Chapitre 383
« Disperse-toi, fracasse-toi et hurle en mille morceaux… » Dans les profondeurs des ténèbres, au cœur de la grande cathédrale, l’incantation de Karnak se répandit et démantela le Domaine nécromantique, Répétition des abysses.
Son talent était digne du titre de Monarque de la Mort. D’ordinaire, le domaine se déchaînait et lançait toutes sortes d’attaques, mais la maîtrise de Karnak était telle qu’il se défit simplement, en silence, morceau par morceau.
Pourtant, l’expression de Karnak s’assombrit de plus en plus. Quelque chose a changé…
Il ne pouvait pas jauger l’état de la foi envers le Dieu noir comme Emil, l’avatar de Tesranach. Cependant, il percevait, même faiblement, l’immense courant de mort qui balayait la capitale. Les prêtres de l’Église mouraient en grand nombre.
Est-ce l’œuvre de Batalok ? Ce n’était pas aussi terrible avant.
Un sentiment d’urgence le rongeait. Karnak parviendrait-il à lever le sceau avant que Batalok ne massacre tous les prêtres de l’Église ?
***
Emil Strauss esquissa un sourire las. Nous sommes plus rapides.
La vitesse à laquelle le Domaine nécromantique était démantelé était véritablement stupéfiante. Pourtant, les prêtres de l’Église mouraient encore plus vite. La Grâce de Tesranach continuait de croître en lui. C’était la preuve que la foi envers les Sept Déesses s’affaiblissait peu à peu.
Varos avait-il lui aussi senti la crise imminente ? Il commença à subir de nouveau les effets secondaires de sa technique.
Lame du Renversement : Croc fluide !
Deux traînées de lumière jaillirent avec grâce, l’une d’en haut, l’autre d’en bas, pour fondre sur Emil comme une bête montrant les crocs afin de le déchiqueter. Emil riposta aussitôt, et la Lame du Renversement s’entremêla à la lame de Grâce.
Cette fois, leurs lames étaient de force égale. Profitant de l’ouverture, Demphis lança ses sorts. « Boule de plasma, explosion de feu, lance de givre. »
Kalaf enchaîna avec ses propres incantations. « Main critique, vague terrestre, canon de la mort. »
Demphis et Kalaf bombardaient sans relâche Emil de sorts, tout en tournant autour de lui.
Emil claqua la langue, esquivant les attaques qui pleuvaient sur lui et en parant parfois certaines. Demphis et Kalaf ne sont vraiment pas des adversaires faciles.
Et leur magie n’était pas seule en cause. La pression mentale qu’ils exerçaient sur lui était également considérable. Deux silhouettes au visage de crâne, drapées dans les mêmes robes noires en lambeaux et impossibles à distinguer l’une de l’autre, virevoltaient dans les airs.
Malgré tout, il tenait encore bon. S’il parvenait à résister un peu plus longtemps, Batalok pourrait tuer davantage de prêtres de l’Église.
Quoi ? Emil sentit soudain une dissonance. Seulement Demphis et Kalaf ?
Il ne voyait plus que ces deux-là depuis un moment. Mais où sont Maloka et Tirafar ?
Alarmé, il balaya rapidement les environs du regard. Sans qu’il s’en aperçoive, il ne restait près de lui que Varos et les deux archiliches.
« Depuis quand ? »
Varos pointa sa lame d’argent sur lui et sourit d’un air rusé. « Tu connais le bonneteau ? On prend trois gobelets identiques et on les mélange pour embrouiller les gens. »
***
Même si Varos et les quatre archiliches avaient attaqué Emil ensemble, il leur aurait été difficile de le tuer rapidement. Quand un combattant de haut niveau décidait de tenir bon, il ne tombait pas facilement, quelle que fût l’ampleur de l’écart de puissance. C’était ainsi que le groupe de Serati et celui de Dios avaient pu résister jusque-là.
Cependant, Varos et deux archiliches suffisaient amplement pour le garder occupé. Pourquoi gaspiller inutilement de précieuses forces ? Une transmission leur parvint des ténèbres.
— Nous sommes en position, seigneur Karnak !
— Moi aussi !
C’étaient Tirafar et Maloka. Du moins pour la première étape du processus, Karnak démantelait le domaine plus vite. La présence d’autres combattants dans les parages ne ferait que le gêner.
Voilà pourquoi les deux avaient reçu pour mission de mettre Emil autant que possible sous pression. Le mieux aurait été qu’ils parviennent à le vaincre. Sinon, ils pouvaient au moins détourner son attention.
En revanche, pour la deuxième étape du démantèlement, la destruction du domaine, il était bien plus efficace de s’y mettre à plusieurs. Tirant sa baguette et la pointant vers les ténèbres, Karnak lança gaiement : « Faisons tout sauter, et vite ! »
***
Des doigts osseux caressèrent les ténèbres. « Explose, fracasse-toi, disperse-toi et hurle… »
Une voix métallique perça le voile noir d’encre. « Disperse-toi et fracasse-toi en d’innombrables morceaux… »
Maloka et Tirafar continuèrent d’absorber le Domaine nécromantique. Des dizaines de filaments d’énergie noire se déployèrent comme une toile d’araignée, s’étendant encore et encore.
Au centre de la toile, Karnak balaya l’air avec élégance. « Moi, maître de la mort, je chanterai la destruction… »
***
La bataille faisait toujours rage dans le secteur nord de la grande cathédrale. Diogres n’avait pas encore réussi à éliminer le groupe de Serati. Alors qu’ils semblaient sur le point de succomber, Lapicel et Leven avaient éveillé leur aura d’argent, l’une après l’autre.
Deux Chevaliers d’argent n’auraient pas suffi à lui donner autant de fil à retordre. Mais cette femme aux cheveux rouges était agaçante de ténacité.
Quel que fût le sort qu’il lançait, elle fonçait dedans de toute sa force. Et même quand il la terrassait, elle se relevait aussitôt, dotée d’une résilience monstrueuse. Elle n’était pas bêtement forte. Elle était stupide, mais forte.
Quand il tentait de l’écraser par la seule force, Lapicel et Leven intervenaient au moment précis pour contrer ses attaques.
Aucun des deux n’avait la force brute ni la résistance de Serati, mais leurs instincts de combat étaient d’une acuité redoutable. À la moindre ouverture, ils fondaient sur lui sans hésiter.
L’un était lent, mais frappait fort ; les coups de l’autre étaient plus légers, mais rapides et précis. Ils compensaient si bien leurs faiblesses respectives que Diogres, malgré son rang d’archimage, ne trouvait aucune solution immédiate pour les neutraliser.
Il avait même envisagé de les abandonner là et de s’enfuir. Mais le terrain ne m’est pas favorable.
Sur une plaine dégagée, cela aurait été possible. Il aurait pu lancer un sort gigantesque, digne d’un archimage, puis détaler à toute vitesse, ce qui lui aurait permis de s’échapper assez facilement.
Mais ils se trouvaient au cœur de la grande cathédrale. Et l’endroit n’était qu’un dédale de couloirs étroits. Briser les murs ou le plafond n’avait rien de difficile, mais il se serait ainsi retrouvé bien trop exposé aux attaques de ses ennemis.
Ils avaient probablement choisi cette voie précisément pour cette raison. Sentant l’aura de mort qui imprégnait la capitale, Diogres se demanda avec anxiété : Qui a l’avantage, en ce moment ?
***
La transmission pressante de Giyen Ren retentit.
— Qu’en est-il, seigneur Emil ?
Il n’y eut pas de réponse. Emil aussi commençait à désespérer. Avec deux archiliches en renfort, Karnak démantelait la barrière à une vitesse effrayante. À ce rythme, tout serait bientôt terminé.
En désespoir de cause, Emil donna un ordre inconsidéré.
— Au nom de Tesranach, je t’ordonne, Batalok : ne tiens pas compte de ta propre sécurité et tue d’abord tous les prêtres de l’Église !
L’ordre résonna sur le champ de bataille chaotique de la capitale, et Batalok obéit fidèlement. Il ignora complètement Chaplin et Desteran, qui se tenaient devant lui, et fonça droit sur les prêtres de l’Église.
Il tua un prêtre, mais s’exposa ainsi entièrement aux attaques des deux Chevaliers d’argent. Les lames d’aura argentée frappèrent le corps du roi martial à répétition ; les coups de combattants d’un rang inférieur le tailladèrent sans rencontrer de résistance. Son sang mort jaillit encore et encore.
Pourtant, Batalok ne tombait pas. Faisant preuve de l’endurance d’un roi martial, il ne se souciait que d’employer toute sa force pour tuer ne serait-ce qu’un prêtre de plus. Il les abattait un à un, tandis que les blessures s’accumulaient à un rythme comparable. Les cris retentissaient et les hurlements de douleur résonnaient.
La barrière se brisait. L’Ombre du Destin se révélait au maître de la mort. Des prêtres mouraient. La foi en Tesranach se répandait sur le continent.
Une course chaotique, au coude-à-coude : qui franchirait la ligne d’arrivée le premier ?
Un sourire profond se dessina sur les lèvres de Karnak. Enfin, tous les domaines avaient été démantelés. L’immense puissance se trouvait à découvert devant lui, sans la moindre défense. Une fois exposée, la faire détoner ne poserait aucune difficulté. Face à cette mer vaste et infinie de ténèbres d’un noir d’encre, Karnak enfonça le dernier coin. « Éclate ! »
***
Tout partit d’un seul point. Des vagues se propagèrent depuis le coin enfoncé. La mer de ténèbres se souleva, déclenchant une tempête.
L’énergie noire qui emplissait la Chambre de pierre enfla rapidement, comme un ballon qu’on gonflait. Cette énergie oppressante faisait vibrer l’air et le mordait comme une piqûre. Enfin, elle explosa.
Rien ne fut détruit physiquement. Il n’y eut pas de grondement de tonnerre. Les ténèbres s’infiltrèrent simplement dans le plafond et les murs comme un fantôme, puis se répandirent au-dehors.
Des dizaines, des centaines — non, des milliers, des dizaines de milliers de fragments noirs s’éparpillèrent dans toutes les directions. L’immense Ombre du Destin, rassemblée depuis tout le continent, se dispersait maintenant au-dessus de tous.
Diogres laissa échapper un gémissement. « Non… C’est impossible… »
Giyen Ren serra les dents. « Bon sang ! »
Le visage d’Emil se tordit d’amertume. « C’est un échec ? »
D’innombrables éclats de ténèbres franchirent la grande cathédrale et filèrent dans le vaste ciel au-dessus de la capitale, Théa Krahan, à la vue de tous. Sur une ville qui était déjà un enfer, des ténèbres plus profondes encore s’étendaient dans le ciel, comme si les portes de l’enfer s’étaient ouvertes.
Les soldats tremblèrent de peur.
« Q-Qu’est-ce que c’est ? »
« Qu’est-ce qui vient de se passer ? »
Dans le haut commandement impérial, ceux qui comprenaient plus ou moins la situation poussèrent des cris de joie.
« Mon Dieu ! »
« Il a réussi ! »
« Seigneur Karnak a vraiment réussi ! »
Une fois dépouillé de toute son Ombre du Destin, le sceau n’était plus qu’une simple Chambre de pierre. Karnak abaissa sa baguette. « Eh bien, nous avons empêché la descente de Tesranach. »
Bien sûr, cela ne signifiait pas que le problème était entièrement réglé. Quels ravages cette immense Ombre du Destin, désormais dispersée sur tout le continent, finirait-elle par causer ?
Naturellement, Karnak n’en avait cure. Ce n’est pas mon problème.
C’était à l’Empire de s’en occuper. Se détournant, Karnak désigna Maloka et Tirafar d’un mouvement du menton. « Maintenant, il est temps de régler le reste. »
***
L’ombre noire qui avait autrefois recouvert le ciel de la capitale avait désormais entièrement disparu. La preuve que toute l’Ombre du Destin s’était dispersée.
Giyen Ren grinça des dents. « Bon sang… »
Tous leurs plans étaient désormais réduits à néant. Il leur faudrait tout reprendre depuis le début. Leur seule petite consolation était qu’ils n’auraient pas à reconstruire de zéro la foi en Tesranach. Mais même cela ne suffisait guère à les réconforter.
Jusque-là, c’était l’Église qui avait rassemblé l’Ombre du Destin. Le Culte du Dieu noir n’avait eu qu’à la leur voler pour s’en servir.
À présent, le culte devrait toutefois la rassembler lui-même. Impossible de savoir combien de temps cela prendrait.
Il leur faudrait retourner dans le monde, récupérer autant d’Ombre du Destin que possible, en former le sol et se préparer à accueillir God of Death, Tesranach. La route serait longue et ardue.
Ces salauds ! Le regard furieux de l’archimage elfe se posa sur Dios et ses compagnons. Ils ont tout gâché !
Une magie glaçante commença à émaner de la Branche d’Or, le bâton de Giyen Ren. Dios sentit le flux de mana et se raidit. « L’atmosphère autour de lui a changé. »
Malgré la fureur affichée sur son visage, le flux de mana de Giyen Ren était étonnamment calme. Le plan du culte avait échoué. Il n’était plus nécessaire de se presser. Il ne leur restait qu’à leur ôter la vie, sans hâte.
Drel lâcha un rire amer. « C’est bien beau que l’opération ait réussi, mais maintenant, on dirait qu’on va mourir. »
Faire détoner l’Ombre du Destin n’avait pas soudainement affaibli les archimages. Que l’opération réussisse ou non, rien n’avait changé en faveur de ceux qui affrontaient Giyen Ren.
Et le groupe de Dios arrivait déjà au bout de ses forces.
Giyen Ren pointa son bâton et marmonna calmement : « Puisqu’on en est là, je veillerai au moins à ce que vous mouriez. »
Le mana se mit à tourbillonner à la pointe de la Branche d’Or. Milia, sous sa forme angélique, envoya précipitamment une transmission.
— Seigneur Karnak ? Vous aviez dit que vous vous occuperiez du reste si nous tenions bon, non ?
Il n’y eut pas de réponse. Karnak était déjà parti au centre de la grande cathédrale ; il se trouvait donc hors de portée de leurs transmissions télépathiques.
Milia sentit le doute l’effleurer. Le capitaine nous a vraiment abandonnés ?
C’est alors qu’une autre voix, qui n’était pas celle de Karnak, lui répondit par transmission.
— Je suis venu vous prêter main-forte.
Au même instant, des dizaines de traits de lumière noire visèrent le dos de Giyen Ren. « Pluie de l’effroi ! »
Giyen Ren ne fut pas surpris. Il avait déjà senti leur approche. Il tourna naturellement son bâton pour riposter. « Barrière, protège-moi. »
Un bouclier de lumière se déploya devant les innombrables traits noirs. Des explosions retentirent à répétition à la surface de la barrière.
Une ombre noire émergea au travers des déflagrations. C’était un archiliche, drapé dans des robes en lambeaux qui flottaient au vent, d’où jaillissait une énergie spectrale bleue. Sa vision était terrifiante, comme s’il venait de ramper hors de l’enfer, mais pour le groupe de Dios, c’était alors le visage le plus bienvenu qui soit.
Un archiliche ? De l’Ordre du Crépuscule ?
Bien sûr ! C’était donc le plan de seigneur Karnak !
Mais… qui est-ce ?
À moins d’avoir mené une existence particulièrement singulière, il était impossible de reconnaître quelqu’un à son seul crâne. L’archimage venu du futur, lui, reconnut facilement le squelette.
« Maloka, c’est bien ça ? » L’expression de Giyen Ren se tordit davantage. « Tu oses faire une chose pareille… »
***
L’épée d’Emil se rapprocha, fondant sur lui à une vitesse meurtrière.
Escrime Delphiad : Lame du Roi radieux !
La lame d’aura de Varos alla aussitôt à sa rencontre. C’était exactement la même technique d’épée de la Famille Strauss qu’utilisait Emil.
Escrime Delphiad : Lame du Roi radieux !
Deux flux de lames d’aura se croisèrent en plein vol. Une onde de choc repoussa Varos. Il ne pouvait résister à l’attaque d’Emil, puisqu’il avait abandonné la Lame du Renversement pour revenir à l’Escrime Delphiad.
Et pourtant, Varos souriait. « Pourquoi gâcher l’ambiance alors qu’on a enfin un peu de répit ? »
L’expression d’Emil se tordit. Les paroles de Varos étaient tout à fait littérales, et pourtant elles sonnaient étrangement comme une insulte. Quoi qu’il en soit, si Varos avait de nouveau délaissé la Lame du Renversement, c’était pour une raison simple : une présence immense approchait à l’autre bout du couloir.
« Il nous reste encore un compte à régler, n’est-ce pas ? »
Emil laissa échapper un grognement étranglé en fixant le jeune homme aux cheveux noirs, qui dégageait de l’énergie noire. « Karnak Zestrad… »
Il avait déjà compris la situation grâce aux transmissions. Maloka était parti rejoindre Giyen Ren, tandis que Tirafar avait rejoint Diogres Kolon. Quant à Karnak, il était retourné auprès d’Emil Strauss.
« Alors, tu n’as pas abandonné tes compagnons, après tout. »
Dès le départ, l’opération avait été conçue pour que tout le monde puisse survivre. Elle avait été réglée avec une minutie extrême afin qu’au moment prévu, les forces nécessaires se trouvent exactement là où elles devaient être.
Karnak, Varos et deux archiliches du neuvième cercle formaient une force capable de submerger Emil Strauss, même si celui-ci avait atteint le niveau d’un roi martial.
À présent que Maloka et Tirafar avaient rejoint respectivement Giyen Ren et Diogres, ces deux-là ne pouvaient plus prétendre aussi facilement avoir l’avantage. L’équilibre avait été rompu.
Si Emil tombait, les autres s’effondreraient à leur tour comme des dominos. Libéré, le groupe de Karnak irait aussitôt prêter main-forte à ses compagnons et les vaincrait un à un, méthodiquement.
Emil le savait. Il le savait, mais n’avait aucun moyen de contrer la situation. Une sueur froide lui coula le long du dos.
« C’en est fini de toi, avatar de Tesranach, ou quel que soit ton nom. » Karnak ricana et s’apprêtait à faire un pas en avant quand, soudain, son expression changea. « Quoi ? »