Chapitre 363
La ville de Kallat était la plus grande cité de l’ouest de l’Empire de Lacania. Bien que les flammes de la guerre eussent embrasé l’Empire de toutes parts, la ville tenait toujours bon. Les révoltes des cultistes avaient éclaté à l’est, au sud et au nord, tandis que l’ouest était resté calme.
Contrairement aux autres régions, le Culte du Dieu Noir avait relativement peu d’influence dans les territoires occidentaux.
C’était grâce aux efforts de l’Ordre de Saisha, dans le comté de Grental, et de la Brigade de Purification de l’ouest. Ils avaient traqué et puni le comte Hudel, chef des cultistes opérant dans l’ouest, ainsi que ses partisans. Par la suite, ils avaient continué à débusquer les cultistes. Résultat : l’influence du Culte y avait considérablement diminué par rapport au reste du pays.
Une autre raison expliquait cette faible influence. À une époque, les cultistes opérant dans l’ouest avaient distribué des stupéfiants.
Le Culte du Dieu Noir interdisait désormais strictement les stupéfiants, mais, à ses débuts, alors que sa doctrine n’était pas encore fermement établie, nombreux étaient ceux qui prônaient l’expansion de son influence par tous les moyens. Les cultistes de l’ouest de l’Empire avaient adopté cette approche, allant jusqu’à justifier la consommation de drogues en leur accolant des interprétations doctrinales.
Au début, cela avait effectivement facilité les choses. Ils avaient attiré de nouveaux fidèles sans grand effort. Mais, avec le temps, les effets secondaires des drogues avaient commencé à se manifester, et le rejet du Culte du Dieu Noir n’avait fait que s’accentuer.
Le peuple les ayant rejetés, l’influence du Culte n’avait pu s’étendre davantage, ce qui avait permis aux régions occidentales de l’Empire de rester relativement à l’abri, contrairement au reste du pays. Autrement dit, il n’existait pas de meilleur refuge pour Gottfried II, qui avait perdu Théa Krahan.
L’empereur s’était enfui au fort Harlan, situé près de la ville de Kallat, et en avait fait sa base pour rassembler les forces impériales dispersées. Avec le renfort de l’Église des Sept Déesses et de la Brigade de Purification, il était parvenu à reconstituer une armée conséquente.
Pourtant, l’empereur était toujours en proie à une profonde tristesse.
« Pourquoi… ? » Il avait beau gérer les affaires au mieux, l’avenir lui paraissait incertain. « Pourquoi tout cela m’arrive-t-il ? »
Jusque-là, il avait cru avoir suffisamment bien régné en empereur. Il était fier d’avoir gouverné l’Empire comme il se devait. Il ne s’était jamais vautré dans la décadence ni désintéressé des affaires de l’État, et n’avait pas non plus régné en tyran.
Il n’avait pas davantage cédé à un idéalisme naïf. Il avait habilement tiré parti des luttes de pouvoir entre les nobles pour renforcer peu à peu l’autorité impériale. Et pourtant, sans même s’en rendre compte, il était devenu un fugitif sans foyer, chassé de ses propres terres.
La situation était si incompréhensible qu’il n’arrivait même pas à se sentir trahi par Diogres. C’est alors qu’un homme en robe vint trouver l’empereur.
« Votre Majesté. »
C’était l’un des mages de la Tour de l’Aube. Lorsque les forces cultistes de Giyen Ren avaient atteint la capitale, la Tour Magique impériale et les Chevaliers de Kretas avaient presque aussitôt trahi l’Empire. C’était l’une des raisons pour lesquelles l’empereur avait dû fuir au lieu de défendre la capitale.
Par une ironie du sort, les mages de la Tour de l’Aube avaient risqué leur vie pour sauver l’empereur. Ainsi, malgré la trahison de Diogres, ils étaient les seuls en qui il pouvait avoir confiance.
« Qu’y a-t-il ? »
Le mage hésita un instant, puis prit la parole avec prudence. « Un message est arrivé de Diogres Kolon. »
L’empereur eut un rire amer. Un message, en un moment pareil ? Il répondit d’un ton sarcastique : « Quoi ? Il se rend et offre sa tête ? »
Le mage prit une lettre dans sa robe, l’air encore plus perplexe. « Eh bien… c’est assez étrange. »
Une faible lueur filtrait du sceau magique apposé sur la lettre. Le mage poursuivit : « Elle porte le sceau de preuve du maître de la Tour de l’Aube. »
L’empereur plissa les yeux. Il se souvenait de ce symbole. « Il nous a trahis et nous envoie maintenant la preuve de la Tour de l’Aube ? Qu’est-ce que cela signifie ? »
« Je l’ignore, Votre Majesté. » Le mage demanda prudemment : « Je sais que c’est présomptueux de ma part, mais puis-je d’abord en examiner le contenu ? »
La lettre était imprégnée de la magie d’un traître ; on ne pouvait pas la remettre à l’empereur sans prendre de précautions. Elle pouvait dissimuler des pièges ou des malédictions.
« Allez-y. »
Le mage brisa le sceau et lut la lettre. Lorsqu’il eut terminé, l’empereur le pressa : « Alors, maintenant que vous l’avez examinée, dites-moi ce qu’elle raconte. »
« C’est ambigu, Votre Majesté », répondit le mage.
« Ambigu ? »
Le mage lui tendit la lettre, l’air embarrassé. « Je pense qu’il vaudrait mieux que vous la lisiez vous-même, Votre Majesté. Elle ne présente aucun danger. »
L’empereur prit la lettre et ne tarda pas à afficher la même expression que le mage. « En effet… c’est ambigu. »
***
Dépouillée des formules de politesse superflues qu’exigeait l’étiquette du palais, la lettre envoyée à l’empereur contenait le message suivant.
Le Diogres Kolon devenu cultiste était un imposteur, et le véritable Diogres, ayant perdu ses pouvoirs, se cachait actuellement sous la protection de Karnak Zestrad, le Mage pourfendeur du Mal. Il ne pouvait révéler tous les détails dans sa lettre et demandait à rencontrer l’empereur en personne, en compagnie du Mage pourfendeur du Mal.
« Croyez-vous vraiment que Sa Majesté accordera foi à cela ? » Diogres gardait un air dubitatif. « À sa place, je me méfierais. »
Pour éliminer l’empereur, rien n’était plus simple que de l’assassiner. Desteran ne s’était-il pas lui aussi méfié de l’enfant Diogres, pour à peu près les mêmes raisons ?
« Il faudra bien que l’empereur y croie. » Karnak hocha la tête. « Parce qu’il y a plus d’une condition à remplir. »
Si Diogres avait envoyé seul la preuve du maître de la Tour de l’Aube en affirmant : « C’est moi, le vrai », cela n’aurait guère été convaincant. De même, si Karnak s’était présenté seul devant l’empereur, le résultat aurait été identique. Son titre de Mage pourfendeur du Mal aurait certes empêché qu’on le prenne pour un cultiste, mais, au mieux, on l’aurait considéré comme un pion de plus à utiliser.
C’était pourquoi Karnak avait toujours cherché à rencontrer l’empereur par l’intermédiaire de Diogres. Lui seul pouvait ainsi exercer une influence véritable. Chacun d’eux, pris séparément, ne remplissait pas tout à fait les conditions nécessaires…
« Mais une fois ces deux conditions réunies, l’empereur aura suffisamment de raisons d’envisager de vérifier leurs dires. »
La renommée du Mage pourfendeur du Mal garantirait l’authenticité de Diogres, et l’influence de ce dernier donnerait à Karnak l’audience qu’il souhaitait.
« Ce n’est qu’un espoir, bien sûr. » Karnak eut un petit rire en parlant. L’empereur pouvait toujours décider de leur envoyer des soldats pour les arrêter sur-le-champ, en les traitant d’espions cultistes.
« Dans le pire des cas, il faudra nous battre contre l’armée impériale ? » Serati jeta un coup d’œil par la fenêtre, scrutant les rues et préparant une voie de fuite au cas où ce scénario se produirait vraiment.
Le groupe de Karnak logeait dans une maison ordinaire à la périphérie du fort Harlan. Les auberges habituelles n’étant pas ouvertes, ils avaient payé un bon supplément pour y séjourner temporairement, le temps d’entrer en contact avec l’empereur.
« Si on en arrive là, il faudra trouver une autre solution. Nous ne pouvons pas nous laisser capturer si facilement. » Pourtant, Karnak affichait toujours un air assuré. « À vrai dire, c’est l’explication qui correspond le mieux à la situation actuelle, non ? »
Ils sauraient bientôt si l’empereur y croirait ou non.
Serati poursuivit : « Pendant un instant, j’ai cru que tu allais convaincre l’empereur à ta manière, Lord Karnak. »
« Ce n’est pas nécessaire dans cette situation. » Si l’empereur ne faisait pas confiance à Karnak, il ne les recevrait pas. Il n’aurait donc pas l’occasion de le convaincre.
« Si l’empereur accepte de nous rencontrer, cela voudra dire qu’il aura choisi de nous faire confiance. Il n’y aura pas besoin de le convaincre. »
Ils attendirent encore une demi-journée. Enfin, un messager royal vint à leur rencontre. « Êtes-vous Lord Karnak ? »
« C’est bien moi. »
D’ordinaire, le messager aurait transmis la convocation de l’empereur en l’ornant de bien d’autres titres, le proclamant Gardien de l’Empire, Souverain du Continent, Protecteur de l’Humanité, le grand empereur Gottfried, et ainsi de suite.
Mais vu les circonstances, il se contenta d’un message bref. « Sa Majesté souhaite vous voir. »
***
Tous les compagnons de Karnak ne furent pas autorisés à assister à l’audience. Comme ils étaient tous de puissants utilisateurs d’aura, il aurait été trop dangereux de les laisser entrer, même si leurs soupçons s’étaient dissipés. Seuls Karnak, le Mage pourfendeur du Mal, et Diogres — désormais un jeune garçon — furent autorisés à entrer.
La résidence de Gottfried II se trouvait dans la partie la plus reculée du fort Harlan. Ce ne fut qu’après plusieurs fouilles qu’on les conduisit enfin dans le bureau de l’empereur.
Lorsque les portes s’ouvrirent, ils découvrirent Gottfried II, qui attendait aux côtés d’un homme robuste d’une quarantaine d’années, enveloppé de l’aura d’un Chevalier aguerri. C’était Sir Chaplin, le commandant des Chevaliers impériaux, et le plus puissant utilisateur d’aura encore aux côtés de l’empereur : un Chevalier d’argent.
Il restait sur ses gardes, et son attitude montrait clairement qu’il ne faisait pas encore entièrement confiance à Karnak et à Diogres. Vu tout ce qui s’était passé, c’était compréhensible.
Karnak fut le premier à s’incliner pour le saluer. « Karnak Zestrad, du royaume d’Eustil, présente ses respects au souverain de l’Empire. »
L’empereur l’accueillit d’un rire bourru. « Pourquoi m’avoir cherché maintenant ? »
« Pourquoi un simple vagabond oserait-il rechercher Sa Majesté sans raison ? »
« Si le Mage pourfendeur du Mal affirme être venu me trouver, qui suis-je pour le repousser ? » L’attitude de l’empereur était étonnamment chaleureuse, ce qui prit Karnak au dépourvu. « Il arrive souvent qu’on ne voie pas ces choses-là soi-même. »
Avec un sourire entendu, l’empereur tourna son regard vers le jeune garçon aux cheveux bleu sombre, l’air intrigué. « Alors, vous êtes vraiment maître Diogres ? »
« C’est bien moi, Votre Majesté. »
« J’avais entendu dire que vous étiez redevenu un enfant, mais… » L’empereur observa Diogres de haut en bas, puis prit un air étrange. « Je ne m’attendais pas à ce que vous soyez devenu une petite fille. »
« Je suis un garçon ! »
« Vous êtes beaucoup trop joli pour ça, on dirait. »
« C’est seulement parce que je n’ai pas encore grandi que j’ai cette apparence ! »
Même sa moue boudeuse et sa réplique sèche, les joues rouges, lui donnaient l’air d’une fille, mais ils laissèrent passer.
Se tournant de nouveau vers Karnak, l’empereur demanda : « Si vous êtes venu me trouver, c’est que vous avez un plan pour faire face à cette calamité ? »
« C’est exact, Votre Majesté. » Il avait bel et bien un plan. « À condition que Votre Majesté me donne son accord. »
***
Karnak informa également l’empereur de l’existence de Tesranach. Bien entendu, il ne lui révéla que ce qu’il avait déjà raconté à Desteran, en prenant soin de taire sa propre histoire, mais cela suffisait à faire comprendre la gravité de la situation.
« Ainsi, le Diogres de l’autre côté est lui aussi maître Diogres ? »
« C’est exact. »
« Et Elezar et Dreltein n’ont en vérité jamais trahi l’Empire ? » L’empereur eut un rire sans joie. « On dit que la nécromancie fait voler en éclats le bon sens. Ce doit être ce qu’on veut dire. »
Pourtant, cette histoire tenait debout. Les rouages d’informations éparses, qui grinçaient jusque-là sans s’emboîter, commencèrent enfin à s’engrener et à tourner. Au même moment, l’empereur comprit quelque chose. « Alors, vous me dites que l’Empire n’a aucune chance de l’emporter ? »
La plupart des rois martiaux et des archimages avaient été capturés par l’autre camp, les elfes et les dragons les avaient également rejoints, et le dieu de la Mort était sur le point de descendre en ce monde.
Que pouvaient-ils bien faire, dans ces conditions ? Karnak était d’accord. Anéantir les cultistes et rétablir la paix dans le monde ? Ce n’était qu’un rêve. Dans les circonstances actuelles, c’était impossible.
« Mais nous pouvons empêcher Tesranach de descendre. »
Si les cultistes étaient restés dans la capitale, c’était pour se servir de l’Ombre du Destin qui s’y trouvait afin d’invoquer leur dieu. À l’inverse, s’ils parvenaient à empêcher cela, ils pourraient surmonter la crise immédiate.
« Je compte faire exploser l’Ombre du Destin d’un seul coup et la répandre sur tout le continent », déclara Karnak.
À ces mots, Sir Chaplin, qui observait silencieusement la scène, blêmit à vue d’œil. « Vous comptez transformer tout l’Empire en enfer ?! »
« Je dis qu’il faut le transformer en un enfer que nous pouvons maîtriser. » Karnak poursuivit aussitôt : « Avant qu’il ne devienne un enfer que nous ne pourrons plus contrôler. »
L’empereur hocha lentement la tête. « Je comprends mieux pourquoi vous n’êtes pas venu me trouver tout de suite. »
Si Karnak avait avancé pareille folie de son propre chef, l’empereur ne l’aurait jamais acceptée. Il parlait de tout le continent, mais, vu l’emplacement de Théa Krahan, les dégâts auraient en réalité touché surtout l’Empire. Les Sept Royaumes et les territoires des elfes auraient peu souffert.
Comme Karnak venait de l’Alliance des Sept Royaumes, l’empereur avait toutes les raisons de douter de sa sincérité. Mais Diogres était à ses côtés, et cela changeait tout. De plus, il ne leur restait aucune autre option.
« Je vous y autorise, Karnak Zestrad. » Gottfried II sortit un sceau impérial préparé à l’avance et déclara solennellement : « Agissez comme bon vous semble pour abattre ces forces maléfiques. Tel est l’ordre de l’Empire. »
Karnak s’inclina profondément en recevant le sceau. « Oui, Votre Majesté. »