Chapitre 241
La rébellion d’Emil Strauss ne laissait place à aucune ambiguïté. La déclaration qu’il avait envoyée à la famille royale d’Ethriel était on ne peut plus claire.
Au Royaume d’Ethriel : si vous désirez la loyauté des Strauss, proclamez votre dévotion au vrai dieu, Tesranach. Si vous vous y refusez, nous introniserons notre propre roi légitime.
La population en resta stupéfaite. Certes, le Roi martial Gellard était une force terrifiante, et la famille Strauss possédait une puissance capable de rivaliser avec celle d’un royaume. Mais, malgré tout, ils n’étaient pas un royaume à proprement parler.
Et à l’instant même où ils firent allégeance au Dieu noir, ils devinrent les ennemis mortels de l’Église des Sept Déesses. Une seule maison noble venait de se mettre le monde entier à dos.
— A-t-il complètement perdu la raison ?
— À quoi pense-t-il en tentant un coup pareil ?
Mais ce n’était là que le point de vue du commun des mortels, de ceux qui ignoraient la complexité de la situation. Les gouvernements de chaque nation et l’Église des Sept Déesses comprirent rapidement que la manœuvre des Strauss était bien plus retorse qu’il n’y paraissait.
Techniquement, il incombait au Royaume d’Ethriel d’étouffer une telle sédition. Le problème était que la plus grande force militaire d’Ethriel n’était autre que la famille Strauss. Le glaive et le bouclier les plus puissants du royaume avaient retourné leur lame contre leur propre patrie, laissant le royaume dans l’incapacité totale de réagir.
Et l’on ne pouvait accuser la famille royale d’Ethriel d’incompétence. Les familles royale et Strauss étaient étroitement liées par le sang depuis des générations.
Les reines étaient toujours issues de la lignée Strauss, et les duchesses de Strauss avaient toujours été des princesses d’Ethriel. À toutes fins utiles, les deux familles ne formaient qu’une seule et même maison.
Il arriva même, lorsque la lignée royale manquait d’héritier, qu’une branche cadette des Strauss monte sur le trône. Pourquoi un héritier direct n’avait-il jamais pris la couronne ?
Parce que la lignée directe des Strauss portait déjà le titre de roi, bien que ce ne fût pas sur le plan politique. Ils avaient, en réalité, atteint le sommet des arts martiaux et étaient couronnés Rois martiaux.
Siéger sur le trône signifiait se charger des affaires d’un royaume, mais aucun héritier de la lignée principale des Strauss n’avait jamais délaissé la voie de l’épée pour de telles futilités.
C’est pour cette raison que le Royaume d’Ethriel n’avait désormais plus le pouvoir d’arrêter la rébellion des Strauss.
Ils avaient besoin de l’aide d’autres nations. Mais cela non plus n’était pas une mince affaire.
— La maison Strauss aurait-elle pu s’allier à l’empire ?
— Impossible. L’empire ne tolérerait jamais le Culte du Dieu noir.
— Si ce n’est pas le cas, pourquoi agissent-ils ainsi ?
Les garnisons occidentales de l’empire avaient commencé à se masser le long de la frontière avec les Sept Royaumes, en parfaite coordination avec la rébellion des Strauss. À première vue, il pouvait sembler normal que les troupes impériales se déplacent à l’intérieur de leurs propres frontières.
Mais, à moins d’être déjà en guerre, masser des troupes le long d’une frontière commune équivalait à une déclaration de guerre. Les Sept Royaumes ne pouvaient l’ignorer. De ce fait, les forces du Royaume d’Eustil et du Royaume d’Atringen se retrouvaient immobilisées.
Retirer des troupes d’autres royaumes n’était pas non plus une option simple. S’ils envoyaient leurs forces assiéger Strauss, leurs propres lignes arrière seraient dangereusement exposées. Et les Strauss avaient ouvertement déclaré leur allégeance au Dieu noir.
Il était évident de ce qui arriverait une fois les défenses des royaumes affaiblies. Les cultistes étaient partout, tapis dans l’ombre comme des champignons vénéneux. À la moindre occasion, ils se soulèveraient tous.
La guerre entre le culte et les royaumes faisait rage depuis longtemps, et les royaumes comprenaient aisément les intentions de leur ennemi. Ils avaient déjà commencé à préparer des contre-mesures. En d’autres termes, ils ne pouvaient consacrer trop de forces à la soumission des Strauss.
Ils devaient également se préparer aux provocations de l’empire et aux soulèvements des cultistes. Mais affronter les Strauss avec une populace indisciplinée était hors de question. Strauss commandait une force militaire égale à celle d’un royaume.
Il leur fallait donc une force d’élite, puissante, mais non encore engagée dans les déploiements actuels. Heureusement, les Sept Royaumes possédaient déjà une telle force : les Ordres du Roi de chaque royaume.
Les Ordres du Roi étaient, par nature, des détachements spéciaux tenus en réserve pour les urgences. Et quel meilleur moment pour déployer des forces d’urgence qu’en pleine crise ? Les membres en repos des Ordres du Roi des Sept Royaumes furent convoqués pour former la force de frappe.
Grâce à cela, un nombre significatif d’utilisateurs d’aura et de mages purent être rassemblés. La seule question qui restait était : qui les commanderait ?
Celui qui avait la légitimité la plus évidente était, naturellement, le second héritier de la maison ducale Strauss, Leven Strauss. Mais il était trop jeune, et son expérience trop limitée, pour prendre le commandement de toute l’armée.
Une telle force nécessitait un commandant d’une grande compétence et universellement respecté. Le problème était que, compte tenu de la situation, la plupart des généraux en poste ne pouvaient quitter leurs fonctions. Ils ne pouvaient pas non plus choisir au hasard l’un des membres des Ordres du Roi assemblés pour prendre le commandement.
Ces troupes venaient des sept royaumes, et des rivalités naturelles existaient entre elles. Pour les unir sous une seule bannière, il fallait quelqu’un reconnu au-delà des frontières, une figure d’une renommée véritablement immense.
Et comme si cela ne suffisait pas, cette personne devait également être disponible à ce moment précis.
« C’est pour cette raison que nous souhaiterions que vous preniez le commandement de l’armée de soumission. »
Face à la proposition avancée par l’Église, Karnak ne put s’empêcher d’afficher une expression d’incrédulité totale. « Quoi ? Moi ? »
Au début, il avait eu l’intention de refuser. Certes, Karnak devait admettre qu’en termes de réputation, il surpassait largement les autres membres des Ordres du Roi. Mais même ainsi, n’était-il pas bien trop jeune pour ce rôle ?
Indépendamment de ce qui résidait en lui, son âge physique n’était que de vingt-deux ans. Peu importait ses qualifications, les autres Ordres du Roi suivraient-ils vraiment les ordres d’un novice ?
« Personne n’a émis d’objection », fut la réponse.
Premièrement, il possédait la justification nécessaire. « Sir Leven Strauss n’est-il pas un chevalier au service de Lord Karnak ? »
De plus, il était plus qu’expérimenté.
« Tout le monde sait que Sir Karnak a sauvé les citoyens de la ville de Harthol. »
Le fait que Karnak fût un mage ne posait aucun problème particulier dans les circonstances actuelles. Habituellement, les commandants militaires étaient des guerriers. Les mages servaient souvent de conseillers, assumant rarement le commandement.
Cependant, l’armée de soumission de Strauss était une coalition d’Ordres du Roi issus de diverses nations. Et au sein de l’Ordre du Roi, il n’était pas rare qu’un mage serve de commandant tandis qu’un utilisateur d’aura occupait le rôle de second. Pour eux, il n’était pas étrange d’être dirigé par un mage.
« En tenant compte de tout cela, il n’y a pas de candidat plus approprié que Sir Karnak. »
L’Église insistant autant, il n’eut d’autre choix que d’accepter. « Très bien. Je ferai de mon mieux, aussi humblement soit-il. »
Ainsi fut formée l’armée de soumission de Strauss, avec le baron Karnak Zestrad et Leven Strauss en son cœur. C’était une force redoutable, comptant 4 500 soldats, 300 chevaliers, 20 utilisateurs d’aura et un corps magique de 40 membres.
Le peuple croyait, sans l’ombre d’un doute, qu’ils seraient largement capables d’étouffer la rébellion d’Emil. La famille Strauss était indéniablement une maison puissante, mais Gellard était absent, retenu en captivité.
Et bien qu’Emil possédât une compétence extraordinaire pour son âge, il venait tout juste d’atteindre le palier argent. Une armée rebelle sans Roi martial n’était guère effrayante. Malheureusement, il fallut moins de trois jours après le début de la campagne pour qu’ils réalisent à quel point ils s’étaient trompés.
***
Le domaine ancestral de la famille Strauss se trouvait à l’origine dans les plaines bordant la forêt de Keliante, dans la région centrale du Royaume d’Ethriel. Fidèle à la grandeur d’une résidence ducale, le manoir était une structure magnifique, élégante et digne.
Cependant, comme c’est souvent le cas avec de telles descriptions, l’élégance et la dignité ne sont pas synonymes d’aptitude à la guerre. Le manoir était, avant tout, un lieu de rassemblements mondains. Bien que l’on dise parfois que la haute société est un champ de bataille en soi, où l’on se bat sans épées ni lances, il était clair qu’il ne pouvait résister à une véritable bataille d’acier et de sang.
Ainsi, Emil Strauss et ses partisans avaient déplacé les forces de la famille vers un lieu plus facile à défendre. Ils s’étaient installés dans la puissante forteresse de Strauss, nichée au cœur du mont Damat, dans la région de Delphiad.
Nommée d’après le grand premier Roi martial lui-même, cette forteresse avait servi de bastion originel à la famille Strauss, bien avant qu’ils n’accèdent au statut ducal. C’était une place forte digne de ce nom, à la fois puissante et imposante.
Au-delà des portes et de l’accès escarpé, les murs épais et anciens encerclaient le flanc de la montagne comme une couronne. Une tour colossale surplombait le village et les champs en contrebas, ses piliers de pierre massifs aussi inébranlables que le fer.
La forteresse entière était un chef-d’œuvre de conception efficace et fonctionnelle. Certains prétendaient, avec le plus grand sérieux, qu’un seul soldat posté là pouvait tenir tête à cent ennemis. Et maintenant, cette magnifique forteresse flamboyait sous les feux de la bataille.
« Uraaaaah ! »
« Grimpez ! »
« Ne reculez pas ! »
Des cris courageux destinés à remonter le moral des troupes résonnaient sur le champ de bataille. Des soldats désespérés escaladaient les échelles appuyées contre les murs imposants. Mais bien sûr, l’ennemi ne restait pas les bras croisés.
Des rochers et des flèches pleuvaient sans merci sur les soldats qui grimpaient. Pour contrer cela, des mages s’élevèrent dans le ciel. Se stabilisant en plein vol grâce à des sorts de lévitation, ils commencèrent à psalmodier des incantations.
« Boule de feu ! »
« Flèche de glace ! »
« Explosion ! »
Des boules de feu jaillirent les unes après les autres, des flèches de glace tombèrent comme une averse, et des explosions éclatèrent sur les remparts. C’était une dévastation suffisante pour effacer toute trace de vie. Cependant, les défenseurs au sommet des murs de Strauss n’étaient plus humains.
Les zombies projetaient des rochers depuis les remparts en gémissant. Des cris d’agonie retentirent alors que les crânes des soldats étaient broyés sous les pierres qui tombaient. Les archers tirèrent salve sur salve en représailles, criblant la chair putréfiée des zombies. Naturellement, les zombies restaient impassibles.
Sur une autre section du mur, des squelettes armés d’arcs commencèrent à décocher des flèches. Eux aussi infligeaient de lourdes pertes aux soldats et ne pouvaient être laissés sans surveillance. Les mages déchaînèrent leurs sorts sur eux depuis le ciel.
La puissance destructrice de la magie était effectivement redoutable. Une rafale impitoyable de vent brûlant balaya les rangs des squelettes, les dispersant comme de la poussière. Contre des ennemis ordinaires, le déploiement d’une telle force aurait eu des effets supplémentaires. Les ennemis auraient ressenti la peur et auraient flanché, voire battu en retraite.
Mais les squelettes étaient différents. Ils se contentaient d’enjamber les os brisés de leurs semblables, comblaient les vides dans leurs rangs et continuaient d’encocher leurs flèches sans la moindre hésitation.
L’un des soldats, tremblant de tout son corps, hurla de désespoir. « Bon sang ! Comment sommes-nous censés gagner ? Ces bâtards ne meurent même pas ! »
À une époque où l’Ombre du Destin s’était répandue sur le monde, l’humanité s’était progressivement habituée à combattre les morts-vivants. Pourtant, c’était la première fois qu’ils menaient un véritable siège contre des morts-vivants.
De plus, les forces Strauss d’Emil ne s’appuyaient pas uniquement sur une horde de morts-vivants. Les zombies et les squelettes ne servaient que de bouclier. Les véritables attaques, qui exigeaient précision et contrôle, étaient menées par des humains vivants.
Cette stratégie était si efficace qu’elle transformait la forteresse déjà imprenable de Strauss en un bastion inattaquable. Combien de sang avait déjà été versé ? Enfin, le son du cor de guerre retentit, signalant la retraite.
Il semblait que le commandement eût finalement décidé qu’ils ne pouvaient plus se permettre de sacrifier davantage de troupes.
Menant ses hommes loin du champ de bataille, Sir Gallibert, capitaine de la deuxième compagnie de l’armée de soumission, laissa échapper un profond soupir en serrant son épée imprégnée d’une aura cramoisie. « Encore un échec aujourd’hui. »