Chapitre 360
Dans l’une des planques de l’Église du Crépuscule, au cœur de la capitale, se dressait une petite maison de bois. Dans la cuisine, un garçon aux cheveux bleu nuit en bataille engloutissait à toute vitesse un ragoût de porc préparé à la hâte. « Mmm, c’est bon. Vous n’auriez pas de vin ? »
Le cuisinier, qu’on avait tiré de son lit en pleine nuit pour préparer le repas, lui répondit sèchement : « Quelle idée de réclamer de l’alcool quand on est mineur ? »
« Franchement, pour des criminels, vous êtes pointilleux sur les choses les plus bizarres », répliqua le garçon.
« Nous ne sommes plus un syndicat du crime. Nous sommes de fidèles serviteurs de dame Serakal, et nous vivons dans le crépuscule. »
À en juger par le ton du cuisinier d’âge mûr, il semblait être du même genre que Desteran. Un autre fanatique. Renonçant au vin, le garçon, Diogres Kolon, déchira des morceaux de pain et les enfourna dans sa bouche.
De l’autre côté de la cuisine, le groupe de Karnak observait la scène, médusé. Un grand archimage, dépouillé de tous ses puissants pouvoirs, avait été réduit à l’état d’enfant…
Leven eut un rire amer. « Pourquoi ai-je l’impression d’avoir déjà vécu ça ? »
Lorsqu’ils s’étaient rencontrés pour la première fois, Diogres avait déjà été scellé et réduit au niveau d’un magicien du quatrième cercle. Mais à présent, il n’avait même plus ce niveau de pouvoir. Varos et Serati claquèrent la langue.
« Cet homme a vraiment une vie difficile. »
« C’est le moins qu’on puisse dire. »
Drel, en particulier, semblait le plus mal à l’aise. Le Diogres que je connaissais était un archimage légendaire…
Dix ans plus tôt, pour Dreltein, Diogres Kolon avait été une existence lointaine et inaccessible. Ce n’était qu’après avoir atteint le royaume du roi martial que Drel avait pu se tenir sur un pied d’égalité avec lui. La scène à laquelle il assistait à présent avait quelque chose d’irréel.
Diogres, pour sa part, se moquait de la façon dont les autres le regardaient. Il continuait de manger avec avidité, tout entier occupé à se remplir l’estomac.
Lapicel, qui l’observait à côté de lui, prit la parole, inquiète : « Tu pourrais… manger un peu moins vite ? Tu vas avoir mal au ventre… »
Elle s’interrompit, sans savoir s’il valait mieux le vouvoyer ou le tutoyer. Après tout, même s’il avait l’apparence d’un enfant, il restait Diogres Kolon à l’intérieur.
« Ça va, je peux manger autant. » Malgré son apparence d’enfant, Diogres répondit comme un vieillard, puis lança un regard noir à Desteran. « Tu aurais dû me nourrir dès le début. »
Desteran, l’air offensé, riposta : « Qu’est-ce que j’étais censé faire ? Quand un gamin sorti de nulle part prétend être l’archimage, qui pourrait le croire ? »
« Je ne t’ai pas apporté de preuves ? »
« Et ces prétendues preuves, c’était juste le récit des événements qu’on avait vécus ensemble, non ? »
Avant l’apparition du Culte du Dieu noir, ils avaient été ennemis. Il était donc naturel qu’ils ne se connaissent pas assez bien pour pouvoir prouver leur identité l’un à l’autre.
Ce n’est qu’après que Desteran eut sauvé Diogres et qu’ils se furent enfuis ensemble qu’ils apprirent à mieux se connaître. Mais les événements de cette époque étaient également connus du Culte du Dieu noir.
« Évidemment que j’allais soupçonner une machination du culte. »
« Tu aurais pu venir me voir toi-même, ne serait-ce qu’une fois. »
« Je t’ai dit que je n’en avais pas la possibilité. »
Desteran était déjà une épine de taille dans le pied du Culte du Dieu noir. Il ne cessait de perturber leurs opérations dans la capitale. Des noms importants comme Giyen Ren ou le futur Diogres — comme on l’appelait maintenant — ne s’intéressaient pas à quelqu’un comme Desteran, mais les agents du culte ne pouvaient pas se permettre de l’ignorer.
Ils avaient tenté à plusieurs reprises de découvrir où il se cachait et de l’éliminer. Même s’il était l’un des plus puissants Chevaliers d’argent, Desteran n’avait aucune chance contre un roi martial ou un archimage. Il devait donc sans cesse changer de cachette.
Et voilà qu’un garçon était soudain apparu au milieu de tout ça, prétendant être Diogres Kolon et suppliant de voir Desteran. Il n’était pas rare de croiser des gens dans le délire, aussi Desteran ne s’était-il pas particulièrement étonné. Mais ses soupçons s’étaient renforcés quand le garçon avait commencé à raconter les détails de leur fuite commune.
Desteran s’estimait lésé. « N’importe qui aurait trouvé ça suspect, non ? »
Et si les paroles du garçon étaient vraies ? Desteran avait vu de ses propres yeux Diogres Kolon, l’archimage traître, déchaîner une magie du dixième cercle lors de la conquête de la capitale.
Comment aurait-il pu s’agir d’un imposteur, alors qu’il avait employé une magie du dixième cercle ? Bien sûr, Desteran n’avait pas cru le garçon. Mais il lui était également impossible de faire totalement abstraction de ses propos : les détails qu’il avait racontés n’étaient connus que de Diogres, de Desteran et du Culte du Dieu noir.
Milia, qui avait tout écouté, claqua intérieurement la langue. Franchement, tout ça, c’est la faute du maître Diogres. Sa façon de s’exprimer ne pouvait que provoquer des malentendus.
Desteran lui-même avait délibérément évité de s’approcher du garçon. Le culte aurait pu manipuler un enfant au moyen de la nécromancie afin de retrouver la trace de Desteran. À la place, il avait ordonné à ses subordonnés de capturer le garçon et de l’enfermer, puis de l’interroger pour lui faire cracher la vérité.
En repensant à l’interrogatoire, Diogres grimaça. « Ces salauds ! »
La seule petite consolation, c’était que Search Black avait désormais rejoint l’Église du Crépuscule. Ils n’avaient donc pas eu recours aux méthodes de torture brutales qu’ils auraient employées autrefois.
Comme le prisonnier était un enfant, ils s’étaient contentés de le menacer un peu et de le priver de nourriture. Ils avaient pensé que cela suffirait à briser son Esprit et à le faire parler.
Leven regarda Diogres avec compassion. « Alors c’est pour ça que tu mourais de faim ? »
« Ils ne me donnaient que le strict nécessaire pour me maintenir en vie », répondit Diogres.
C’était alors qu’il était ainsi affaibli que le groupe de Karnak était arrivé dans la capitale.
« Je vois. » Karnak hocha la tête, ayant compris dans les grandes lignes la situation du côté de Desteran. À présent, il était temps d’entendre celle de Diogres. « Que s’est-il passé, au juste ? »
« Eh bien… » Diogres poussa un profond soupir. « Quelque chose d’inimaginable s’est produit. »
Il balaya l’assistance d’un regard grave. Ce qu’il allait révéler était un secret capable d’ébranler le monde entier. « Celui qui occupe actuellement mon corps n’est autre que mon moi du futur ! »
Le groupe de Karnak prit simultanément des mines étranges.
« Ah. »
« Euh, donc… »
« Hmm… »
Leurs réactions n’étaient pas celles auxquelles Diogres s’était attendu, et son visage se tordit de frustration. « Vous ne m’avez pas compris ? J’ai dit que le Diogres Kolon du futur avait débarqué dans cette époque ! »
Au même moment, il avait compris pourquoi Elezar et Dreltein avaient brusquement changé. « Elezar aussi, sans aucun doute, a été possédée par son moi futur corrompu, tout comme Dreltein ! »
C’était pour cette raison que, malgré son état d’enfant impuissant et les épreuves sans fin qu’il avait traversées, il avait tout fait pour retrouver Desteran. « Même si j’étais devenu inutile, je devais au moins révéler ça au monde. C’est pour ça que… que… »
Il leur dévoilait avec passion un secret capable d’ébranler le monde entier ; alors, pourquoi ne réagissaient-ils pas ? Le visage du garçon se contorsionna bizarrement. « Pourquoi aucun de vous n’a l’air surpris ? »
***
Karnak expliqua lui aussi la situation à Diogres, mais seulement dans la mesure où il l’avait déjà racontée à Desteran. En l’apprenant, Diogres s’affaissa, accablé. « J’ai traversé toutes ces souffrances pour vous annoncer ça… »
Les épreuves qu’il avait endurées défilèrent devant ses yeux comme les images d’une lanterne magique. Eux étaient déjà tous au courant, tandis que lui avait croupi dans cette cellule glaciale, s’efforçant désespérément de garder courage.
En proie à l’amertume, Diogres s’emporta : « Tu aurais pu me le dire plus tôt, non ? J’aurais été plus prudent si je l’avais su ! »
Karnak se gratta l’arrière de la tête. « Eh bien… »
Il avait simplement pris l’habitude de cacher autant de choses que possible et d’éviter les explications. C’était un trait courant chez ceux qui avaient commis beaucoup de péchés.
Karnak poursuivit sur sa lancée : « Je ne pensais pas que ça tournerait comme ça, tu sais ? L’Église du Crépuscule n’est pas vraiment reconnue officiellement, si ? »
Enfin, impossible de revenir sur ce qui s’était déjà passé. Comme l’explication n’était pas entièrement déraisonnable, Diogres poussa un nouveau soupir.
Karnak changea de sujet. « Au fait, comment as-tu fini dans le corps de cet enfant ? Tu n’as jamais étudié la nécromancie, si ? »
« Eh bien, à ce sujet… »
C’était arrivé quelques jours avant que l’empereur ne convoque Diogres et Batalok. Alors qu’il subissait comme d’habitude les incessantes sollicitations de Desteran, il avait appris qu’un visiteur était venu le voir. Il avait saisi cette occasion pour s’en servir comme prétexte et échapper de justesse aux griffes de Desteran.
Le visiteur s’était révélé être un beau jeune homme d’une vingtaine d’années.
— Je suis Emil Strauss, le fils aîné de Gellard Strauss.
— Ah, le fils de feu lord Gellard ?
Diogres Kolon n’avait pas été proche du roi martial de Delphiad, mais rien ne lui avait donné de raison de douter de l’identité du jeune homme. Il ne dégageait aucune énergie noire. Le blason de la Famille Strauss qu’il avait présenté pour prouver qui il était était authentique. Surtout, il ressemblait beaucoup à Leven Strauss.
Même si aucun de ces éléments n’avait été réuni, Diogres ne se serait pas méfié de lui. Pourquoi un archimage du dixième cercle, une existence suprême dans le monde des mortels, aurait-il eu à se méfier d’un jeune homme d’une vingtaine d’années ? Quelles que soient les ruses de ce jeune homme, Diogres était sûr de pouvoir les écraser sans effort.
Le jeune homme avait dit avoir quelque chose d’important à discuter et demandé à le rencontrer en privé. Diogres avait congédié son entourage pour recevoir Emil seul. Lorsque celui-ci lui avait tendu la main pour le saluer, Diogres l’avait naturellement serrée. À cet instant, la foudre frappa son âme.
« C’est alors qu’il est venu. Mon moi futur, corrompu. »
En se remémorant la scène, Diogres poussa un profond soupir.
— Selon les directives du grand dieu de la Mort, Tesranach, je réponds maintenant à la convocation…
À l’instant où leurs âmes s’étaient rencontrées, il l’avait su. Son adversaire n’était autre que l’archimage Diogres Kolon — lui-même. Il n’avait pas eu le temps de se demander comment une telle chose pouvait se produire. Même le choc ou la confusion étaient des luxes qu’il ne pouvait pas se permettre à cet instant.
Les dents serrées, il avait lutté contre l’intrusion, tenant bon encore et encore avec la volonté formidable qui sied à un archimage. Mais son adversaire était lui aussi un archimage, tout comme lui.
— Abandonne, moi du passé. Accepte ton véritable toi.
Il avait fini par devoir l’admettre. Il aurait beau résister longtemps, cela ne ferait que retarder l’inévitable, sans changer l’issue. Il lui fallait une autre approche. Mais comment aurait-il pu se sortir de cette situation absurde, où il tentait de se dévorer lui-même ? La magie ne pouvait rien y faire.
« Mais alors, j’ai soudain pensé que la nécromancie pourrait peut-être me tirer d’affaire. »
Ce que l’autre voulait, c’était le réceptacle du présent. Le Diogres du futur essayait de fusionner leurs deux âmes pour s’emparer du corps actuel de Diogres.
« J’ai donc abandonné mon corps et fui avec mon âme pour seule compagne. C’est comme ça que j’ai réussi à m’échapper de justesse. »
Diogres secoua la tête et s’essuya le front. Même à présent, le souvenir de la tension de ce moment lui faisait couler une sueur froide dans le dos.
« Alors… » Karnak affichait toujours une expression perplexe. « Tu dis que tu t’es servi de la nécromancie pour t’échapper ? Mais comment ? »
L’énergie nécrotique et le mana ne pouvaient coexister. À l’heure actuelle, seuls le groupe de Karnak et les membres du Culte du Dieu noir étaient capables d’un tel exploit.
Peu importe l’étendue du savoir et de la sagesse d’un grand archimage, capables d’ébranler le ciel et la terre, comment aurait-il pu utiliser la nécromancie sans énergie nécrotique ?
Diogres hocha la tête. « Bien sûr, je ne possède pas d’énergie nécrotique. »
Puis, avec un léger sourire, il leva les yeux vers Karnak. « Mais il existe un moyen d’utiliser la nécromancie indirectement, n’est-ce pas ? N’est-ce pas toi qui as répandu cette méthode ? »
C’était une magie qui extrayait et calibrait le pouvoir obscur d’objets interdits appartenant à des hérétiques malfaisants. Il parlait du Médiateur de nécromancie.