Chapitre 351
Dans le salon à moitié détruit d’une maison sombre aux boiseries apparentes, Karnak se prépara à pratiquer la nécromancie en traçant un cercle d’invocation rouge sur le sol.
« Commençons par Relfiana. »
L’autel prêt, Karnak récita l’incantation à voix basse. « Par l’autorité du Registre des Morts, je t’invoque… »
Le Cercle magique tracé au sol émit une lueur funèbre. Une brume légère commença à s’élever lentement.
« Viens à moi, Relfiana d’Invict. » La brume prit peu à peu la forme d’une femme. Karnak poursuivit l’incantation : « Révèle-toi, marque de l’âme. »
Il ne pouvait pas se permettre de perdre le contrôle en cours de route, comme avec Jedex. Il devait la placer sous sa domination absolue. La marque laissée sur l’âme de Leoslav par Tesranach s’était transformée en une forme bien plus complexe que celles qui ornaient les âmes des quatre anciens du Culte du Crépuscule.
Tesranach semblait avoir apporté d’autres modifications après la perte de ses archiliches. Je ne pourrai peut-être pas m’en emparer complètement, mais je peux au moins empêcher l’autre camp d’y toucher.
La marque changea de forme et se soumit en partie au contrôle de Karnak. La femme s’agenouilla respectueusement. « Donnez-moi vos ordres, mon maître. »
En voyant l’esprit de Relfiana incliner la tête, Karnak marqua une pause et réfléchit un instant. « Bon, qu’est-ce que je devrais lui demander en premier ? »
Depuis le côté, Varos prit la parole. « Tu ne voulais pas découvrir les plans de Tesranach ? »
« Si, mais c’est une question bien trop vaste. »
Quoi qu’il en soit, il valait la peine de commencer l’interrogatoire pour voir ce qu’il pourrait en tirer.
« Quels sont les plans de Tesranach ? »
« Comment une simple servante comme moi pourrait-elle comprendre sa volonté profonde ? »
« Ouais, je me doutais que tu répondrais ça. »
Il avait tout de même pu confirmer une chose. L’influence de Tesranach persiste.
Contrairement à ce qui s’était passé avec les quatre anciens du Culte du Crépuscule, il n’avait pas réussi à supplanter complètement la marque sur son âme. On dirait que je ne peux pas en faire une servante morte-vivante et l’utiliser à ma guise.
De toute façon, il était clair qu’en l’interrogeant ainsi, il n’obtiendrait aucune réponse valable. Karnak décida de changer de question. Il commença par demander ce qui l’intriguait le plus. « Comment as-tu soumis le Giyen Ren de cette époque ? »
« Nous ne l’avons pas soumis. »
« Attends. Vous avez possédé le Giyen Ren du futur sans le soumettre ? Comment ? »
« C’est grâce à Tesranach. »
« Qu’est-ce que ça veut dire, au juste ? Grâce à lui ? Qui a fait ça ? »
« L’avatar de Tesranach. »
Karnak poussa un soupir. Allait-il devoir jouer indéfiniment aux vingt questions juste pour obtenir une réponse convenable ? « Rah, laisse tomber. »
Il scella de nouveau Relfiana, puis invoqua cette fois Leoslav, en répétant les mêmes étapes.
L’esprit de Leoslav, marqué de la marque modifiée, inclina poliment la tête. « Donnez-moi vos ordres, mon maître. »
Karnak lui posa les mêmes questions et obtint exactement le résultat auquel il s’attendait. À question identique, Leoslav répondit bien plus volontiers. « L’avatar de Tesranach, Emil Strauss, a utilisé la grâce du Dieu noir pour faire venir le Giyen Ren du futur dans ce monde. »
Serati et Varos se tournèrent vers Karnak, stupéfaits.
« Emil Strauss ? »
« Pourquoi cet homme revient-il soudain dans l’histoire ? »
***
Quand les corps de Leoslav et de Relfiana se changèrent en lumière et disparurent, Karnak trouva deux cubes noirs : les Transcendant anti-espace-temps. Dès qu’il les aperçut, il s’en empara prestement. Comment aurait-il pu abandonner ces artefacts légendaires, capables d’emmagasiner d’immenses quantités de mana ?
Le pouvoir qu’ils contenaient avait beau être entièrement épuisé, et il ne pouvait pas s’en servir tout de suite, il aurait tout le loisir de les recharger à la première occasion. Il pourrait, par exemple, s’introduire en douce dans les sept églises et voler l’Ombre du Destin scellée.
Quoi qu’il en soit, chacun des deux anciens papes déchus possédait un Transcendant anti-espace-temps. Karnak avait donc supposé qu’ils avaient eux aussi été convoqués à cette époque par le même procédé qu’Elezar, Dreltein ou Jedex.
Mais il s’était trompé. « Comme pour Giyen Ren, les autres apôtres ont eux aussi été amenés à cette époque par sire Emil. »
Après le combat contre Leven, venu du futur et qui avait pris possession du corps de Gellard, Emil Strauss avait soudainement disparu. À l’époque, Karnak avait été complètement déconcerté, incapable de comprendre ce qui s’était passé.
Leoslav connaissait la réponse. Lorsque l’âme du Leven du futur avait pris possession du corps de Gellard, le corps qu’Emil avait abandonné était passé en quelque sorte en pilotage automatique. C’était comparable au corps de Varos qui se mettait en mode automatique pour protéger Karnak lorsque son âme prenait possession de Serati.
Mais le Leven du futur avait fini par être vaincu. Son âme était repartie à travers le temps et l’espace, auprès de Tesranach. Le corps avait été laissé à l’abandon, abritant toujours l’âme d’Emil, plongée dans le sommeil.
Dans cet état de confusion, Emil, incapable de se rappeler qui il était, avait fui instinctivement le champ de bataille avant d’errer sans but.
« C’est alors que Tesranach l’a recueilli. »
Tesranach était le dieu de la Mort qui résidait dans le Vide. Il ne pouvait pas intervenir directement à cette époque. Il étendait donc son influence de manière indirecte, par l’intermédiaire de ses subordonnés.
Pour Tesranach, Emil Strauss était un cas assez particulier. Il ne faisait pas partie du plan initial. Il n’était qu’un corps dont le Leven du futur avait pris possession temporairement, quand les choses avaient mal tourné. Pourtant, au moment où le Leven du futur avait réprimé l’âme d’Emil, un lien ténu avait subsisté entre Tesranach, le maître de Leven, et Emil.
« Tesranach l’a jugé utile et en a fait son avatar. »
Par une manipulation minutieuse, Tesranach avait modifié les souvenirs et la personnalité d’Emil, puis implanté dans son âme une réplique de sa propre conscience. De plus, en fragmentant une partie de sa propre âme pour l’insérer en Emil, il avait achevé la création de son avatar.
Ainsi, Emil Strauss était devenu un être qui, tout en restant lui-même, pouvait penser et ressentir comme Tesranach.
« Mon Dieu… » Le visage de Serati pâlit à mesure qu’elle écoutait le récit.
Se faire dérober son corps par l’âme d’un autre, parvenir à peine à s’en sortir, puis voir sa propre personnalité effacée de force par un mal encore plus grand ? Cela signifiait qu’Emil s’était fait voler non seulement son corps et son âme, mais jusqu’à son existence même.
« Quelle horreur… »
Elle se dit même qu’Emil aurait eu un sort plus clément s’il avait été tué par Karnak ou Tesranach.
Pendant ce temps, Karnak songeait à tout autre chose. « Alors, c’est ça, un avatar ? »
Il s’agissait de manipuler les souvenirs et la personnalité de quelqu’un pour en faire un être partageant sa nature et sa façon de penser.
« Eh bien, ça se tient. »
Il n’avait jamais sérieusement envisagé d’essayer, mais, rien qu’en réfléchissant à la théorie, cela lui semblait effectivement possible. N’avait-il pas lui-même trafiqué des souvenirs d’innombrables fois à l’aide d’aiguilles de mana ?
Bien sûr, cela ne suffirait pas à transformer quelqu’un en réceptacle capable de devenir son avatar. C’était sans doute pour cela que Tesranach avait également implanté un fragment de sa propre âme dans celle d’Emil.
« Enfin, ce n’est pas comme si j’en étais incapable. » Karnak avait lui aussi une solide expérience en matière de démembrement d’âmes humaines. Il y avait notamment Lapicel, Dreltein et d’autres. « Évidemment, je ne ferais jamais une folie pareille, comme déchirer ma propre âme… »
Au milieu de sa phrase, Karnak pencha la tête. « Attends, à bien y réfléchir, je n’ai pas fait quelque chose de semblable ? »
Lorsqu’il avait abandonné le pouvoir d’Astra Shunaph, cela pouvait, d’une certaine manière, être considéré comme un déchirement de son âme. Son corps se trouvait à cheval entre l’esprit et la chair. À la réflexion, il semblait tout à fait possible qu’un être tel qu’un avatar existe.
Pourtant, une chose lui échappait encore. « Si Tesranach pouvait faire d’Emil Strauss son avatar, pourquoi ne s’est-il pas montré une seule fois avant la défaite d’Elezar et de Dreltein ? »
Leoslav répondit : « Parce qu’il fallait qu’ils soient vaincus. »
« Il fallait qu’ils soient vaincus ? »
« Pour être précis, il fallait qu’Elezar soit vaincue. » La voix de l’esprit résonna doucement dans la maison. « Ce n’est qu’alors que la grâce de Tesranach pouvait atteindre cette époque. »
***
Tesranach avait utilisé les Transcendant anti-espace-temps pour envoyer ses subordonnés du futur à cette époque. Cependant, il n’avait jamais eu l’intention de continuer à recourir à cette méthode. La régression temporelle au moyen des Transcendant anti-espace-temps était une procédure bien trop compliquée.
Ce n’était qu’une mesure provisoire, le temps qu’il trouve un moyen d’étendre directement son influence à cette époque.
« Cette méthode consistait à obtenir une qualification à cette époque. »
« Obtenir une qualification ? Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Je l’ignore. » Tout ce que Leoslav savait, c’était que Tesranach avait appelé cela un Baptême de la Mort. « Son but était de reproduire l’influence du véritable maître de la mort pure et d’obtenir le même résultat. »
Et le véritable maître auquel il faisait allusion n’était autre que Karnak Zestrad lui-même.
Le visage de Karnak se crispa. « Moi ? »
« Pardon ? »
« Pourquoi moi, entre tous ? »
« Je l’ignore. Tesranach vous appelait seulement le Seigneur de la Mort. »
Karnak réfléchit un instant. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
Ce n’était pas qu’il n’ait aucune idée de la raison. Au contraire, il en avait trop.
Est-ce parce que je suis un être qui transcende le temps et l’espace ? Ou parce que le pouvoir d’Astra Shunaph m’appartenait à l’origine ? Ou parce que j’étais le véritable Monarque de la Mort de cette époque ? Ou parce que Tesranach et moi sommes le même être ? Ou, plutôt, précisément parce que nous ne le sommes pas ?
Il ne tirerait rien de plus en insistant auprès de Leoslav sur ce point. De toute évidence, l’esprit subissait une puissante suppression mentale concernant tout ce qui avait trait à Karnak.
— Tu ne chercheras pas à savoir.
« Enfin, ça, je peux le comprendre. »
Il n’y avait qu’à penser à Demphis et Maloka. Tous deux avaient été si obsédés par leur curiosité à l’égard de Karnak qu’ils n’avaient pas pu déployer toute leur puissance ; ils avaient connu une défaite pitoyable et étaient devenus ses esclaves, soumis à sa volonté.
Naturellement, Tesranach aura ajouté d’autres mesures de contrôle dans l’esprit de ses derniers subordonnés. J’aurais fait pareil.
Tesranach avait systématiquement préparé des contre-mesures chaque fois que Karnak faisait un geste.
Au moins, il est clair que ce salaud me surveille de près.
Apparemment, Tesranach devait suivre la procédure suivante pour acquérir le degré d’influence qu’il désirait.
« Trois revenants, représentant respectivement l’aura, le mana et le pouvoir divin, devaient recevoir le Baptême de la Mort. »
Ce n’est qu’une fois toutes ces conditions remplies que Tesranach pourrait enfin étendre la main jusqu’à cette époque. Karnak put enfin comprendre ce qui l’avait intrigué pendant le combat contre Leven, venu du futur.
Pas étonnant qu’il se soit effondré aussi pitoyablement. En réalité, le Leven du futur avait presque remporté ce combat. S’il n’avait pas renoncé à sa prise pour une raison inconnue, au dernier moment… On l’avait vraiment envoyé pour qu’il perde.
Lors de sa première arrivée à cette époque, le Leven du futur n’avait pas été véritablement vaincu. Ce n’était que parce que la situation s’était compliquée qu’il avait été expulsé du corps du Leven de cette époque. Il n’avait donc eu d’autre choix que de s’emparer du corps d’Emil pour poursuivre le plan.
Mais, la seconde fois, il avait été dûment vaincu, avait reçu le Baptême de la Mort, et son âme était retournée auprès de Tesranach.
« C’est la défaite du premier revenant, celui qui représentait l’aura », expliqua Leoslav.
« Et Gellard ? »
« Il n’a jamais fait partie du plan initial. »
Bien sûr, le plan initial prévoyait que le Leven du futur prenne possession du corps du Leven de cette époque. Il n’était pas question de dérober le corps de Gellard ou celui d’Emil. Gellard avait simplement été entraîné dans l’affaire parce que son âme s’était retrouvée mêlée à celle du Leven du futur.
C’est à peu près à la même époque que Karnak avait été contraint d’utiliser l’Ange aux ailes radieuses. Du point de vue de Tesranach, il n’y avait aucune raison de ne pas recourir à une technique qui venait de s’offrir à lui. Après y avoir apporté quelques ajustements, il l’avait accordée au culte du Dieu noir.
C’était donc cette technique qui avait transformé Milia, se dit Karnak.
Le plan avait suivi son cours. Puis était venu Jedex Tieland, l’ancien pape déchu du Soleil, qui représentait le pouvoir divin. Elezar de Reflasion, l’archimage, représentait le mana. Tous deux avaient reçu le Baptême de la Mort et étaient retournés auprès de Tesranach. Désormais, toutes les conditions étant réunies, sa grâce pouvait enfin atteindre cette époque.
« C’est cette grâce qui a éveillé Giyen Ren. »