Chapitre 379
La bataille ne montrait aucun signe d’essoufflement. Le ciel grondait et la terre tremblait. Les épées et les os s’entrechoquaient dans des cris d’agonie. Le sang était partout. Où que l’on posât les yeux, l’odeur de la mort emplissait l’air. Malgré tout, l’armée impériale combattait avec acharnement.
Les monstres infernaux invoqués par le Culte du Dieu noir étaient terrifiants, bien sûr. Mais ceux que l’Ordre du Crépuscule avait fait venir des enfers l’étaient tout autant. Les humains parvenaient tant bien que mal à tenir, parce que les monstres se battaient entre eux.
Depuis combien de temps combattaient-ils, encore et encore ? Peu à peu, les assauts ennemis se firent moins violents. Même l’armée apparemment inépuisable du Culte du Dieu noir semblait avoir ses limites.
Les soldats commencèrent à entrevoir une lueur d’espoir.
À ce rythme, on pourrait vraiment gagner…
Mais l’apparition soudaine d’un seul homme transforma cet espoir en désespoir.
« Au nom de Tesranach. » Une traînée d’obscurité balaya les rangs de l’armée impériale. « Massacrez les chiens des déesses ! »
Une radiance noire faucha sans distinction les vivants et les morts. Du sang frais et de l’ichor putride jaillirent ensemble. La formation de l’armée impériale se brisa sous cette attaque soudaine. Tous se tournèrent vers l’homme avec horreur.
C’était un homme d’une cinquantaine d’années, aux épais cheveux brun foncé et à la barbe fournie. Sa peau grisâtre, ses lèvres sans vie et l’éclat spectral de ses yeux leur révélèrent exactement ce qu’il était.
« Un Chevalier de la Mort ? »
Et ce n’était même pas un Chevalier de la Mort ordinaire. L’obscurité suintait aux pieds de l’homme. Une lumière dorée éclatante enveloppait tout son corps. Cette aura d’or était la preuve qu’il était un roi martial.
« C-cet homme… » Les Chevaliers impériaux reculèrent sans même s’en rendre compte. Ils le reconnurent. Le grand roi martial de l’Empire, devenu un Chevalier de la Mort… « Le roi martial Batalok ?! »
Un roi martial légendaire était revenu sous la forme d’une créature légendaire, l’épée levée contre l’Empire. Avec un rire sinistre, Batalok tapa légèrement du pied. Il ne prit aucune posture de combat. Ses mouvements ne trahissaient pas la moindre force superflue.
Il glissa simplement vers ses ennemis et abattit ceux qu’il voulait. Rien de plus, et pourtant, personne ne parvenait à l’esquiver ni à parer ses coups.
Des épées, des lances et des armures par dizaines furent tranchées comme des bottes de paille. Quant aux chairs tendres, inutile d’en parler. Le sang jaillit en gerbes, comme des fleurs qui s’épanouissent. Tremblants de peur, les soldats agrippèrent leurs armes.
Affronter un tel monstre revenait à se suicider. Ils devaient fuir, quoi qu’il en coûte. Mais où ? Le champ de bataille s’étendait partout. Il n’y avait nulle part où se réfugier.
Qu’est-ce qu’on va faire… ?
Batalok résolut leur dilemme à leur place. Un éclair doré en forme de croissant balaya les rangs impériaux, encore et encore. À chaque passage, le sang jaillissait comme une vague. Les morts, eux, n’avaient plus à s’inquiéter.
Au-delà des lignes qui s’effondraient, des mages et des prêtres hurlèrent : « A-arrêtez-le ! »
« Nous ne pouvons pas le laisser approcher davantage des piliers ! »
Le visage de Batalok s’éclaira en les apercevant, surtout les prêtres. « Oh, les serviteurs des déesses. »
Soudain, la silhouette du roi martial disparut aux yeux de tous. Lorsqu’ils s’en rendirent compte, il avait déjà parcouru des dizaines de mètres et s’était enfoncé au cœur des rangs impériaux.
Dos aux prêtres, Batalok leva son épée et l’embrassa délicatement. « Mon maître, je vous offre ceci. »
Un immense arc doré faucha d’un seul coup d’innombrables prêtres. La frappe était si fulgurante qu’ils ne comprirent même pas ce qui venait de se passer. Mais la douleur les ramena bien vite à la réalité.
Batalok se réjouit en voyant les prêtres tomber, coupés en deux avec une netteté parfaite. Chaque fois qu’il abattait un prêtre des déesses, la grâce de son maître s’approfondissait. Pour celui qui était lié à la servitude, c’était là une joie véritable et légitime.
L’esclave de l’âme éclata d’un rire satisfait.
***
Karnak jeta un regard vers le sanctuaire intérieur de la grande cathédrale. « Vous avez vraiment laissé le site de scellement sans protection ? »
Bien sûr, le Culte du Dieu noir ne l’avait pas laissé complètement sans défense. Il avait préparé un puissant Domaine nécromantique pour repousser tout intrus. Mais si puissant fût-il, un Domaine nécromantique ne pouvait à lui seul arrêter ceux qui étaient véritablement forts, et encore moins quelqu’un comme Karnak. Le Culte du Dieu noir devait le savoir lui aussi.
Karnak fit remarquer : « Vous ne manquez pas d’audace. »
Emil répondit avec calme : « Ce n’est pas aussi audacieux que vous le pensez. »
Pourquoi aurait-on posté Batalok sur le site de scellement ? Pour parer à l’éventualité, aussi improbable fût-elle, qu’un intrus franchisse les défenses et s’introduise dans le sanctuaire intérieur.
Mais les envahisseurs actuels avaient tous été interceptés en chemin. Il n’y avait plus aucun risque d’attaque surprise. Seulement, Karnak avait l’habitude de jouer des tours au Culte du Dieu noir par les moyens les plus saugrenus. Impossible de savoir quelle extravagance il pourrait tenter cette fois-ci.
Dans ce cas, il était plus avantageux de frapper les premiers. Après tout, tout serait réglé une fois Tesranach descendu.
« Plutôt que de gaspiller notre force la plus puissante pour nous défendre contre vous, au cas où vous nous attaqueriez — une éventualité fort improbable —, ne vaut-il pas mieux s’en servir pour massacrer les prêtres au plus vite ? »
À la remarque narquoise d’Emil, Varos lui envoya discrètement un message.
— C’est… pas vraiment le genre de décision que vous prendriez d’habitude, Jeune maître.
— Ouais. À sa place, je ne m’y prendrais pas comme ça.
À la place de Karnak, qui privilégiait toujours la gestion des risques, il n’aurait jamais laissé sans surveillance le sceau de l’Ombre du Destin.
J’imagine que Tesranach ne me ressemble pas tant que ça, finalement.
Ils se ressemblaient sur certains points, mais différaient étonnamment sur bien d’autres. Karnak s’était donc trompé dans ses prévisions. À vrai dire, le fait qu’Emil Strauss se soit présenté ici à la place de Batalok avait déjà prouvé qu’il s’était mépris.
Emil leva son épée de combat et déclara d’un ton nonchalant : « On dirait que c’est encore une course contre la montre. »
Et dans cette course, le Culte du Dieu noir avait un avantage écrasant. Contrairement à Karnak, qui manquait de temps, Emil Strauss n’avait qu’à tenir bon.
Un vieux dicton de l’Empire disait que la plupart des accidents survenaient quand on se précipitait. Cela valait tout autant au combat. Même ceux qui possédaient une nette supériorité technique perdaient souvent la vie à cause d’une erreur commise dans la hâte.
Emil pointa la pointe de son épée vers Karnak et Varos, qui ne pouvaient pas se permettre d’agir à la légère. « Qu’attendez-vous ? Vous ne devriez pas vous dépêcher de me vaincre pour aller libérer l’Ombre du Destin ? »
***
L’intense présence de Batalok n’était pas perceptible uniquement par Karnak et Varos. Tous les utilisateurs d’aura ayant atteint un certain niveau pouvaient la sentir. C’était aussi le cas de Serati, Leven et Lapicel, qui affrontaient Diogres.
Lapicel lança d’urgence : « Grande sœur, c’est… »
Serati fronça les sourcils. « Je sais ! »
Il n’était pas difficile de deviner pourquoi le roi martial Batalok avait quitté la grande cathédrale. Après tout, le Culte du Dieu noir avait lancé une attaque générale pour tuer les prêtres des déesses.
Mais ils ne pouvaient pas quitter les lieux. Même à cet instant, leur vie ne tenait qu’à un fil. Comment auraient-ils osé tourner le dos à un archimage ?
Diogres ricana. « Eh bien, vous voilà pris à votre propre piège. »
La situation avait changé. À présent, le groupe de Karnak devait atteindre le site de scellement au plus vite. S’ils tardaient trop, Batalok exterminerait les prêtres de l’armée impériale. Diogres et Giyen Ren, eux, n’avaient qu’à les retenir tranquillement.
Les dents serrées, Serati se rappela la promesse de Karnak : il trouverait bien une solution. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? À ce rythme, on va mourir à gagner du temps !
***
L’épée levée, Varos déplaça lentement ses orteils. Au même moment, Emil se décala légèrement. Chacun effectuait de petits ajustements pour obtenir la position la plus avantageuse.
Après avoir essayé encore quelques fois, Varos renonça à prendre l’avantage sur le plan du placement. Ça ne marchera pas.
Impossible de se rapprocher instantanément en partant d’un angle favorable. Il leur faudrait prendre leur temps et combattre avec calme. Mais désormais, ils n’en avaient plus le loisir.
Comme toujours, Varos demanda son avis à Karnak.
— Qu’est-ce qu’on fait, Jeune maître ?
Contrairement à son habitude, Karnak ne répondit pas.
— Jeune maître ?
Soudain, Karnak prit la parole à voix haute. « Je vois. »
Il haussa les épaules de façon théâtrale et écarta largement les bras. « Je suppose que je dois admettre que les choses ne se passent pas comme prévu. »
Il s’était attendu à trouver Emil Strauss au site de scellement, tandis que Batalok, Diogres Kolon et Giyen Ren bloqueraient la progression de son groupe. Il s’était trompé. C’était Emil Strauss qui avait barré la route au groupe de Karnak.
Il révisa donc ses hypothèses : Batalok, et non Emil, attendrait au site de scellement. C’était pour cette raison qu’ils devaient gagner du temps, afin de localiser Batalok avec certitude. C’était nécessaire pour exécuter le plan qu’il avait préparé.
Mais cette hypothèse aussi s’était révélée fausse. « Pas étonnant qu’on n’ait pas trouvé Batalok, malgré toutes nos recherches. »
Bien sûr qu’ils ne l’avaient pas trouvé. Batalok n’avait jamais été au site de scellement.
Karnak laissa échapper un rire sans joie. « Quand on vit assez longtemps, on finit vraiment par tout voir. »
Et son rire était sincère, sans le moindre doute. « Même quand les choses ne se passent pas comme je l’avais prévu, on dirait qu’elles peuvent quand même tourner à mon avantage. »
Le regard d’Emil vacilla un instant. Est-ce qu’il bluffe ?
C’était possible. Les nécromanciens étaient par nature passés maîtres dans l’art du bluff. Pourtant, l’expression de Karnak était trop singulière pour que ce soit le cas. Ce n’était certainement pas la réaction de quelqu’un pris au dépourvu.
Qu’est-ce qu’il nous cache ?
Soudain, Karnak lui envoya un message télépathique.
— Varos.
— Oui ?
— Retiens-le !
— Compris !
Il ne savait pas ce qui se passait, mais l’ordre était donné. Le rôle de Varos était donc clair. Ne pas réfléchir. Se contenter d’obéir à la lettre.
Poussant un cri acéré, il frappa le sol du pied. La Lame du Renversement traça un arc éclatant, répandant sa lumière dans les airs. Emil réagit aussitôt. Le Pouvoir divin de Tesranach, converti en force martiale, heurta l’attaque de Varos.
Varos fut repoussé. L’écart entre leurs auras venait de la présence de la Grâce. Même s’il dévia le coup autant qu’il le pouvait, il ne parvint pas à garder l’équilibre. Mais il ne tomba pas non plus. Il pivota dans les airs pour retrouver sa posture au moment d’atterrir, puis repartit aussitôt à la charge.
Dès le départ, il cherchait moins à attaquer qu’à se défendre et à esquiver. Ses coups rapides et mesurés entretenaient une pression constante. Ainsi, même dépassé en puissance, il ne laisserait aucune ouverture. Bien sûr, cela signifiait aussi qu’il ne pourrait porter aucun coup décisif.
Emil fronça les sourcils, perplexe. Il essaie encore de gagner du temps ?
À cet instant, Karnak écarta largement les bras et afficha un sourire rusé. « Opération panier-cadeau, en avant ! »
***
Des mains du jeune homme aux cheveux noirs jaillit une obscurité qui déchira l’espace. Les ombres rassemblées ouvrirent une faille d’un noir absolu.
L’expression d’Emil se crispa légèrement. Ce serait…
Il n’avait certes pas reçu toute la sagesse de la mort, mais cela ne signifiait pas qu’il ignorait les rudiments de la nécromancie. Dès qu’il le vit, il comprit de quoi il s’agissait. Un espace du Vide ?
C’était une sorte de sous-espace de stockage utilisé par les nécromanciens. Mais pourquoi l’ouvrir dans une situation pareille ? Il va sortir un artefact maudit ?
Sa supposition n’était pas tout à fait fausse. L’objet était bel et bien maudit, et c’était bien un artefact. Seulement, il défiait le bon sens.
Un tas d’ossements dégringola de l’espace du Vide dans un fracas, comme des restes jetés hors d’un abattoir. Les innombrables os se mirent à bouger d’eux-mêmes pour s’assembler. Têtes, bras, jambes, côtes, fémurs et colonnes vertébrales s’emboîtèrent les uns après les autres, jusqu’à ce que quatre squelettes se dressent.
Des robes noires en lambeaux recouvraient les squelettes qui se relevaient, et une lueur fantomatique bleue se mit à vaciller dans les orbites vides de leurs crânes.
« Roh, j’ai mal aux articulations… »
« Alors, on peut enfin sortir de là ? »
« Mais où est-ce qu’on a atterri, au juste ? »
Ces présences leur étaient familières : Demphis, Maloka, Kalaf et Tirafar. Autrefois gouverneurs de l’Empire de Necropia, ils avaient été ressuscités par Karnak et étaient devenus les Quatre Anciens de l’Ordre du Crépuscule.
Les yeux d’Emil Strauss s’emplirent de stupeur. « Des archiliches ?! »