprêmes de Necropia, ceux qui avaient déjà été morts-vivants dans le passé pouvaient remonter le temps sans créer de point fixe et sans problème.
En se servant de ces archiliches revenus dans le passé, il pouvait créer une ancre dans l’espace-temps sans se faire repérer. Grâce à elle, même les rois martiaux et les archimages pouvaient retourner dans le passé sans alerter l’empereur dragon.
Son plan était semé d’incertitudes, mais il n’avait pas d’autre choix. Tesranach convoqua les Quatre Gouverneurs suprêmes et les envoya dans le passé.
C’est alors que l’imprévu se produisit. Demphis, le premier à retourner dans le passé, se retrouva mêlé à un Karnak en pleine ascension, ce qui provoqua une distorsion de l’espace-temps.
Malgré tous les efforts de Tesranach pour enrichir son domaine et éliminer sa famille, ce Monarque de la Mort malfaisant continuait de recouvrer lentement ses forces. Tesranach n’en fut pas vraiment surpris. Karnak avait toujours été ainsi.
Si Karnak avait été du genre à renoncer à la nécromancie, le monde ne serait jamais tombé si bas. Alors que l’espace-temps se tordait, la cause et l’effet s’inversèrent.
Des artefacts qui n’avaient pas encore été créés traversèrent les lignes temporelles où ils n’auraient pas dû exister. Après les avoir obtenus, Karnak perça rapidement la véritable nature des Transcendant anti-espace-temps. Il était vraiment le maître légitime de la mort.
Ce qui n’était qu’un artefact de transcendance inachevé devint complet grâce à Karnak, et ce savoir parvint même jusqu’à Tesranach, dans le Vide.
Fort de cette découverte, Tesranach poursuivit son plan. Il continuerait d’envoyer ses subordonnés dans le passé au moyen des artefacts, étendrait l’influence du culte et, dès que la grâce divine aurait atteint un seuil suffisant, il s’emparerait du destin du Monarque de la Mort et enverrait son avatar à cette époque.
Bien sûr, tout ne se déroula pas sans heurts. Karnak continua de faire obstacle à son destin, et Tesranach dut remanier son plan encore et encore. Malgré tout, il poursuivit ses efforts sans relâche.
Il le savait. Même s’il sauvait le monde de cette manière, ce serait un monde mort. Même si son plan réussissait, il devrait tout de même tuer lui-même ce monde une fois.
Mais ensuite, quand ce terrible cataclysme aurait balayé la terre… Même dans un monde mort, de nouvelles graines de vie finiront par germer.
Cela, il pouvait l’accepter.
Cette fois, à coup sûr… Il porterait la mort et marcherait éternellement en enfer, mais il pourrait sourire devant un monde ressuscité. Je sauverai le monde !
***
« Pour la suite, vous en avez fait l’expérience vous-mêmes. Vous devriez en connaître les grandes lignes. » Le jeune dragon mit fin à la projection de ses souvenirs. « Voilà. Telle est la vérité sur Tesranach. »
Karnak dissipa lui aussi le sort. Les ténèbres enveloppèrent de nouveau la grotte. Le dragon empereur de cette époque demanda calmement : « Qu’en pensez-vous ? »
Tous les regards se tournèrent vers Karnak.
« Euh… En gros… »
Qu’ils tuent Karnak, le laissent vivre, le scellent ou le laissent tranquille, le monde était condamné, quoi qu’il arrive ?
Leven marmonna, incrédule : « On ne devrait pas plutôt aider Tesranach, dans ce cas ? »
Mais si Tesranach devenait le God of Death, le monde entier se transformerait en terre de mort.
« Ouais… très peu pour moi. »
« Alors, qu’est-ce qu’on est censés faire, au juste ?! »
Tout le monde était perdu. Ils n’avaient pensé qu’à arrêter Tesranach, à le vaincre et à sauver le monde. Or, il s’avérait que celui qui cherchait à sauver le monde, c’était Tesranach lui-même. Et celui qui n’avait cessé de se plaindre de la nourriture était apparemment destiné à le détruire.
Karnak se gratta la tête. « Bah, comme si j’avais le choix. »
Si Tesranach obtenait le pouvoir d’Astra Shunaph, la première chose qu’il ferait serait d’anéantir l’âme de Karnak jusqu’à sa dernière parcelle. Karnak devait donc absolument l’arrêter. Sinon, il était fichu.
Milia demanda avec prudence : « Mais ce n’est pas seulement un avenir qui ne s’est pas encore produit ? »
Karnak comprenait désormais que le reste du monde disparaîtrait s’il tentait de remonter le temps.
« Même en sachant ça, tu irais vraiment jusqu’au bout ? »
Varos, son fidèle serviteur depuis un siècle, ainsi que Leven et Serati — qui connaissaient Karnak depuis le plus longtemps — penchèrent la tête, perplexes.
« Le Jeune maître en serait capable ? »
« Ça ne fait aucun doute. »
« Ça lui ressemble bien… »
Même Drel et Dios, devenus ses vassaux plus récemment, ne donnèrent pas de réponses particulièrement rassurantes.
« Il ne le pense peut-être pas, pour l’instant… »
« Mais on ne sait jamais ce qu’on fera avant d’y être confronté. »
Lapicel, qui d’ordinaire aurait pris le parti de Karnak sans hésiter, resta étrangement silencieuse. La situation semblait l’avoir complètement déstabilisée.
Grateria esquissa un sourire amer. « Un tel avenir a bel et bien existé. Je n’ai simplement pas pu vous le montrer en entier. »
Après d’innombrables échecs, Tesranach avait tout tenté. Naturellement, il s’était même accroché aux jambes de Karnak, le suppliant de ne pas remonter le temps et de ne pas détruire le monde. Pourtant, Karnak était allé jusqu’au bout sans la moindre hésitation.
Karnak hocha la tête. « Eh bien, de mon point de vue, le mieux serait de vivre cette vie jusqu’au bout, puis de remonter le temps juste avant de mourir. »
Qu’importait que le monde s’achève ou non ? À ce moment-là, il serait déjà retourné dans le passé pour vivre une nouvelle vie.
Serati demanda alors : « Et nous, alors ? »
« Hein ? »
« Tous ceux qu’on laissera derrière nous mourront en plein milieu de la fin du monde ? »
L’expression de Karnak se durcit légèrement. Il avait fini par s’attacher à des gens, Serati, Lapicel et les autres vassaux compris. Remonter le temps reviendrait à les abandonner tous à leur sort, au milieu de l’apocalypse.
« Serati a raison. »
Karnak changea d’avis. Il avait changé. Il n’était plus le Monarque de la Mort égocentrique d’autrefois. Il ne pouvait pas les abandonner.
« Je vous emmènerai tous avec moi quand je remonterai le temps ! »
Le visage de Serati se décomposa. « Génial, on en revient donc à ce genre de raisonnement ? »
À bien y réfléchir, en repensant aux souvenirs de Tesranach, même après toutes ces innombrables remontées dans le temps, il avait toujours emmené Varos avec lui.
Elle ricana et marmonna d’un ton sarcastique : « Lord Karnak ne pourrait pas simplement se tuer, maintenant ? S’il devenait Astra Shunaph et ne faisait absolument rien, on n’aurait plus à s’inquiéter… »
Bien sûr, elle savait parfaitement que ce n’était pas une véritable solution. Karnak n’avait-il pas tout abandonné et remonté le temps, justement pour échapper à cet enfer sans fin ? Qu’il fût bon ou mauvais n’avait jamais été la question. Quand la mort vous regarde en face, l’instinct vous pousse à trouver n’importe quel moyen de survivre. On ne pouvait pas reprocher à quelqu’un de ne pas vouloir mourir.
« Soupir… Je comprends enfin l’angoisse de Tesranach. »
***
Un lourd silence s’ensuivit. Personne ne prit la parole ; chacun était perdu dans ses pensées.
Ce fut Dios qui le rompit. « Ô Ancien. »
Il se tourna vers le dragon pâle. « Ne pouvez-vous pas nous faire profiter de votre sagesse ? »
« Ma sagesse ? » Grateria, qui observait la scène en silence, répondit avec une pointe de confusion. « Auriez-vous oublié ? Tesranach est mon moi futur. »
Autrement dit, toute conclusion à laquelle Grateria pouvait parvenir, Tesranach y était déjà parvenu. « Je ne peux rien vous apprendre de plus. Tesranach l’a déjà démontré. »
Dios insista : « Alors, pourquoi nous aidez-vous ? »
Grateria était même allé jusqu’à prendre possession du corps de Floke, simplement pour transmettre ces informations au groupe de Karnak. Mais s’il n’avait pas d’autre solution, ne devrait-il pas accomplir son devoir de gardien en se rangeant plutôt aux côtés de Tesranach ?
« Ce qui nous distingue, ce n’est pas la sagesse. » Le dragon hocha lentement la tête. « C’est notre position. »
Pour Grateria, le passé de Tesranach n’était encore qu’un avenir qui ne s’était pas produit. « Tesranach cherche à transformer le présent en enfer pour sauver un avenir qui n’est pas encore advenu. »
Mais, pour le dragon empereur actuel, son devoir de gardien était d’arrêter la destruction en cours.
« Même si cela mène à une fin prédéterminée ? »
« Oui. L’avenir n’est pas gravé dans le marbre. Agir en conséquence est la bonne chose à faire. » Il répondit avec fermeté, puis esquissa un sourire amer. « Mais si vous me demandez si cette voie mènera à un bon résultat… je ne peux pas dire que j’en sois convaincu, moi non plus. »
Même s’ils vainquaient Tesranach, comment pourraient-ils empêcher Karnak, mourant des décennies plus tard, de remonter le temps et de tout recommencer ? Tous affichaient une mine grave, Karnak compris.
Et si quelqu’un exigeait une promesse : « Vis heureux, puis, quand ton heure sera venue, meurs sans regret » ? Sur le moment, on pourrait accepter sans hésiter, et ce sentiment serait assurément sincère.
Mais pouvait-on garantir qu’on penserait encore la même chose des décennies plus tard, avec la mort en face de soi ? Non, c’était peu probable.
Parmi tous les mensonges que les humains avaient prononcés, rares étaient ceux qui avaient été délibérément trompeurs dès le départ. La plupart étaient des vérités au moment où on les avait dites, avant de s’effacer et de se flétrir avec le temps.
Karnak secoua lentement la tête. « Pour être honnête, je ne me ferais pas confiance non plus, dans cette situation. »
La nuit s’épaissit, et le feu de camp, autrefois vif, commençait à faiblir. Drel jeta quelques bûches dans le feu, et les braises s’embrasèrent de nouveau. Le crépitement des flammes emplit doucement la forêt. Le silence ne fut pas troublé, malgré les huit personnes réunies autour des braises.
Ce n’est qu’après un long moment que Serati prit la parole. Sa voix était calme, mais résolue. « Nous devons arrêter Tesranach. Il ne doit pas devenir le God of Death. »
Grateria haussa un sourcil, intrigué. « Même si l’arrêter signifie que ce monde périra ? »
« À l’époque, Tesranach était peut-être le seul à pouvoir arrêter Karnak. Mais maintenant, nous sommes là, non ? »
« Avez-vous une raison de croire que vous réussirez ? »
Grateria ne s’y opposait pas. Il était simplement curieux. Il se demandait seulement si Serati parlait sous le coup de l’émotion ou si elle avait des raisons concrètes de croire en ses chances.
« Le dragon empereur a vécu des milliers d’années et est même devenu Tesranach pour l’arrêter… et malgré cela, il a échoué encore et encore. »
Serati ne le nia pas. « Peut-être que nous n’y arriverons pas. Je n’en sais rien. »
Mais une chose, au moins, était certaine. On ne pouvait plus laisser le destin du monde entre les mains de Tesranach. C’était quelqu’un qui avait échoué beaucoup trop souvent.
« C’est peut-être cruel de le dire… » Une ombre d’un indigo profond passa dans les yeux de Serati. « Mais confieriez-vous encore vos affaires à un marchand qui a fait faillite encore et encore ? »