Chapitre 9
Je me pose, fatigué, et prends quelques instants pour reprendre mes esprits, mes vêtements sont trempés et mon corps est meurtri. Mes jambes tremblent, mais je suis en vie. La pluie ne s'est point arrêtée. Les branches laissent couler sur moi des gouttes froides, qui brûlent mes blessures. Ce monde semble vouloir ma chute.
« Pfff... »
Je m'appuie, le dos abîmé, contre le tronc d'un arbre. Pourquoi je continue à avancer ?
...
Je sais pourquoi je dois avancer, j'ai une famille qui m'attend, un avenir glorieux à portée de mains. Cette deuxième chance ne peut se permettre de disparaitre comme ça. L'adversité me rend plus fort. La douleur est éphémère, je me reposerai quand j'aurai triomphé. Je refuse de céder à la faiblesse. Chaque pas, chaque lutte me rappelle que je dois devenir plus fort. Peut-être que la nature me refuse le bonheur. Mon destin m'appelle et vaincra les simples lois naturelles.
Je scrute les environs à la recherche d’un sentier ou d’un point de repère. Les arbres s’étendent en un labyrinthe infini, chaque craquement me fait sursauter. Mes mains serrent instinctivement mes armes encore tachées du sang du mineur. Eden avait sûrement raison. La culpabilité d’avoir quitté le groupe me ronge, mais je l’enfouis profondément. La survie est tout ce qui compte. Au détour d’un pin. J’aperçois une silhouette. La douleur de mes blessures me ralentit. C’est supportable mais je ne survivrai pas à la prochaine nuit sans aide. Plus je m’approche, plus je distingue des détails, une grande silhouette assise sur un tronc. Peut-être un voyageur solitaire comme moi ; je reste à distance, caché derrière le tronc d’un pin. Il n’y a qu’une seule personne, un homme grand et robuste, une cape de fourrures épaisses sur les épaules. Ses armes sont posées à côté de lui, une longue lance et un bouclier. Une odeur braisée parvient à mes narines. L’homme semble occupé à déguster son repas, ignorant ma présence. Peut-être que la pluie a caché mes pas.
Si je veux pouvoir me réchauffer et me soigner, je dois tenter ma chance. Serrant ma hache dans une main, je sors lentement de ma cachette, je dois lui montrer que ma présence n’est pas une menace. Une profonde inspiration puis ma bouche s’exprime en articulant clairement avec une voix rauque.
« Excusez-moi… Je suis seul et perdu, je cherche juste un peu de chaleur. »
Il sursaute et se retourne. Dans son œil se trouve le regard d’un aigle perçant. Il se lève brusquement. C’est un homme d’une trentaine d’années. Il attrape fermement ses armes. Je lui explique que je me suis perdu et que je cherche la ville la plus proche. Il me demande de ranger ma hache pour continuer la conversation. Je m'exécute.
L’aventurier me répond que ce n’est pas un endroit où l’on se perd et que nous sommes à deux jours de marche de la ville la plus proche. Il me demande de quel village je viens et je lui réponds que je viens de Genève. Il me regarde bizarrement, même si je m'y attendais. Je lui demande s’il connait des villes comme Londres ou Paris. Ces villes lui sont méconnues et il me dit que la ville la plus proche est la capitale de l’empire de l’épée blanche. L’aventurier me donne, méfiant, un peu de son repas et m’interroge sur ma survie. Comprenant ma fatigue, il me laisse me reposer quelques heures avant de continuer la discussion.
Je m'allonge contre le sol et fais un petit somme.
Quand je me réveille, la majorité de mes blessures ont disparu en quelques heures. Il m'explique qu'il m'a soigné grâce à certains de ses sorts. Sans perdre de temps, il reprend ses questions. Je reste vague pour ne pas lui faire comprendre que je viens d’un autre monde. Je lui dis que je vais continuer sur le chemin indiqué et celui-ci remet en question ma force. Il prend sa lance en acier. Sur le manche, des runes y sont gravées.
Je sens mon corps se tendre, je deviens tout trempé. Il m’attaque sans prévenir !
Mon corps réagit avant même que j’y pense : il esquive la lame. Je relève les bras pour me protéger. C'est alors qu'une vague d’eau se crée entre nous. Sans hésiter, il la transperce de sa lance, qui vient s’arrêter à quelques centimètres de mon œil droit. Il s’arrête et sourit simplement. Je tremble et saute en arrière.
Dans son regard, je lis cette volonté de me pousser dans mes retranchements. Sans un mot, il continue ses attaques.
Ma lame frappe sa lance et la repousse maladroitement. Son rythme, je ne le suis plus. Ses feintes m’obligent à reculer ; je vacille, fatigué, terrassé tel un nageur épuisé pris dans la tempête en mer. Dans mes limites, je cède encore quelques pas. Je trébuche. À terre, je m’écrie, essoufflé :
« Assez… stop. »
Contre toute espérance, il obéit aussitôt. Il range ses armes.
Perturbé d’avoir pu faire apparaitre de l’eau durant notre combat, j’observe ma main. Celle-ci fait mouvoir une petite sphère d’eau. Parfois on apprécie les choses telles qu’elles sont en se disant pourquoi pas. L’homme s’exclame sur le fait que je ne savais même pas maitriser l’eau vu ma tête. Peut-être est-ce une partie de mon pouvoir qui s'éveille. Je suis admiratif de ma nouvelle nature. Il se présente enfin complètement et je fais de même.