Chapitre 390
Si l’Empereur Dragon avait vraiment été pris au piège, son corps et son âme du passé et du futur auraient fusionné pour ne plus exister que sous la forme de Tesranach. Dans ce cas, l’invocation d’âme n’aurait pas fonctionné.
Mais s’il avait réussi à s’échapper ? Alors, devenu un esprit errant, l’âme de l’Empereur Dragon aurait répondu à l’appel de Karnak. Tous fixèrent l’autel avec impatience. Rien ne se produisit. L’air ne se refroidit pas et les ombres ne s’épaissirent pas.
« Ça a échoué ? »
Tandis que les murmures dubitatifs se répandaient, Karnak sourit, satisfait. « Ça valait la peine d’essayer. »
Il ne s’était attendu à rien. Même si l’Empereur Dragon avait réussi à fuir son propre corps, cet état ne pouvait durer longtemps. S’il ne parvenait pas à posséder un autre réceptacle, comme Dios l’avait fait, il deviendrait un esprit errant ou s’évanouirait dans l’au-delà. Il lui faudrait rapidement prendre possession de quelque chose.
Mais l’Empereur Dragon est un dragon, songea Karnak.
Il n’était pas impossible qu’il possède un humain ou un elfe, mais le décalage entre le corps et l’âme serait trop grand, et les effets secondaires trop graves. Il n’aurait pris ce risque qu’en cas d’absolue nécessité.
Il a forcément volé le corps d’un autre dragon vivant ou s’est transformé en mort-vivant à l’aide d’un cadavre de dragon.
Il était tout naturel que rien ne se fût produit. S’il n’était pas à l’état d’âme, le rituel d’invocation ne pouvait pas l’atteindre.
Mais, cette fois, l’échec du sort avait pris une forme inhabituelle. Comme une même âme existait en deux endroits à la fois, le rejet du rituel était revenu sous une forme anormale.
Karnak avait tenté de tirer parti de la distorsion spatiale provoquée par ce paradoxe pour procéder à une sorte de triangulation et déterminer, à peu près, où se trouvait sa cible. C’était là le véritable but du rituel d’invocation d’âme.
« J’avais mis au point cette technique pour le Leven du futur, mais je ne l’utilise que maintenant. »
À l’époque, il avait éliminé le Leven du futur avant même d’achever le sort. Et depuis, aucune occasion ne s’était présentée de l’utiliser. Cette méthode ne permettait pas de localiser n’importe quelle âme possédée.
Elle ne fonctionnait que lorsque les âmes du présent et du futur existaient simultanément, comme dans le cas de Leven ou de Dios. En revanche, le Diogres du futur avait été facile à repérer dès le départ, puisqu’il dirigeait l’armée du Dieu noir. Il n’avait donc pas eu besoin de l’utiliser contre lui.
Voyons ce qu’on va trouver.
Karnak joignit les mains et concentra son esprit pour percevoir l’âme de l’Empereur Dragon. Il la sentit. Une présence colossale, assez vaste pour engloutir le monde.
« Il y en a une dans la capitale impériale. » Naturellement, c’était l’âme de Tesranach, et donc aussi celle de Grateria. « Et une autre à l’est. »
Il percevait la flamme d’une âme, assez faible pour s’éteindre à tout instant, mais indubitablement présente.
« Je le savais ! » s’écria Varos. « Si même maître Dios s’en est sorti indemne, l’Empereur Dragon n’a pas pu tomber aussi facilement ! »
Karnak aussi avait l’air satisfait. « C’est vrai. Même quelqu’un comme Dios s’en est sorti. »
Un garçon aux cheveux noirs bleutés en bataille, tout près d’eux, leur lança un regard étrange. « Hé ! Vous êtes sérieux, là ? »
Sans lui prêter attention, Karnak poussa plus loin sa perception. Vu la situation, le réceptacle de l’Empereur Dragon se trouvait probablement au Pays des Dragons. C’était logique : c’était là qu’on trouvait le plus de dragons et de cadavres draconiques.
Karnak étendit donc ses sens aussi loin qu’il le pouvait. Soudain, quelque chose accrocha sa perception. « Hein ? »
Les yeux de Karnak s’écarquillèrent. Le réceptacle était plus proche que prévu. Si proche, en fait, qu’il ne faudrait même pas deux jours entiers pour le rejoindre depuis ce village. « Il est tout près ? Mais qu’est-ce qu’il fout là ? »
***
Dès qu’ils eurent localisé l’endroit, le groupe de Karnak se prépara aussitôt à partir. Inutile d’attendre le matin. Après tout, ils étaient tous assez forts pour que le crépuscule ne les gêne pas.
Ils comptaient dans leurs rangs un ancien Monarque de la Mort, un ancien seigneur chevalier de la mort, un ancien archimage, des candidats au titre de roi martial et même une prétendue incarnation d’une déesse. Pourquoi s’inquiéter de voyager dans le noir ?
Tous quittèrent le village ensemble, à l’exception des Quatre Anciens, occupés à gérer le Culte du Crépuscule. Pourquoi partaient-ils tous ? Même si leur adversaire n’était qu’une âme, il s’agissait toujours de l’Empereur Dragon.
L’un des pouvoirs de Grateria en tant qu’Empereur Dragon était l’Œil draconique de clairvoyance. Cette capacité lui permettait de voir au-delà des apparences, jusqu’à l’essence véritable d’une personne. « S’il me jette un seul regard, je doute qu’il ait quoi que ce soit de gentil à me dire. »
Il y avait de bonnes chances que l’Empereur Dragon s’exclame : « Comment un être aussi monstrueux peut-il exister ? » et tente aussitôt de le bannir.
C’était d’ailleurs exactement ainsi qu’il avait réagi dans la vie précédente de Karnak. « Il a dit que ça ne servait à rien de parler avec des ordures comme nous, puis il nous a immédiatement soufflé dessus. »
Serati demanda : « Nous ? »
« Varos compris. »
« Ah. Charmant. »
Serati n’en avait pas moins l’air légèrement sceptique. Lord Karnak n’a pas l’air si terrible, maintenant…
Elle garda toutefois ses pensées pour elle. Mieux valait rester prudente. À la place, elle fit remarquer autre chose : « Mais l’Empereur Dragon n’est-il pas impuissant, maintenant ? Tesranach a pris son corps. »
« Même comme ça, s’il a possédé un autre dragon, il devrait au moins pouvoir utiliser les capacités de celui-ci. »
Non qu’ils s’attendent à ce que Karnak perde. Mais s’ils voulaient le maîtriser sans lui faire de mal, mieux valait disposer d’une force écrasante.
Et surtout : « Ce n’est pas comme si quelqu’un d’autre ici avait mieux à faire, si ? »
« Difficile de te contredire. »
L’endroit repéré grâce au rituel de triangulation de Karnak se trouvait quelque part entre la capitale impériale, Théa Krahan, et le Village de Zident.
Le groupe reprit donc la direction de la capitale. La région alentour était devenue une terre sans maître. Partout où ils passaient, les lieux étaient en ruines, brûlés et désolés.
En traversant un village incendié, Dios et Drel claquèrent la langue.
« C’est affreux. »
« Tu l’as dit. »
Tesranach était déjà descendu, ce qui signifiait que le Culte du Dieu noir n’avait plus aucune raison de continuer à massacrer les prêtres des déesses.
Et pourtant, les forces du Dieu noir continuaient de se répandre sur le continent. Elles rassemblaient de nouveau les fragments épars de l’Ombre du Destin.
Karnak fit remarquer : « Il y a forcément une raison pour laquelle ils veulent réunir l’Ombre du Destin. Le problème, c’est qu’on ignore laquelle. »
Comme ils étaient partis en fin d’après-midi, le soleil eut tôt fait de disparaître sous l’horizon. Mais le groupe de Karnak ne s’arrêta pas. Ils traversèrent des villages en ruines, franchirent des forêts et s’enfoncèrent dans les montagnes.
Ils se dirigeaient vers une région isolée et accidentée, où l’on ne voyait pas même de sentiers d’animaux, encore moins de chemins tracés par les hommes. Leven claqua la langue en levant les yeux vers la falaise qui leur barrait la route. « N’importe qui d’autre aurait eu du mal à passer par là. »
Puis il posa le pied contre la paroi et bondit vers le haut. Il gravit un mur vertical de près de vingt mètres comme s’il traversait un terrain plat. Un exploit digne d’un Chevalier d’argent, certes, mais personne ne sembla impressionné.
Après tout, tous ceux qui maîtrisaient l’aura dans le groupe avaient déjà atteint le niveau de Chevalier d’argent. Varos, Lapicel et Drel gravirent la falaise sans effort. Une seule personne faisait exception : une épéiste qui était encore de rang bleu. Mais, comme il s’avéra, elle eut encore moins de mal.
Avec un bref cri, la beauté aux cheveux roux franchit la falaise d’un bond. « Franchir d’un bond » donnait l’impression que le geste avait été gracieux, mais en vérité, elle avait sauté sur place et s’était élevée d’un seul coup à plus de vingt mètres.
Une prouesse d’une absurdité physique absolue.
Leven secoua la tête. « J’aurai beau le voir mille fois, je ne m’y ferai jamais. »
Enfin, l’ancien Monarque de la Mort et l’ancien archimage s’élevèrent grâce aux disques flottants sous leurs pieds. Milia se contenta de monter sur celui de Dios. Elle aurait pu voler sans peine en prenant sa forme angélique, mais ce n’était pas quelque chose à faire à la légère.
Le groupe poursuivit sa route à travers les montagnes sans la moindre difficulté. Les falaises et les bois ne les gênaient pas plus qu’une pierre sur le bord du chemin.
Leven claqua de nouveau la langue, en se rappelant l’époque où il n’avait pas encore éveillé son aura et n’était qu’un chasseur de reliques. « Être fort, ça a vraiment des avantages. »
Avant, déjà, ce terrain accidenté n’était pas infranchissable, mais à présent, ils le traversaient sans effort. « Plus on devient forts, plus ce sera facile ? »
Serati rit. « À ce stade, on ne finira pas par se frayer un chemin à travers la montagne à coups de bulldozer ? »
Elle avait dit ça pour plaisanter, mais Dios répondit avec sérieux : « En fait, on reçoit souvent des demandes de ce genre. C’est l’une des principales sources de revenus de la Tour de l’Aube. »
« Vraiment ? » Leven pencha la tête, intrigué. Après tout, cela se tenait. Employer la puissance destructrice d’un archimage pour construire était sans doute la façon la plus civilisée de l’utiliser. C’était bien mieux que de tuer des gens ou de brûler des villages.
« Pourtant, je n’ai jamais entendu parler d’un mage qui travaille dans le génie civil. »
« Parce que si ça se savait, ça ne donnerait pas une très bonne image de nous. »
La magie était censée être mystérieuse et transcendante.
« Si un sage, parvenu au sommet du savoir occulte, finit par servir de pelleteuse… les gens vénéreront-ils encore les mages ? »
Lapicel demanda, perplexe : « Ils assisteraient à un miracle comme le fait de tailler une montagne à l’aide de la magie… et ça les ferait rire ? »
Si une montagne s’ouvrait sous leurs yeux et que quelqu’un réduisait malgré tout cela à un banal engin de chantier, pouvait-on encore le considérer comme humain ?
Dios répondit à sa question : « Pour ceux qui le voient de leurs propres yeux, c’est mystique et transcendant. »
Mais ceux qui n’en entendaient parler que par d’autres avaient une tout autre perception.
— Un archimage a percé une montagne avec la magie !
Voilà le genre d’annonce qui suscitait cette réaction admirative.
— Ciel, l’archimage serait-il un dieu ?
Mais si quelqu’un le formulait ainsi ?
— Un archimage a creusé un tunnel dans une montagne grâce à la magie !
Alors, la réaction se rapprocherait plutôt de ceci.
— C’est combien le mètre ?
Le sarcasme de Dios se fit plus mordant. « Voilà à peu près ce que ça donne. Ne vous faites pas trop d’illusions sur l’imagination des gens. »
***
Après avoir continué à grimper, le groupe aperçut enfin une immense grotte. Selon le rituel de triangulation de Karnak, c’était là qu’ils devaient se rendre.
À la vue de ses dimensions, Drel fit remarquer : « Ça ressemble bien à l’endroit où pourrait vivre un dragon. »
L’entrée mesurait environ cinq mètres de haut. Elle était peut-être trop étroite pour un dragon adulte, mais un jeune dragon pouvait y passer sans problème. Du moins, si l’on ne tenait compte que de sa taille.
« Quand même, l’idée que des dragons vivent dans un endroit pareil me paraît un peu… étrange. »
Si accidentée que fût la région, elle n’était pas si éloignée de la capitale impériale. Si un dragon y avait établi son antre, si près de la ville, la garde impériale ne l’aurait jamais laissé faire. Même s’il était exclu de l’exterminer, elle aurait au moins dû être au courant de sa présence.
Karnak fit claquer ses doigts. « On le saura après avoir vérifié. »
Varos et Karnak prirent la tête, suivis de Serati et de Milia. Drel, Dios, Lapicel et Leven restèrent dehors, par précaution. Si quelqu’un se retrouvait piégé à l’intérieur, il fallait que quelqu’un soit prêt à le tirer de là.
« Bon, entrons. »
L’intérieur de la grotte n’avait rien de remarquable. Aucun danger particulier, pas le moindre piège. C’était tout simplement un endroit où des bêtes sauvages auraient pu vivre sans difficulté.
Mais, après quelques pas, une gerbe de givre d’un blanc éclatant jaillit vers eux. Pas de doute possible : c’était le souffle d’un dragon. Varos déploya aussitôt son aura et bloqua l’attaque.
Un voile argenté heurta le souffle glacial et le dispersa dans toutes les directions. Les parois de la grotte se couvrirent instantanément de givre.
Karnak fronça les sourcils. « C’était quoi, ça ? Le souffle de dragon le plus faible que j’aie jamais vu. »
Pour un souffle de dragon, il était lamentable à tous les égards. Tout au plus aurait-il pu effrayer un ours.
Depuis le fond de la grotte s’éleva une voix grave, empreinte d’une solennité qui semblait pouvoir faire plier le monde entier. « C’est donc bien ce que je pensais. Êtes-vous Karnak de Zestrad ? »
Le propriétaire de la voix s’avança hors de l’ombre. C’était un minuscule dragonneau blanc comme neige, pas plus gros qu’un chiot, qui s’approchait en battant ses ailes frêles.
Serati ouvrit de grands yeux. « Floke… ? »