Chapitre 364
Une fois le décret impérial obtenu, Karnak convoqua aussitôt un conseil avec les chefs de l’armée impériale.
Sir Chaplin, le commandant des Chevaliers impériaux, le général Levelt de la quatrième légion, le général Hendrik de la cinquième légion, l’archevêque Jotun de l’Ordre de Katera, représentant l’Église des Sept Déesses, ainsi que Baykel, mage en chef et membre de la Tour de l’Aube, se réunirent au même endroit.
« Comme je vous l’ai déjà expliqué, notre objectif ultime est de faire exploser l’Ombre du Destin gardée par les cultistes. » Mais ce n’était pas là le seul but de leur offensive sur Théa Krahan. « Chasser les cultistes et reprendre la capitale ainsi que le palais impérial compte également parmi nos objectifs, sans aucun doute. »
Il ne s’agissait pas de donner la priorité à l’un plutôt qu’à l’autre. Les deux devaient être clairement définis comme des objectifs.
« Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons les forcer à choisir. » Les cultistes se doutaient déjà que le groupe de Karnak en avait après l’Ombre du Destin. Ils en tiendraient compte même lorsque l’Empire lancerait sa contre-attaque. « Cela affaiblira la défense générale de la capitale et, dans cette brèche, nous frapperons avec décision pour anéantir leurs forces. »
Bien sûr, il existait aussi une possibilité tout à fait réelle : qu’un roi martial ou un archimage intervienne en personne. Dans ce cas, le groupe de Karnak s’infiltrerait dans le sanctuaire central et s’en prendrait directement à l’Ombre du Destin.
Du point de vue du Culte du Dieu noir, la chute de la capitale ou la percée de la ligne de défense autour de l’Ombre du Destin seraient tout aussi désastreuses.
« Le véritable objectif de cette opération, c’est de les contraindre à maintenir cet équilibre précaire. »
Pour y parvenir, ils devraient se coordonner avec l’Église du Crépuscule, qui agissait dans le secret au sein de l’Empire.
La mention de cette organisation fit sortir l’archevêque Jotun de ses gonds. « L’Église du Crépuscule ? Ne sont-ils pas des pratiquants maléfiques de la nécromancie ? »
À ses yeux, le Culte du Dieu noir et l’Église du Crépuscule n’étaient que deux bandes de scélérats hérétiques. À l’inverse, Sir Chaplin, les commandants des légions et le mage Baykel semblaient juger l’idée acceptable.
« Je vois. »
« Avoir des alliés à l’intérieur nous faciliterait certainement la tâche. »
Ils acquiescèrent, puis jetèrent un rapide coup d’œil à l’archevêque Jotun. « Bien sûr, cela ne signifie pas que nous reconnaissons l’Église du Crépuscule, vous comprenez. »
L’ennemi de son ennemi était par nature un allié. L’armée impériale combattait le Culte du Dieu noir depuis le début. Il n’était pas inconcevable qu’elle s’allie à l’Église du Crépuscule, surtout dans les circonstances présentes.
Ils ne pouvaient simplement pas le dire ouvertement sous l’œil vigilant de l’Église des Sept Déesses, mais, en vérité, ils n’éprouvaient plus guère de réticence.
Karnak entreprit alors de raisonner doucement l’archevêque. « Pour l’Empire, le plus grand ennemi, à l’heure actuelle, c’est le Dieu Noir et ses sbires, pas la nécromancie elle-même. »
Il ne prit pas la peine de révéler qu’il était à la tête de l’Église du Crépuscule. En tant que Mage pourfendeur du Mal, il soulignait simplement qu’il était nécessaire de faire front commun avec elle.
« Punir les hérétiques, ce sera pour après avoir assuré la sécurité de l’Empire, n’est-ce pas ? »
Il ramena une fois de plus la discussion au destin de l’Empire. Même l’archevêque ne pouvait s’y opposer avec obstination. « C’est vrai… »
Finalement, l’Église des Sept Déesses ayant donné son accord, Karnak aborda le sujet principal. « Alors, avec la coopération de l’Église du Crépuscule, commençons à préparer la campagne pour reprendre la capitale. »
***
D’innombrables soldats impériaux s’étaient rassemblés au Fort Harlan. Parmi eux se trouvaient plusieurs visages familiers au groupe de Karnak. Les forces occidentales de la Brigade de Purification en faisaient partie.
« Cela faisait longtemps, seigneur Karnak ! »
« Vous avez accompli tant de choses depuis notre dernière rencontre ! »
Stronoff et Leocolt accueillirent chaleureusement le groupe de Karnak.
Ils faisaient partie de la Brigade de Purification et avaient combattu aux côtés de Karnak lors de ce qu’on avait appelé l’incident de la Vieille Sorcière. Tous étaient ravis de le retrouver et observaient ses compagnons avec curiosité.
« Votre groupe est devenu plutôt… singulier, à ce que je vois. »
« Il l’était déjà, mais tout de même. »
Déjà, ils avaient trouvé étrange qu’il voyage avec une enfant comme Lapicel. Mais à présent, il y avait parmi eux un garçon encore plus jeune que Lapicel à l’époque, qui tenait en plus un chat blanc dans ses bras. Ils n’arrivaient pas à imaginer les circonstances qui avaient pu donner naissance à un groupe pareil.
« Miaou ! »
Ils furent agréablement surpris de voir à quel point Lapicel avait grandi. « Mademoiselle Lapicel est devenue une si belle jeune femme. »
« Mais cette personne, là… »
Tous deux observèrent la beauté aux cheveux roux, l’air incertain.
« Serait-ce… Serati ? »
Ce n’était pas comme s’ils voyaient Serati pour la première fois. Karnak et elle se demandèrent donc pourquoi ils réagissaient ainsi, mais il y avait une raison.
« Vous êtes devenue si belle que nous vous avons à peine reconnue. »
Serati et Karnak se figèrent.
« Moi ? »
« Elle a toujours été belle, non ? Pourquoi tu as l’air surpris ? »
« Eh bien, oui, mais… » Comme il était quelque peu déplacé pour un chevalier de commenter l’apparence d’une dame, Leocolt s’interrompit. « C’est simplement que l’aura qui vous entoure a beaucoup changé. »
Après avoir échangé quelques salutations, les deux hommes s’en allèrent. Serati se tourna alors vers ses compagnons, perplexe. « Est-ce que j’ai vraiment tant changé que ça ? »
Karnak et Varos penchèrent la tête.
« Comment veux-tu que je le sache ? Je te vois tous les jours. »
« Pareil pour moi. »
Tous deux étaient bien plus doués pour reconnaître la forme d’un crâne que les traits d’un visage humain ; leurs réactions restèrent donc vagues. Même Leven, qui était un homme, ne remarquait pas ce genre de changement et, bien que Lapicel fût une femme, elle ne fut d’aucune aide sur ce point.
« Tu as toujours été belle, grande sœur ! »
« M-merci, mon grand. »
Drel, Milia et Dios étaient arrivés trop tard pour avoir connu Serati avant.
Karnak haussa les épaules. « Peut-être que ton maquillage est particulièrement réussi aujourd’hui. »
« Tu me prends vraiment pour le genre de femme à me maquiller ? Je ne vis que par mon épée. »
« C’est vrai. »
Ils s’apprêtaient à en rire comme d’une plaisanterie, quand Milia prit soudain la parole, l’air grave. « Ce n’est pas étrange d’avoir l’air parfaitement maquillée sans avoir mis le moindre fard ? »
« Maintenant que tu le dis… »
Karnak s’interrompit, se remémorant sa première rencontre avec Serati. Quand il l’avait rencontrée dans la Ville de Derath, elle était déjà assez célèbre. C’était une beauté et, de surcroît, membre des utilisateurs d’aura.
On la trouvait effectivement belle, mais la réaction tenait plutôt à la surprise de voir une femme aussi jeune et jolie se montrer si puissante. Ces derniers temps, en revanche, où qu’ils aillent, les gens admiraient ouvertement la beauté de Serati pour elle-même.
Il se passe vraiment quelque chose ?
À bien y réfléchir, il y avait eu cette fois où Serati lui avait demandé des conseils de soin pour la peau et où il lui avait lancé, presque machinalement, un sort réservé à ses vassaux.
— Mais ça ne devrait pas être aussi efficace…
À proximité, Leven et Milia lui lancèrent un regard noir.
— Qu’est-ce que tu as fait, là ?
— Alors pourquoi tu ne l’as pas fait pour nous ?
— Vous ne me l’avez jamais demandé, non ?
— Eh bien, on te le demande maintenant !
Milia, surtout, était au désespoir.
— Tu pourrais aussi faire disparaître mes taches de rousseur ?!
— Je n’ai jamais ressenti le besoin de faire ça, alors comment veux-tu que je sache ?
Quoi qu’il en soit, que la beauté de Serati se fût épanouie ou non n’avait pas grande importance pour le moment. Karnak poursuivit son chemin et mit ses plans à exécution, sans relâche. Il traça l’itinéraire de la marche sur la capitale, en fixa le calendrier, élabora des stratégies et des tactiques, puis en discuta avec tout le monde.
Il travaillait avec tant d’application que même Varos en fut un peu surpris. « Qu’est-ce qui te prend ? Tu n’as jamais été du genre à te donner autant de mal. »
« Tu crois que je fais ça par envie ? »
Si leurs ennemis n’avaient été que de simples conquérants ou une force maléfique de plus cherchant à dominer le monde, il aurait cessé de s’en soucier depuis longtemps. Un monde gouverné par eux serait sans doute devenu un enfer pour les faibles, mais pour quelqu’un d’aussi puissant que Karnak, vivre n’en aurait pas été particulièrement difficile.
Mais cette fois, c’était différent. Que signifiait réellement la descente de Tesranach ? Quelqu’un comme l’ancien moi apparaîtra et fera exactement ce que je faisais autrefois.
Son désespoir ne venait pas d’un quelconque sens noble du devoir.
Non. Je ne peux pas laisser quelqu’un d’autre s’en charger. C’est à moi de régler ça.
***
L’armée impériale avait été reconstituée au Fort Harlan, à l’ouest. Les quatrième et cinquième légions impériales, ou du moins ce qu’il en restait, s’étaient regroupées avec d’autres rescapés pour former une nouvelle légion. Celle-ci reprit le nom de la première légion, aujourd’hui disparue, et comptait huit mille hommes.
Les mages impériaux survivants avaient eux aussi uni leurs forces. Tous les membres des tours de magie impériales n’avaient pas trahi l’empereur. Nombre de rescapés s’étaient alliés à la Tour de l’Aube pour reconstituer un corps de mages impériaux fort de cinq cents membres.
Les Chevaliers impériaux s’étaient également reformés et comptaient désormais près de trois cents hommes. Parmi eux figuraient les Chevaliers de Kretas qui n’avaient pas trahi, ainsi que des chevaliers issus des familles nobles de tout l’Empire. Tous s’étaient ralliés sous la bannière impériale et, sous le commandement de Sir Chaplin, avaient formé un nouvel ordre de chevalerie impérial. En outre, les prêtres de l’Église des Sept Déesses étaient environ huit cents.
« Voilà les forces actuelles de la nouvelle armée impériale. » Giyen Ren désigna la carte et s’adressa à un homme d’une cinquantaine d’années. « Qu’allons-nous faire, maître Diogres ? »
Diogres Kolon examina le Fort Harlan indiqué sur la carte, puis lui retourna sa question. « Sir Beltia et lady Valeria se trouvaient près de cette région, n’est-ce pas ? Devrait-on les envoyer en premier pour évaluer les forces ennemies ? »
Un jeune homme secoua la tête. « À eux seuls, ils ne suffiront pas. »
C’était Emil Strauss, l’incarnation de Tesranach. « Ils ont le Mage pourfendeur du Mal avec eux. »
Le Culte du Dieu noir savait déjà que le groupe de Karnak s’était rallié à l’empereur. Pour une raison inconnue, Karnak n’avait pas pris la peine de dissimuler son identité aux autres.
Giyen Ren et Diogres acquiescèrent.
« C’est un adversaire coriace. »
« Son groupe aussi. »
« Ils se feraient battre l’un après l’autre. »
Un instant, ils envisagèrent de faire venir les deux papes déchus du sud, mais renoncèrent vite à cette idée. Même en le faisant, leurs chances ne s’amélioreraient pas vraiment.
Diogres donna son avis. « Il vaudrait peut-être mieux les faire venir dans la capitale. »
« Cela ne ferait que trop retarder les choses. »
Beltia et les trois papes déchus s’employaient actuellement à semer le chaos dans tout l’Empire afin d’affaiblir la foi en les Sept Déesses. S’ils étaient rappelés dans la capitale, qui poursuivrait le massacre du clergé ?
« À vrai dire, nous n’avons pas besoin d’en débattre aussi longuement. » Emil haussa les épaules. « Les forces actuellement présentes dans la capitale suffisent amplement à affronter l’armée impériale. »
Si la présence de Karnak les rendait si méfiants, c’était bien sûr parce qu’elle les inquiétait. Ils devinaient déjà ce qu’il cherchait à faire.
Giyen Ren claqua la langue. « Il compte faire exploser l’Ombre du Destin et la répandre partout. »
Mais cela n’arriverait que si Karnak était réellement prêt à transformer l’Empire en enfer.
« Pourrait-il vraiment se montrer aussi impitoyable ? »
« Ce ne serait pas une décision facile pour quelqu’un connu sous le nom de Mage pourfendeur du Mal… »
Emil laissa échapper un petit rire. Les deux hommes le regardèrent, perplexes.
« Hmm ? »
« Pourquoi ris-tu ? »
« N’y faites pas attention. » D’un geste désinvolte de la main, Emil Strauss leva l’index droit. Une faible lueur tournoya au bout de son doigt. C’était la Grâce de Tesranach. « Notre foi est encore en train de se bâtir. Il faut que le chaos s’aggrave. »
Il ne pouvait donc pas se permettre de faire venir des forces extérieures dans la capitale. Il parvint à une conclusion. « Le mieux est de renforcer les défenses autour de la capitale. »
Si le Culte du Dieu noir et l’armée impériale poursuivaient une guerre d’usure autour de la capitale tandis que la foi en l’Église des Sept Déesses continuait de s’éroder dans tout le pays…
Tesranach finirait par descendre.
« C’est une bataille que nous gagnerons en gagnant du temps. »
***
Karnak était lui aussi arrivé à une conclusion proche de celle d’Emil Strauss. Ils devaient reprendre la capitale aussi vite que possible. Plus ils laisseraient traîner les choses, plus le risque de voir Tesranach descendre serait grand.
Mais l’ennemi le savait aussi et ferait tout pour gagner du temps. Alors, que devaient-ils faire ?
« Gagnons du temps. »
Serati le regarda, déconcertée. « Tu viens de dire que plus ça traînerait, plus la situation tournerait mal pour nous, non ? »
« À proprement parler, ce n’est pas tout à fait exact. » Il n’avait jamais dit que cela les désavantagerait. Il avait seulement dit que la situation deviendrait dangereuse. « Il y a une différence entre devenir dangereux et devenir désavantageux. »