Chapitre 355
À l’origine, le plan de Karnak était le suivant : se rendre dans la capitale impériale, Théa Krahan, rencontrer Diogres Kolon et lui remettre les informations qu’il avait rassemblées jusque-là. Même si les forces du Dieu noir étaient redoutables, l’empire disposait encore du roi martial et de l’archimage. Si le groupe de Karnak se joignait à eux, la victoire serait à leur portée.
Il manœuvrerait l’armée impériale pour qu’elle attaque le culte, profiterait de l’ouverture et assénerait un bon coup derrière la tête de Giyen Ren ! Mais Diogres Kolon les avait trahis. Au bout du compte, c’était Karnak qui avait reçu un coup magistral derrière la tête.
« Enfin, techniquement, ce n’est pas tout à fait une trahison », marmonna Karnak.
Diogres était probablement une version future de lui-même. Karnak n’en avait pas eu la confirmation directe, mais il n’y avait aucune autre raison pour que Diogres les trahisse dans ces circonstances. Serati et Lapicel échangèrent des regards sombres.
« Oh non… »
« Grand-père Diogres… »
Même s’ils ne l’avaient pas connu longtemps, il était sans aucun doute un compagnon qui avait autrefois combattu à leurs côtés, au péril de sa vie. La mort d’un compagnon n’était jamais facile à accepter — encore qu’il fût difficile de dire s’il s’agissait vraiment d’une mort.
Karnak poussa un soupir et se plongea dans ses pensées. « Bon, et maintenant ? »
À présent, le Culte du Dieu noir possédait tous les rois martiaux et les archimages encore en vie. Il avait Diogres Kolon et Giyen Ren, mais aussi Beltia et Batalok.
Et il y avait également les papes déchus : Valeria d’Atima, Rigail de Saisha et Splendia de Katera. Le sort de Beneville de Hatoba restait incertain, mais les trois autres menaient déjà leurs armées pour ravager l’empire.
Varos hocha la tête. « Je pense qu’on peut encore s’occuper des papes déchus. »
Ils avaient déjà vaincu Leoslav et Relfiana sans trop de difficulté. Pourvu que les circonstances s’y prêtent, ils avaient prouvé qu’ils pouvaient abattre deux papes déchus sans subir de lourdes pertes.
« Quant aux rois martiaux et aux archimages, eh bien, s’ils sont seuls, on devrait pouvoir s’en sortir. »
Lors du combat de Karnak contre Elezar et Dreltein, la Main du Repentir qu’il avait utilisée s’était révélée d’une puissance écrasante. S’il parvenait à saisir l’occasion de recourir à la nécromancie, il estimait avoir de bonnes chances.
À propos, la Main du Repentir était le nom que Karnak avait donné à la technique qui consistait à désagréger les Transcendant anti-espace-temps pour les fusionner à sa propre main.
— Le repentir ? Qui se repent ?
— Moi.
— Tu es sérieux ?
— Pourquoi ? Je mène bien une vie de repentant, maintenant, non ?
— Ah, donc, selon tes critères, voilà à quoi ressemble une vie de repentir.
— Ce n’est pas tout à fait faux.
— Hein ? Serati, tu te montres drôlement indulgente avec lui, ces derniers temps.
— Je ne fais que suivre la sage parole des anciens : « À chacun selon ses moyens. »
Ainsi, le groupe de Karnak avait conclu que les forces ennemies restaient dans des limites raisonnablement gérables. Mais voilà que le nombre de rois martiaux et d’archimages venait soudain de doubler. Avec cela, leurs chances de victoire s’étaient envolées.
Leven demanda d’un air grave : « Il n’y aurait pas une autre solution ? »
Karnak se gratta la tête. « Eh bien, quelques idées me viennent… »
La première était la suivante : « Nous frappons les premiers et dérobons l’Ombre du Destin scellée dans la capitale. »
Les temples principaux de Parnel, d’Atima et de Katera se trouvaient à Théa Krahan. Pour l’instant, le culte cherchait à se servir de l’Ombre du Destin scellée dans ces trois temples comme fondement pour faire apparaître Astra Shunaph dans le monde actuel.
Karnak proposa : « Si on leur prend la terre, ils ne pourront pas y planter leur arbre, pas vrai ? »
« Hein ? »
« Ouais, ça se tient. »
Tous le regardèrent comme s’il venait d’avoir une idée plutôt bonne — même Lapicel. Elle avait déjà vu Karnak absorber ouvertement la malveillance et les énergies maléfiques d’Astlin, si bien qu’elle n’y trouvait rien d’étonnant. Pourtant, ce n’était pas un plan qu’ils pouvaient vraiment mettre à exécution.
Après un instant de réflexion, Karnak reprit : « Il y a tout simplement trop d’Ombre du Destin pour qu’on puisse l’emporter. »
Les Transcendant anti-espace-temps ne pouvaient pas contenir une quantité illimitée d’énergie. Impossible d’absorber toute cette obscurité immense. C’était précisément parce qu’elle était si abondante que les trois temples la conservaient ensemble.
« Après tout, si c’était si facile à voler, le culte ne se donnerait pas tant de mal », fit remarquer Karnak.
S’ils ne s’étaient pas rebellés au grand jour, personne n’aurait jamais découvert que l’âme de Giyen Ren avait été remplacée par celle d’une version future. Ils auraient pu faire comme si de rien n’était, passer la nuit au temple et repartir discrètement avec l’Ombre du Destin. Karnak avait déjà fait exactement cela, autrefois.
« Enfin, si je forçais vraiment, je pourrais sans doute trouver un moyen. Mais je finirais en mort-vivant », ajouta Karnak.
« Pas question ! » Lapicel s’empressa de l’arrêter. « Même si c’est pour sauver le monde, vous n’avez pas à vous sacrifier, seigneur Karnak ! »
Les autres aussi tentèrent de l’en dissuader.
« Absolument pas. »
« Oui, c’est impossible. »
Leurs raisons étaient toutefois un peu différentes. Si cet homme, qui avait retrouvé un corps vivant, devait le perdre à nouveau… allait-il vraiment quitter ce monde sans rien emporter avec lui ? À vrai dire, un monde où Tesranach ferait son apparition serait peut-être plus heureux !
Karnak laissa échapper un petit rire. « Je disais ça comme ça. Évidemment, je ne compte pas le faire. »
S’il devait se consumer pour sauver le monde, il préférerait encore réduire le monde en cendres et l’emporter avec lui. Cela avait toujours été sa devise.
Il poursuivit : « La deuxième solution, c’est d’en absorber autant que possible, puis de disperser le reste de l’Ombre du Destin partout. »
Serati cligna des yeux. « Et qu’est-ce qui se passerait ? »
« Je pourrais disperser les ténèbres, mais en échange, tout l’empire se transformerait en un enfer grouillant de morts-vivants. »
L’idée de libérer d’un seul coup l’immense Ombre du Destin accumulée au fil des ans était terrifiante. Personne ne pouvait même imaginer l’horreur qui s’ensuivrait.
Karnak haussa les épaules. « Cela dit, mieux vaut des hordes de cadavres ambulants en furie que l’apparition du dieu de la Mort, non ? »
« C-c’est vrai, mais… »
D’ordinaire, Serati l’aurait arrêté sans hésiter, mais cette fois, elle balbutia, incapable de nier si facilement la réalité.
Cette fois, ce fut Karnak qui afficha un air mécontent. « Le problème, c’est que ce ne serait qu’une solution provisoire. Même si on disperse l’Ombre du Destin, ils n’auront qu’à la rassembler de nouveau. »
Cela leur ferait gagner du temps, mais ne règlerait rien sur le fond. « Mais je ne vois pas d’autre solution… »
C’est alors, tandis que Karnak semblait embarrassé, que Drel prit la parole. « Et si on faisait comme ça ? »
L’Ombre du Destin rassemblée dans les trois temples principaux avait été collectée à l’origine par des prêtres venus de tout le continent.
« Pourquoi ne pas faire l’inverse ? »
Que les prêtres des trois temples scellent chacun autant d’Ombre du Destin qu’ils le pouvaient, puis se dispersent sur le continent.
« Ainsi, nous pourrions contrecarrer les plans du culte sans répandre les Ténèbres dans le monde entier, n’est-ce pas ? »
Les yeux de Karnak s’agrandirent. « Hein ? »
Maintenant qu’il y pensait, c’était logique. En gros, au lieu d’essayer de jouer les filous, on coopère ouvertement avec les temples et on s’occupe correctement de l’Ombre du Destin, c’est ça ?
Les trois temples de la capitale, dignes sièges de leurs ordres respectifs, comptaient un grand nombre de prêtres. Si chacun n’emportait que la quantité d’Ombre du Destin qu’il pouvait supporter, cela ne devrait pas poser trop de problèmes.
De plus, Karnak était désormais connu comme le Mage pourfendeur du Mal. Les temples ne feraient pas simplement fi de ses paroles. « C’est faisable, non ? Pourquoi je n’y ai pas pensé ? »
De côté, Varos lui lança une pique par télépathie.
— À ton avis ? Toute ta vie, tu as passé ton temps à frapper les gens derrière la tête et à mentir effrontément, alors…
— La ferme.
Quoi qu’il en soit, la suggestion de Drel était tout à fait réalisable. Elle méritait qu’on la tente. « Ça veut dire qu’il faut rejoindre la capitale encore plus vite. »
***
Le groupe de Karnak accéléra l’allure. Ils chevauchèrent jusqu’à épuisement de leurs montures, puis les remplacèrent par des chevaux frais dans chaque relais. En seulement deux jours, ils parvinrent à gagner la région centrale de l’empire.
En chemin, ils réglèrent certaines affaires qu’ils avaient remises à plus tard, en particulier le sort des âmes de Leoslav et de Relfiana. En vérité, Karnak avait l’intention de remplacer les marques de l’âme des deux papes déchus et d’en faire ses subordonnés.
S’il parvenait à les transformer en morts-vivants sans éveiller les soupçons et à les envoyer à l’Église du Crépuscule, ils constitueraient des forces équivalentes aux quatre anciens. Et comme les Transcendant anti-espace-temps contenaient une grande quantité d’Ombre du Destin, ce ne serait même pas si difficile.
Certes, du point de vue des quatre anciens, voir leurs anciens supérieurs revenir en tant que subalternes pouvait être déconcertant, mais cela ne concernait guère Karnak.
Cependant, en examinant les marques, il se rendit compte que ce ne serait pas si simple. Un sort de contrainte que je ne connais pas a été superposé aux marques.
C’était un sort unique à Tesranach, imprégné d’une puissante autorité. C’était lui qui les maintenait sous contrôle. S’il s’était agi de nécromancie pure, Karnak aurait trouvé un moyen de le défaire, mais les nouvelles marques mêlaient avec astuce Magie divine et magie. De toute évidence, elles avaient été conçues spécialement contre lui.
Il ne pouvait donc pas faire des deux papes déchus ses subordonnés. Mais continuer à transporter leurs âmes liées était également dangereux. Pour l’instant, tout allait bien, mais s’il venait à manquer de forces au cours d’un combat acharné, nul ne pouvait prévoir ce qui arriverait.
Les relâcher n’était pas une option non plus : elles retourneraient aussitôt à Tesranach et renforceraient les forces ennemies.
Si elles ne peuvent pas m’appartenir, je ne les laisserai appartenir à personne d’autre. Karnak prit donc sa décision. « Je vais les envoyer toutes les deux au ciel ! »
***
Dans une forêt de montagne isolée, une jeune fille se tenait les mains jointes et adressait une prière à la déesse. « Dame Latiel… »
C’était Milia, vêtue avec soin de sa robe de prêtresse. « Guidez-les de votre lumière… »
Devant elle, une forme brumeuse vacillait. « Accueillez ces pauvres âmes dans vos bras… »
C’était l’esprit de Leoslav, le pape déchu de l’Étoile. Elle comptait purifier et sanctifier son âme, puis le renvoyer dans les bras de la déesse. C’était là le devoir d’une prêtresse dans toute sa splendeur.
Voilà pourquoi même Karnak, qui faisait d’ordinaire de grands efforts pour dissimuler sa nécromancie, pouvait se tenir devant Lapicel sans honte — du moins pour cette fois. C’était une bonne chose, non ? Un geste magnifique, même.
Pourtant, quelque chose clochait dans la scène. « Aaaaaaaaaah ! »
Chaque fois que la lumière de la déesse le frappait, l’esprit hurlait. Des flots noirs jaillissaient de tout son corps, comme s’il saignait.
Et chaque fois, Karnak frappait encore et encore l’esprit avec son bâton de mana. « Tu résistes toujours ? »
« Aaaaaah ! »
« Abandonne donc et va goûter à la paix éternelle ! »
« Waaaaaaaaah ! »
Des colonnes de lumière s’abattaient sur l’âme corrompue, souillée par les ténèbres. L’esprit s’accrochait désespérément au monde des vivants.
Eh bien, ça… Lapicel observait la scène d’un air perplexe.
Grâce à ses sens spirituels exceptionnels, elle percevait clairement ce qui arrivait à l’esprit. Ces cris n’étaient rien d’autre que les hurlements des ténèbres qui habitaient Leoslav. Son véritable moi, la part qui appartenait à la lumière, chantait sûrement un hymne de joie !
Mais elle n’entendait pas vraiment cet hymne de joie.
« Aaaaaaaaaah ! » L’esprit s’agrippait au seuil de la porte du Ciel, refusant de lâcher prise à tout prix.
Karnak le repoussa des mains et lui écrasa le pied dessus pour le faire passer. « Je t’envoie en enfer, peut-être ? Je t’envoie au paradis, alors pourquoi tu fais tout un plat ? »
L’esprit résista avec acharnement. « Aaah ! Aaaaaah ! »
Serati claqua la langue. « Beurk, c’est censé être une ascension, alors pourquoi ça a l’air aussi brutal ? »
Jeter un vivant dans un brasier aurait probablement eu l’air moins lamentable.
Drel hocha gravement la tête. « La déesse a dit un jour que pour une âme pécheresse, franchir la porte du Ciel était aussi difficile que pour un chameau de passer par le trou d’une aiguille. »
« Ouais. Si on essayait de faire passer un chameau dans une aiguille, je parie qu’il crierait comme ça. »
Enfin, l’esprit de Leoslav disparut de l’autre côté. Il était désormais libéré non seulement de Tesranach, mais aussi de l’emprise de Karnak. C’était le véritable salut.
« Voilà, Leoslav est monté au ciel… » Karnak rayonnait, ravi d’avoir enfin fait une bonne action. « À Relfiana, maintenant, non ? »
L’esprit de la femme poussa un cri de terreur.