Chapitre 352
La grâce de Tesranach — qui avait le même sens que la grâce, depuis longtemps au cœur de controverses théologiques — était la véritable nature du Pouvoir divin. La foi que les fidèles du Dieu noir de tout le continent vouaient au dieu de la Mort, une fois rassemblée, devenait une immense source de divinité, prenant la forme d’une autorité.
Karnak claqua la langue. « L’Église ferait une crise si elle entendait ça. »
C’était bel et bien l’hérésie des hérésies. Poussée à l’extrême, cette théorie pouvait même laisser entendre que les dieux n’avaient pas créé les humains, mais que les humains avaient créé les dieux.
Perplexe, Serati demanda : « Mais cette grâce existe bien, en ce moment, non ? Ça ne veut pas dire que cette histoire est vraie ? »
« On ne peut pas l’affirmer avec certitude. Tout dépend de l’interprétation. »
Les dieux étaient des êtres absolus et éternels qui n’intervenaient pas à la légère dans le monde des humains, afin d’en préserver l’équilibre. Ainsi, les humains servaient les dieux et leur offraient leur foi, tandis que les dieux se servaient de cette foi pour intervenir dans le monde des humains. La grâce était précisément définie comme le droit d’intervenir.
« Qu’en dis-tu ? De cette façon, on peut reconnaître l’existence de la grâce sans porter atteinte à l’autorité des dieux. »
En fait, c’était la doctrine que le Culte du Dieu noir enseignait à ses fidèles.
« Du point de vue des Sept Déesses, on pourrait opposer cette interprétation. »
Seules les Sept Déesses étaient les véritables divinités, et seul le pouvoir qu’elles accordaient était une véritable divinité.
Pourtant, il existait dans le monde de faux êtres qui trompaient l’humanité : les faux dieux. Ceux-ci imitaient grossièrement la relation entre une déesse et ses fidèles, leur accordant une forme inférieure de pouvoir : la grâce.
« Vu sous cet angle, tout concorde », conclut Karnak.
« Tu ne fais pas juste dire aux mots ce qui t’arrange ? »
« Exactement ! Serati, tu as saisi l’essence de la théologie. »
En voyant l’expression moqueuse de Karnak, Serati comprit une chose. Il faut vraiment prendre tout ce que cet homme raconte avec des pincettes.
Depuis le début, Karnak n’avait aucune sympathie pour l’Église. Comment aurait-il pu examiner la question avec impartialité ?
Karnak en avait parfaitement conscience et ne s’obstina donc pas à prétendre que son interprétation était la seule valable. « Au bout du compte, ces détails théoriques n’ont pas d’importance. Ce qui compte, c’est que la grâce soit un pouvoir réel, tangible. »
Alors, de quel pouvoir la grâce de Tesranach était-elle réellement investie ?
Leoslav poursuivit ses explications. « Permettez-moi de continuer… »
***
Emil Strauss, l’avatar de Tesranach, maniait la grâce du dieu de la Mort. C’était là le principal effet de la grâce de Tesranach : « Elle lui permettait d’ancrer facilement les âmes des gens du futur dans des corps de ce monde. »
Il n’était plus nécessaire de guider les âmes à l’aide du Transcendant anti-espace-temps. Emil Strauss servait lui-même de coordonnée spatiale et temporelle.
Plus besoin de bâtir un autel ni de consacrer de longues heures au rituel. La grâce de Tesranach lui permettait de sauter toutes ces étapes.
Il ne restait qu’une seule condition : « Une poignée de main. »
Karnak fronça les sourcils. « Une poignée de main ? »
« Pour être précis, un contact avec une partie du corps. »
C’était ainsi que Giyen Ren, à l’époque actuelle, avait perdu son corps si facilement. Emil n’avait eu qu’à lui rendre visite, à se présenter comme le fils de Gellard et à lui tendre la main. Gellard, le roi martial, et Giyen Ren, l’archimage, étaient de races différentes, mais ils se connaissaient quelque peu. Giyen Ren avait même rencontré le jeune Emil, à un moment ou à un autre, et n’avait donc aucune raison de se méfier.
Même s’il s’était méfié, il n’aurait rien pu faire. Que pouvait-il bien tenter contre une poignée de main qui réglait toute l’affaire ?
Varos, qui n’y comprenait rien, demanda : « Peu importe comment on tourne la chose, c’est un archimage. Tu veux dire qu’il a perdu son corps aussi facilement ? »
« Celui qui le lui a pris était lui aussi un archimage », répondit Karnak.
Dans un cas de possession ordinaire, Giyen Ren n’aurait jamais perdu. Mais comme les deux parties étaient, au fond, une seule et même personne, il n’avait pas pu résister.
Par la suite, Emil avait parcouru l’empire, à la recherche des papes déchus encore en vie, et les avait transformés un à un en êtres semblables à Giyen Ren. Leoslav et Relfiana étaient eux aussi revenus à cette époque par régression temporelle, au cours de ce processus.
« Tous ont été transformés de la même façon, à l’exception de Valeria, qui a remplacé Jedex », poursuivit Leoslav.
Karnak demanda : « Pourquoi Valeria a-t-elle fait exception ? »
« Elle est revenue grâce au Transcendant anti-espace-temps. »
Varos pencha soudain la tête, perplexe. « Il y a un truc qui cloche. Pourquoi y a-t-il autant de Transcendants anti-espace-temps qui traînent un peu partout ? »
Plus il en entendait, moins cela avait de sens. Seuls les morts-vivants comme les quatre archiliches étaient censés pouvoir créer des Transcendants anti-espace-temps.
Pourtant, Karnak avait déjà obtenu des objets comme les dés de sorcière, puis Elezar en avait possédé un, tout comme Dreltein, et voilà qu’il avait aussi récupéré ceux de Leoslav et de Relfiana. Résultat, Karnak en détenait maintenant pas moins de sept.
Or, à entendre Leoslav, chacun des autres papes déchus en possédait également un.
Karnak exprima son étonnement. « Depuis quand se sont-ils multipliés à ce point ? »
Leoslav répondit avec calme : « C’est à cause de vous, Lord Karnak. »
« De moi ? »
À l’origine, Tesranach ne savait créer des Transcendants anti-espace-temps qu’en faisant appel aux archiliches. Mais tout avait changé quand Karnak avait commencé à interpréter et à utiliser les Transcendants anti-espace-temps.
« Ceux qui sont tombés face à vous sont retournés auprès de Tesranach, emportant avec eux cette nouvelle façon d’utiliser les Transcendants anti-espace-temps. »
Ensuite, Tesranach avait pu mêler les Graines de force de l’âme à l’Ombre du Destin et les disperser dans l’époque actuelle. Ainsi, les graines de la mort avaient germé sur tout le continent et porté leurs fruits : les Transcendants anti-espace-temps.
« Elezar et Dreltein les ont récupérés. Ce sont les pouvoirs que détient actuellement le Culte du Dieu noir. »
Même les dés de sorcière, les premiers que Karnak avait obtenus, en faisaient partie. Ils n’avaient pas été façonnés par un archiliche, mais s’étaient formés à partir de l’inconscient collectif et des rêveries de l’humanité, sous une forme déformée, pareille à un conte de fées.
« Je vois. Si c’est pour ça, je comprends mieux pourquoi c’était si bizarre. » Karnak marmonna, puis son expression se crispa. « Attends, mais la chronologie ne colle pas, non ? »
Karnak avait découvert comment démanteler le Transcendant anti-espace-temps en affrontant Demphis et Maloka. Autrement dit, il avait obtenu les dés de sorcière avant de trouver comment démanteler les cubes.
« Mais tu dis que Tesranach a appris cette nouvelle façon d’utiliser le Transcendant anti-espace-temps parce que j’ai découvert comment le démanteler ? »
Leoslav lui répondit sans ambages : « Il a dit que c’était dû à un décalage temporel. »
Varos et Serati froncèrent les sourcils.
Un décalage temporel ?
Qu’est-ce que ça signifie ?
Mais Karnak comprit aussitôt. « Ah, oui. C’est comme ça que ça marche. »
Comme on l’avait déjà vu, la régression temporelle s’accompagnait souvent d’un décalage de quelques années, et Tesranach avait dispersé les graines d’énergie d’Esprit depuis l’au-delà de l’espace-temps, depuis le Vide. Autrement dit, il pouvait viser des périodes antérieures au moment où Karnak avait interprété le Transcendant anti-espace-temps.
« C’est absurde », marmonna Karnak.
Il avait pu interpréter le Transcendant anti-espace-temps parce qu’il avait obtenu les dés de sorcière, et pourtant il avait obtenu les dés de sorcière parce qu’il pouvait interpréter le Transcendant anti-espace-temps ? C’était un paradoxe.
C’est comme cette histoire d’Overkill avec Leven. Alors, qu’est-ce que ça veut dire, au juste ? Karnak se plongea dans ses pensées. Il ne pouvait pas prévoir les conséquences d’une telle distorsion temporelle. Mais au moins, je peux en tirer une certitude.
Ce que Karnak pouvait faire, Tesranach ne le pouvait pas. Bien sûr, Tesranach pouvait aussi faire bien des choses dont Karnak était incapable.
Karnak raisonna à voix haute : « Alors, le Varos de l’autre monde aurait avalé mon double de l’autre monde pour devenir Tesranach ? Ça expliquerait pourquoi son talent en nécromancie est si différent du mien. »
Varos releva aussitôt une faille dans son raisonnement. « Et Lapicel, alors ? Pourquoi peut-elle nous reconnaître, nous comme Tesranach ? »
« Ça, je ne le sais toujours pas… »
Leoslav connaissait lui aussi Lapicel, mais seulement dans la mesure où Demphis l’avait connue.
« On n’obtiendra pas davantage de réponses, même en insistant. »
La suite, lorsque Giyen Ren et les papes déchus étaient revenus et avaient commencé à plonger l’Empire de Lacania dans le chaos, Karnak la connaissait déjà.
« Bon, mais qu’est-ce qu’ils cherchent exactement à accomplir en déchirant l’empire ? »
***
Dans la région de Munshin, au nord de l’Empire de Lacania, se trouvait Ravenclaw. Cette ville militaire avait autrefois été la plus grande forteresse et citadelle de Munshin. Avec son armée de cinq mille hommes, ses tours et ses remparts stratégiquement disposés, elle avait été considérée pendant des siècles comme une forteresse imprenable.
Ce n’était plus le cas. Les horreurs qui avaient éclaté dans tout l’empire n’avaient pas épargné la ville. Par une nuit de clair de lune, sous un ciel noir voilé de nuages légers, des cadavres erraient en titubant. Ceux qui avaient été de vaillants chevaliers, soldats, mages et prêtres chargés de défendre les lieux parcouraient désormais la ville sous forme de zombies en décomposition. Un spectacle véritablement pitoyable.
Pourtant, Beltia ne broncha pas. À ses yeux, il n’y avait là rien à déplorer.
« Quand il viendra, quand l’aube du monde nouveau se lèvera, tous seront sauvés. »
Pour l’heure, c’était douloureux, atroce. Mais tout comme il fallait endurer les douleurs de l’accouchement pour serrer un enfant aimé dans ses bras, il fallait supporter cette agonie.
Debout sur la terrasse, elle contemplait d’un air grave la ville en ruines et adressa une prière fervente. « Ô Tesranach, veillez sur vos jeunes agneaux… »
Une jeune fille l’observait en silence depuis un bâtiment situé de l’autre côté. C’était Valeria Verily, la papesse déchue de la Mer, aux cheveux bruns et rêches et au visage couvert de taches de rousseur.
Heureusement que Dame Beltia est là. J’étais inquiète, car le plan avait complètement déraillé.
Grâce aux sacrifices de Leven, Jedex et Elezar, le Culte du Dieu noir avait enfin réussi à faire descendre la grâce de Tesranach sur cette terre. Mais en vérité, ces trois-là n’étaient pas les sacrifices prévus par le plan initial.
Dans le dessein de Tesranach, il existait deux sortes de représentants. D’un côté, ceux qui devaient incarner l’aura, le mana et le Pouvoir divin en tant que Trois Saints ; de l’autre, les trois élus destinés à recevoir le Baptême de la Mort et à se livrer à Tesranach.
Elezar, Dreltein et Jedex étaient les Trois Saints du Culte. Ceux qui devaient recevoir le Baptême de la Mort étaient, à l’origine, Leven Strauss, Diogres Kolon et Valeria Verily. Bien sûr, eux-mêmes l’ignoraient, car le plan devait impérativement rester secret.
Valeria esquissa un sourire amer. Ce n’est qu’après la chute de Jedex que j’ai appris que je faisais partie des élus destinés à recevoir le Baptême.
Ce n’est qu’après leur défaite face à Karnak et leur retour auprès de Tesranach que la grâce des élus descendrait sur la terre, permettant au plan de suivre son cours. Ensuite, Elezar et Dreltein souilleraient l’Empire de Lacania, Jedex soumettrait l’Alliance des Sept Royaumes, et Giyen Ren s’occuperait de la Fédération, étendant l’influence du Dieu noir à tout le continent.
Voilà comment les choses auraient dû se passer, mais Karnak avait tout bouleversé. La seule partie du plan qui s’était déroulée comme prévu concernait Leven Strauss. Lorsque Jedex était tombé à la place de Valeria, le Culte avait perdu son emprise sur l’Alliance des Sept Royaumes. La chute d’Elezar et de Dreltein avait également considérablement affaibli son contrôle sur l’empire.
Mais plus grave encore que cette perte d’influence, le Culte avait perdu ses Trois Saints. Ils n’étaient pas de simples administrateurs chargés de superviser le Culte. C’étaient des figures essentielles, autour desquelles s’organisait la foi.
Sans eux, la foi dans le Dieu noir ne pourrait se rassembler. Mais il était impossible de rétablir les morts dans leurs fonctions de Trois Saints. Les âmes emportées par Tesranach étaient restées auprès de lui, de l’autre côté du voile de l’espace-temps. Elles ne pourraient revenir à cette époque qu’après la descente de Tesranach lui-même sur cette terre.
Et même si elles avaient pu revenir, elles n’auraient plus été qualifiées. Privées de leurs corps, elles n’auraient pu revenir que sous forme de morts-vivants, et la foi des vivants ne pouvait se rassembler qu’autour des vivants. Puisqu’elles ne remplissaient plus les conditions, on leur avait rapidement trouvé des remplaçants.
Giyen Ren représenta le mana, Valeria Verily le Pouvoir divin et Beltia Crotium l’aura. Ils devinrent les nouveaux Trois Saints du Culte du Dieu noir.