Chapitre 358
Après l’occupation de Théa Krahan par l’armée du Dieu noir, la ville sombra dans le chaos le plus total.
C’était la plus grande ville du continent, avec des centaines de milliers d’habitants. Aussi écrasante fût la puissance du culte, gérer cette vaste capitale aurait été impossible sans d’importantes capacités administratives.
Alors, que fit le Culte du Dieu noir ? La réponse était simple : il ne s’en occupa tout simplement pas.
Ses membres incendièrent uniquement les bastions les plus importants — le palais impérial, les manoirs de la haute noblesse et les temples de l’Église —, puis laissèrent tout le reste en l’état.
Ensuite, ils concentrèrent le gros de leurs forces dans les trois temples des déesses, envoyèrent des patrouilles de morts-vivants pour surveiller tout signe de rébellion et renoncèrent complètement à gouverner ou à maintenir l’ordre.
Ce n’était pas vraiment une façon souhaitable de procéder. Le but du culte était de répandre la foi en Tesranach, et agir de la sorte ne ferait qu’attiser le ressentiment des habitants de la capitale. Si la foi en Tesranach diminuait au lieu de croître, cela allait évidemment à l’encontre de leurs objectifs.
Mais ils n’avaient pas le choix. Ceux qui étaient censés superviser la capitale, Elezar et Dreltein, étaient mortes. Il n’y avait tout simplement aucune solution de rechange envisageable.
Sans loi ni ordre, la capitale sombra dans l’anarchie. Des pillages et des incendies se déclenchèrent par endroits dans toute la ville.
Pour l’instant, la situation n’avait pas dégénéré en émeutes généralisées, car la chute de la ville était récente et les patrouilles de morts-vivants parcouraient encore les rues. Mais ce n’était qu’une question de temps avant que la violence n’éclate à grande échelle.
Pourtant, le Culte du Dieu noir n’y prêta aucune attention. De toute façon, tout prendrait fin dès que Tesranach serait descendu. Et même si la foi en Tesranach ne se développait pas, celle en l’Église n’en sortirait pas pour autant renforcée.
Même si les gens finissaient par désespérer des deux camps et par maudire le monde, cela restait acceptable du point de vue de Tesranach. Cependant, le Culte du Dieu noir n’avait pas pris une chose en considération : cela ne valait que s’il ne restait que deux options dans le monde.
***
Par une nuit sombre, une réunion secrète se tenait dans un bâtiment en ruine de la capitale. Là, où un mince rayon de lune perçait à peine les ténèbres et où seules quelques bougies éclairaient l’obscurité, des dizaines de silhouettes encapuchonnées priaient à genoux.
« Portez sur nous un regard miséricordieux… »
« Sauvez-nous de ce fléau… »
C’étaient des fidèles de Serakal, la déesse du Crépuscule. À l’origine, l’Église du Crépuscule était un lieu de rassemblement pour ceux qui s’opposaient au Culte du Dieu noir. Mais les choses avaient changé.
Nobles et marchands de la capitale, pauvres et laissés-pour-compte, forts et faibles : tous s’agenouillaient ensemble et inclinaient la tête devant la magnifique statue de la déesse. En effet, l’Église du Crépuscule étendait son influence à une vitesse effrayante.
Le cœur des hommes était fragile. Tout le monde ne pouvait pas avancer en ne comptant que sur ses propres forces. Parfois, il fallait quelque chose à quoi se raccrocher.
Pourtant, l’Église n’avait pas su prendre soin de ces gens. Et ils ne pouvaient pas non plus se résoudre à vénérer le Dieu noir, responsable de cette catastrophe.
Alors, si quelqu’un risquait sa vie pour les sauver à cet instant, comment ne pas croire en lui et le suivre ? La plupart des personnes réunies ici avaient été secourues par l’Église du Crépuscule. Plus précisément, elles avaient été sauvées par sa branche de Théa Krahan.
Un homme à la chevelure argentée, vêtu d’une robe, menait l’assemblée et poursuivait son sermon. « Les ténèbres ont recouvert la lumière, et l’âge du crépuscule est venu. Bientôt, elle élèvera nos âmes jusqu’aux cieux… »
Aux yeux du monde extérieur, la branche de Théa Krahan de l’Église du Crépuscule était mieux connue sous le nom de Search Black. Et son chef n’était autre que Desteran.
Autrefois criminel, il avait suivi le chemin du péché, mais après avoir découvert la vérité du crépuscule, il était né à nouveau. À présent, il s’efforçait de toutes ses forces de proclamer sur cette terre la volonté de la grande déesse. Les croyants adressaient leurs prières sincères au Crépuscule, qui les avait sauvés et leur avait ouvert une nouvelle voie.
« Serakal… »
« Montrez-nous le chemin… »
À la fin de l’office, les fidèles du Crépuscule quittèrent discrètement les ruines. Desteran ôta lui aussi sa robe et regagna sa base.
Il avançait prudemment, évitant les patrouilles de morts-vivants. Se glissant dans l’obscurité, il soupira. « Hah… J’ai réussi à protéger les croyants jusqu’ici, mais je ne sais vraiment pas quoi faire ensuite. »
La puissance et l’influence du Culte du Dieu noir étaient écrasantes. Même s’il était Chevalier d’argent, il ne parvenait à imaginer aucune contre-mesure. Il venait de rentrer à la planque pour se reposer un peu quand l’incident se produisit.
Un membre de rang inférieur de Search Black vint le trouver. « Euh… Chef Desteran ? »
Desteran ne répondit pas. Déconcerté, le subalterne l’interpella de nouveau. « Chef… ? »
Les membres les plus anciens qui se tenaient à proximité lui lancèrent aussitôt un regard sévère.
Hé. Réfléchis un peu.
Ce n’est qu’alors que le subalterne comprit son erreur et se reprit à la hâte. « Monseigneur l’évêque Desteran. »
Desteran répondit aussitôt, comme s’il attendait ces mots, l’air tout à fait satisfait du titre corrigé. « Qu’y a-t-il ? »
Le subalterne maudit intérieurement toute cette absurdité. Mais il serait mort s’il l’avait dit à voix haute. Il lui tendit un petit billet. « Un message secret vient d’arriver. »
Le visage de Desteran s’éclaira lorsqu’il prit le billet. « Oh ! La Sainte est arrivée ici ? Dépêchons-nous ! »
***
Dans une maison abandonnée d’une rue de l’ouest de Théa Krahan, un petit groupe se cachait. Dès que Desteran aperçut parmi eux la beauté aux cheveux rouges, il s’inclina profondément. « Pardonnez-moi, ô Sainte. Je n’ai pas mené à bien la sainte tâche que vous m’aviez confiée. »
On lui avait confié la mission cruciale de guider Diogres Kolon vers les véritables enseignements. Vu la tournure des événements, comment aurait-il osé relever la tête devant la Sainte ?
Serati eut un sourire gêné. « Ah, eh bien… vous voyez… »
En vérité, elle avait dit ça à la légère, juste pour empêcher Desteran de la suivre avec autant d’insistance. Pourquoi ai-je l’impression d’être devenue une arnaqueuse alors que je ne l’ai jamais arnaqué ?
Enfin, elle lui avait demandé de garder un œil sur Diogres, et les choses avaient tourné ainsi : techniquement, la mission avait échoué.
Karnak aida Desteran à se relever et lui demanda : « Pourriez-vous nous faire un rapport précis de la situation ? »
« Je n’ai pas réussi à tout comprendre, mais… »
Desteran se redressa et hocha la tête. « Je vais vous dire tout ce que je sais, saint-père. »
Comme à son habitude, il s’était rendu assidûment chez Diogres pour lui transmettre ses enseignements — du moins, c’est ainsi qu’il appelait ça. Mais un jour, Diogres avait commencé à prendre ses distances. Ce n’était pas qu’il eût simplement changé d’avis ou perdu tout intérêt.
« Comment dire… C’était comme s’il était devenu quelqu’un de complètement différent. On aurait dit qu’il ne me reconnaissait même pas… »
En réalité, il le reconnaissait, mais semblait ne rien savoir de tout ce qui s’était passé entre eux jusque-là.
Desteran secoua la tête et poussa un profond soupir de perplexité. « Je n’arrive pas à comprendre ce qui a bien pu se passer. »
« Je vois », répondit Karnak.
À ce moment-là, Karnak décida de révéler une partie de la vérité à Desteran. Il n’y avait plus aucune raison de la lui cacher. Bien sûr, il ne lui dit pas tout.
Il passa entièrement sous silence les histoires le concernant, lui et Varos, ainsi que le fait que les autres compagnons étaient les vassaux de Karnak. Il se contenta d’expliquer qu’une entité appelée Tesranach, autrefois connue sous le nom de Monarque de la Mort dans un futur parallèle, envahissait ce monde avec les rois martiaux, les archimages et d’autres puissants personnages de cette époque.
Il y avait quelques incohérences, mais il parvint aisément à les enjoliver. « C’est ainsi que la déesse du Crépuscule, Serakal, a commencé à répandre ses enseignements sur cette terre pour les arrêter. »
L’évêque Desteran, homme pieux, accepta l’histoire sans poser de questions. « Oh ! Voilà donc ce qui se passait ! »
À côté de lui, Leven et Varos échangèrent quelques mots à voix basse.
— Ça marche vraiment avec lui ?
— Avec les fanatiques, il suffit de mentionner leur divinité pour leur faire gober presque n’importe quoi.
Sentant que quelque chose avait changé chez Diogres, Desteran avait pris ses distances. Dans le milieu criminel, survivre exigeait un instinct aigu pour lire l’atmosphère.
« Je comptais observer discrètement et comprendre la situation, expliqua Desteran, mais je n’en ai jamais eu l’occasion. »
Avant même qu’il puisse commencer son enquête, Diogres avait quitté la capitale à la tête de l’armée impériale, accompagné du roi martial Batalok, pour affronter Giyen Ren. Un ancien criminel ne pouvait guère suivre l’armée impériale ; Desteran était donc resté à Théa Krahan, dans l’attente.
Mais l’occasion ne s’était jamais présentée. Lorsque Diogres Kolon revint, il était déjà devenu l’un de ces monstres, et il n’était plus possible de l’approcher.
« Je me suis toujours demandé ce qui avait bien pu se passer… » En soupirant, Desteran traça dans les airs un étrange signe en forme d’étoile. « À présent, je comprends enfin. »
Les compagnons de Karnak se remirent à chuchoter.
— C’est quoi, ça ?
— L’Église du Crépuscule a son propre signe de croix ?
— Il vient d’inventer ça ?
— C’est vraiment permis… ?
Quoi qu’il en soit, même après la chute de la capitale, Desteran et Search Black n’avaient pas fui. À l’époque où ils formaient encore un syndicat du crime, ils auraient quitté la capitale sans hésiter. Mais à présent, ils servaient la sainte déesse du Crépuscule.
« Comment pourrais-je, moi, fidèle serviteur de Serakal, abandonner les pauvres et fuir pour sauver ma propre vie ? »
« Ah, oui… »
Vu de l’extérieur, on aurait pu croire que les pauvres membres de Search Black subissaient les délires religieux d’un chef devenu fou, mais ce n’était pas tout à fait le cas. Search Black était désormais la branche de Théa Krahan de l’Église du Crépuscule.
Le fait qu’on puisse parler d’une branche signifiait que le nombre de vrais croyants avait considérablement augmenté. D’une certaine manière, c’était logique. L’Église du Crépuscule accordait un véritable pouvoir à ses fidèles les plus loyaux, même si ce pouvoir prenait la forme de Nécromancie.
La Nécromancie attirait les impuissants, et plus encore les individus sans scrupules. Pour les membres de rang inférieur, dénués de pouvoir et de conscience, c’était donc une offre irrésistible. La plupart des hommes de main qui avaient jadis juré fidélité à Desteran s’étaient convertis à l’Église du Crépuscule.
Les gens avaient tendance à adopter les croyances de ceux qu’ils respectaient sans même s’en rendre compte. C’était ainsi que la plupart des cultes élargissaient leurs rangs. Si leur chef choisissait une voie, ils le suivaient.
C’était le cas dans n’importe quelle organisation. En outre, qu’elle recoure ou non à la Nécromancie, l’Église du Crépuscule luttait clairement pour sauver les gens et résister aux forces du Dieu noir. C’était une cause digne de confiance et de foi.
Bien sûr, tous les membres de Search Black n’étaient pas devenus des fidèles du Crépuscule. Dans tout groupe humain, l’unité parfaite n’existait pas. Les traîtres étaient eux aussi nombreux.
Ils avaient choisi de baisser la tête et de se soumettre au Culte du Dieu noir, estimant qu’il valait mieux préserver leur vie que de s’opposer à la force terrifiante qui avait écrasé jusqu’à l’empire. On s’occupa d’eux comme il convenait.
Après tout, faire disparaître les traîtres sans laisser de trace avait toujours été le domaine de prédilection de Search Black. Au milieu de ce mélange de peur et de fanatisme, de vertu et de désir de reconnaissance sociale — des ingrédients qui n’auraient jamais dû se côtoyer —, Search Black s’employait sans relâche à sauver les habitants de la capitale des griffes du Dieu noir.
En vérité, le Culte du Dieu noir ne se donnait pas la peine de s’en prendre aux gens ordinaires. Ceux que Search Black sauvait étaient donc pour la plupart des nobles, des marchands et des prêtres. Tous appartenaient à la classe supérieure.
En secourant ces gens, les membres de Search Black recevaient une part importante de leurs richesses sous forme d’offrandes sacrées, puis s’en servaient pour prendre soin de leurs croyants les plus pauvres et faire de bonnes œuvres. La plupart des personnes secourues finissaient par rejoindre l’Église du Crépuscule. En réalité, toutefois, leur adhésion relevait moins d’une foi sincère que d’un moyen désespéré de survivre à l’instant présent.
Desteran n’en avait cure. « Même s’ils nous rejoignent pour de fausses raisons, ils finiront par comprendre la vérité en entendant les paroles du crépuscule. »
Quant aux prêtres des Sept Déesses, ils ne pouvaient jamais vraiment accepter l’Église du Crépuscule, mais ne causaient aucun trouble. Et qu’auraient-ils pu faire s’ils la refusaient ? Ils ne pouvaient qu’offrir en silence une prière de repentir tout en mangeant les repas qu’on leur fournissait, reclus à l’écart.
Ainsi, dissimulés dans l’ombre, ils prenaient soin des habitants tout en recueillant autant d’informations que possible sur l’ennemi.
« Voilà. » Desteran sortit une grande carte et la déploya devant le groupe. Elle détaillait la situation actuelle des forces du culte qui occupaient la capitale.