Chapitre 387
Un jeune homme aux cheveux noirs, vêtu d’une robe sombre, filait à travers les rues dévastées du quartier nord-ouest de la capitale. Une fille aux cheveux gris cendré était juchée sur son dos. Des flammes pleuvaient sans cesse au-dessus de sa tête tandis qu’il glissait sur le pavé.
Les dragons qui sillonnaient le ciel de la capitale en étaient responsables. Karnak fronça les sourcils et dévia leur souffle à l’aide d’une barrière.
Porter quelqu’un pendant qu’on fuit, quel ennui.
Ce n’était pas le fait de porter quelqu’un qui le gênait. Il en avait l’habitude depuis sa vie précédente. Il avait traîné plus d’un corps inconscient. Ce qui l’embêtait, c’était de devoir protéger quelqu’un.
À l’époque, s’il portait quelqu’un, c’était uniquement pour s’en servir comme d’un bouclier humain.
Mais je ne peux pas faire ça avec Lapicel.
Cette situation si inhabituelle lui donnait l’impression que tout allait de travers. Résultat, des dragons qu’il aurait normalement semés le poursuivaient avec acharnement, multipliant les attaques sans relâche.
Malgré tout, Karnak parvint à éviter le moindre coup. Les dragons n’étaient pas très précis. Ils se contentaient de cracher du feu, sans lancer d’autres sorts. Et une simple barrière suffisait à contenir leur souffle. La plupart n’étaient encore que des dragons adolescents, après tout. Mais, face à un nombre aussi écrasant, impossible d’échapper à l’encerclement.
Bon sang, il y en a tellement.
Au moment où Karnak se mit à puiser davantage dans le Mana du chaos, tout en observant les dragons qui se rapprochaient de toutes parts, un cri aigu retentit. Une comète d’un bleu éclatant déchira le ciel. Une beauté aux cheveux roux, enveloppée d’une aura bleue, fondit sur un dragon et lui décocha un coup de pied latéral en pivotant.
Le bruit fut celui d’un tambour qui éclate. L’énorme dragon tournoya trois fois dans les airs avant de s’écraser contre un bâtiment en poussant un cri de douleur.
Juste derrière elle, un géant blond et massif brandissait une épée à deux mains attachée à des chaînes. Quatre chaînes d’aura dansaient avec grâce dans les airs, fauchant les dragons proches. Des éclats d’épée argentés se croisaient en motifs éblouissants, arrachant des cris aux bêtes.
La beauté élégante frappait avec une force brutale, tandis que le colosse, malgré sa taille, tranchait avec une précision raffinée. Leurs techniques contrastaient complètement avec leur apparence. C’étaient Serati et Varos.
« Mais qu’est-ce que… Varos ? Qu’est-ce que tu fais là ? »
Karnak le regarda, perplexe. Varos lui rendit son regard, incrédule.
« Comment ça, qu’est-ce que je fais là ? Vous êtes ici, Jeune maître. Où voulez-vous que je sois ? »
À bien y réfléchir, c’était logique. Varos ne faisait pas partie des vassaux de Karnak. Il appartenait simplement au réseau secret de transmission. Autrement dit, les ordres absolus n’avaient jamais pu fonctionner sur lui.
En d’autres termes, s’il avait abandonné de son plein gré l’armée impériale mourante pour s’enfuir, ce n’était pas parce qu’il avait été contraint d’obéir. Il avait simplement choisi de laisser les autres à leur sort.
« Tu as encore du chemin à faire avant d’être humain, hein ? Tss, tss. »
« Eh bien, écoute, j’ai fait tout ce chemin pour aider, et voilà comment tu me remercies ? »
Serati s’approcha à son tour de Karnak.
« Lapicel va bien ? »
« Je l’ai assommée. »
La réponse était étrange, mais Serati comprit aussitôt.
« Enfin, elle ne serait pas venue de son plein gré. Tu crois qu’elle nous en voudra après coup ? »
Karnak et Varos secouèrent la tête en même temps.
« Non. »
« On parle de Lapicel. »
Elle avait le sens du devoir et était consciencieuse. Ils n’avaient pas à s’inquiéter pour ce genre de choses.
« Mais, Serati, comment tu as fait pour arriver jusqu’ici ? »
Elle répondit comme si c’était une évidence.
« Je n’allais tout de même pas abandonner Lapicel, si ? »
Elle avait fui dans la panique, mais lorsqu’elle s’était aperçue que Lapicel n’était plus à ses côtés, elle avait fait demi-tour pour venir la chercher. L’expression de Karnak se durcit légèrement.
Contrairement à Varos, Serati avait bel et bien été soumise à un ordre absolu.
Et pourtant, elle y a désobéi ? Comment ?
Mais ce n’était pas le moment de poser des questions. Leur priorité était de quitter la capitale.
« Je vais porter Lapicel. »
« D’accord. Merci. »
Après avoir confié Lapicel à Serati, Karnak reprit sa fuite vers les faubourgs. Varos le suivit rapidement en claquant la langue.
« Ouah, tu es vraiment devenu plus fort, Jeune maître. À l’époque, j’aurais déjà dû te porter. »
« Comme quoi, faire de l’exercice, ça a du bon. »
Les dragons continuaient à les poursuivre, mais avec moins d’acharnement qu’auparavant. Avec Varos et Serati à ses côtés, Karnak avançait bien plus facilement. Il avait même le loisir d’observer tranquillement la situation.
Il jeta un regard vers le ciel, de l’autre côté de la capitale. Plus précisément, il regarda en direction de Tesranach et de ses subordonnés, désormais si loin qu’on les distinguait à peine.
Ils se contentent de regarder, hein.
Il pouvait sembler étrange de parler de simples spectateurs alors que des centaines de dragons ravageaient le ciel, mais s’ils étaient intervenus en personne, tout ne se serait pas arrêté là.
Il se passe quelque chose. Grâce à Lapicel, un point était devenu clair. J’avais senti que quelque chose clochait dès qu’il avait détruit les temples.
La magie de Tesranach, qui avait anéanti la grande cathédrale des trois déesses, possédait assurément une puissance destructrice colossale. Mais c’était une puissance qui écrasait indistinctement de vastes zones.
S’il avait vraiment voulu éliminer le groupe de Karnak, il ne l’aurait pas utilisée ainsi. Il aurait concentré ses forces avec précision pour obtenir un effet maximal. On aurait plutôt dit qu’il cherchait à les chasser de la capitale qu’à les tuer.
Il en était allé de même quelques instants plus tôt. Le rayon noir lancé sur Lapicel était certes puissant, mais il n’était pas concentré. C’était pour cette raison que Karnak avait pu le bloquer avec sa seule Magie du chaos. À ce stade, on aurait presque dit que Tesranach évitait délibérément de les tuer.
Comme cette fois-là.
Karnak avait bel et bien perdu son combat contre Leven, venu du futur. Il n’avait gagné que parce qu’un phénomène étrange avait frappé Leven dans les derniers instants.
C’était pourquoi, même si Demphis avait désigné Varos, Karnak n’avait pas écarté la possibilité qu’il soit lui-même Tesranach. Si le passé de Tesranach correspondait au présent de Karnak, alors l’étrange sollicitude qu’il témoignait à la sécurité de Karnak s’expliquait parfaitement.
Mais Tesranach était en réalité l’Empereur Dragon Grateria. Et l’Empereur Dragon n’avait absolument aucun lien avec Karnak.
Alors pourquoi se soucie-t-il de moi ? Qu’est-ce qu’il gagne à me laisser en vie ?
***
Tesranach et ses subordonnés se tenaient sur une plateforme de lumière. Tandis qu’ils regardaient Karnak et ses compagnons s’éloigner, Diogres Kolon demanda :
« Pourquoi les laissez-vous partir, eux aussi ? »
Les subordonnés de Karnak représentaient une nuisance de taille. Même si Tesranach épargnait Karnak, rien ne l’obligeait à laisser les autres en vie.
« Il y avait quelque chose que je devais vérifier », murmura Tesranach avec nonchalance. « Ce qu’il est devenu. »
Giyen Ren et Diogres Kolon froncèrent les sourcils, sans comprendre. Mais Tesranach ne s’expliqua pas davantage.
« Curieux… Il ne s’est jamais soucié des autres. »
Ce n’était pas une explication à l’intention de ses fidèles, mais une réflexion murmurée pour mettre de l’ordre dans ses pensées.
« Il a toujours sacrifié les autres pour assurer sa propre sécurité. »
Pourtant, en récoltant les âmes de Jedex, Leven Strauss, Elezar et Dreltein, Tesranach avait remarqué quelque chose d’étrange dans les actes récents de Karnak. Il avait donc délibérément détruit le temple sur une vaste étendue, uniquement pour observer sa réaction. En épargnant les compagnons de Karnak, il avait voulu voir comment celui-ci les traiterait.
Et Karnak avait bel et bien changé. Au lieu de lancer ses subordonnés sur Tesranach pour récolter des informations au prix de leur vie, il leur avait ordonné de battre en retraite, s’efforçant de sauver tout le monde. Plus étonnant encore, il s’était arrêté en pleine fuite pour sauver une simple fille. C’était vraiment remarquable.
« Comment cet homme a-t-il pu se mettre à se soucier des autres ? » Une pointe d’inquiétude se glissa dans l’expression de Tesranach.
« Peut-être… » Mais il secoua bientôt la tête. « Non. C’est impossible. »
Il contempla Théa Krahan, désormais dévorée par les flammes, puis murmura dans un rire sans joie :
« Sa nature ne peut pas changer. Et mon but non plus. »
En le regardant, Giyen Ren sentit un bref doute l’effleurer. Si Karnak ne devait pas être tué, pourquoi Tesranach ne l’avait-il pas capturé ou enfermé ? Il en avait certainement le pouvoir.
Mais cette pensée s’évanouit bientôt, elle aussi. Pour une âme entièrement asservie, remettre en question son maître était un luxe.
Comment un humble serviteur pourrait-il sonder la volonté de son maître ? Mon seul rôle est d’obéir…
Aux pieds de Giyen Ren, de la suie et des cendres bleu sombre tourbillonnaient vers le ciel. C’était la brume carbonisée qui s’élevait des six tours de cadavres, désormais entièrement consumées par les dragons. L’armée impériale s’était effondrée depuis longtemps. Ceux qui avaient réussi à fuir la capitale étaient techniquement en vie, mais ne formaient plus une force militaire opérationnelle.
Il ne restait que les ruines de la capitale, les civils pris au piège à l’intérieur et les soldats qui n’avaient pas réussi à s’enfuir à temps.
Les contemplant tous, Tesranach leva la main droite. Des paroles de pouvoir résonnèrent doucement.
« Viens à moi, mon domaine… Nid de cendres et de ténèbres. »
Des cendres noires se répandirent dans toutes les directions. Le ciel s’assombrit sous les ombres et la terre se fendit, rougeoyante comme de la lave en fusion. Les ténèbres s’insinuèrent dans chaque recoin de la capitale. Dans l’ombre des bâtiments et des ruelles, des flammes maudites se propagèrent comme un incendie.
Même ceux qui se cachaient dans les profondeurs les plus reculées ne purent échapper à la malédiction. La ville entière pleura et trembla. Les morts se relevèrent. Les vivants errèrent dans les rues. Les morts gémissaient en parcourant les avenues sans but.
Les vivants dérivaient sans direction, le regard vide. Leur esprit soumis, ils ne semblaient guère différents des morts-vivants. De fait, de faibles traces de malveillance et d’Énergie de mort émanaient des derniers habitants encore en vie dans la capitale.
Tesranach régnait sur la vie comme sur la mort. Il était donc tout naturel que les royaumes de la vie et de la mort se mêlent. Ainsi, Théa Krahan, capitale de l’empire et ville la plus peuplée du continent, devint un immense cimetière.
D’innombrables cadavres erraient dans les rues. Derrière eux, une foule innombrable de fossoyeurs hébétés dérivait. Parmi cette multitude sans fin, on pouvait aussi distinguer deux visages familiers : Chaplin et Desteran. Eux aussi gémissaient, les yeux vides, leurs armes oubliées, avançant péniblement.
Tesranach fit un geste de la main tout en contemplant la ville.
« Descendons. »
La plateforme de lumière s’abaissa vers la terre. Tesranach, Emil Strauss, Giyen Ren et Diogres Kolon descendirent dans les rues de la ville, désormais recouvertes de cendres.
Tesranach leva la main gauche et la balaya doucement dans les airs.
« Levez-vous. Avancez. Rendez-vous aux endroits qui vous sont assignés. »
De tous les coins de la ville, des morceaux déchiquetés de cadavres commencèrent à s’élever dans les airs. Les fragments dérivèrent vers le haut et se rassemblèrent, grossièrement recousus, reprenant forme humaine.
Il y avait quatre corps en tout : trois hommes et une femme. Tesranach remua de nouveau les doigts.
« Venez à moi, mes serviteurs. »
De faibles rubans de lumière s’échappèrent du bout de ses doigts et s’écoulèrent dans les quatre corps.
« Levez-vous, recevez votre nouvel ordre et vivez cette vie sur cette terre. »
Les cadavres commencèrent à changer. Les plaies et les entailles qui les recouvraient disparurent, laissant place à une peau saine et éclatante. Leurs visages, eux aussi, se métamorphosèrent pour prendre des traits familiers.
La femme, la grande archimage Elezar de Reflasion, laissa échapper un souffle entre ses lèvres cramoisies. Les hommes ouvrirent les yeux l’un après l’autre. C’étaient Leven Strauss et Dreltein Thelix, rappelés du Vide, ainsi que le dernier roi martial, Malican Thun, revenu du futur.
Tesranach sourit doucement. À présent, les trois grands archimages et les trois rois martiaux étaient tous revenus à cette époque.
« Giyen, les vêtements. »
« Oui. »
À l’ordre de Tesranach, Giyen Ren lança un sort. Des armures et des robes se matérialisèrent dans les airs et dérivèrent vers les revenants. Inutile de leur demander de s’habiller : leurs vêtements s’alignèrent sur leurs coordonnées spatiales et apparurent directement sur eux.
Désormais vêtus d’habits dignes de leurs titres, les rois martiaux et les archimages s’agenouillèrent d’un seul mouvement.
« Ô dieu de la Mort, nous vous témoignons notre plus profonde révérence pour votre descente parmi nous ! »
Tesranach secoua la tête.
« Je ne suis encore que le Monarque de la Mort. »
Puis, le regard empreint de regret, il se tourna vers le nord-ouest de la capitale, dans la direction où Karnak et ses compagnons s’étaient enfuis.
« Je n’ai pas encore sauvé le monde. »