Chapitre 7
Fuir est la méthode la plus intéressante actuellement. Je vais m’enfoncer dans cette masse sombre, entre les arbres je trouverai peut-être la sagesse. Les esprits se seront calmés demain.
Certains m’ont vu disparaître. Takeo et Jérémie essaient de me suivre dans le noir. Ten crie :
« Eiji, où vas-tu ? C'est dangereux, reviens ! »
Je cours dans l’obscurité, ils me perdent de vue, paniquent, hésitent. Je ne les entends plus, ils doivent être rentrés aux camps. Ils savent qu’ils n’ont pas la motivation nécessaire pour me suivre, ou serait-ce la peur ? La peur de l’inconnu ? Je décide de ne pas retourner au camp.
Comme disait quelqu’un : « Je ne parle pas aux cons, cela les instruit. » J’ai appliqué ce principe aujourd’hui. Ils se débrouilleront bien sans moi. Le ciel de ce soir peint à l’encre de Chine est magnifique, il s’est dégagé. On peut y voir une lune. Je ne reconnais aucune des constellations dans cette nouvelle abysse.
Je continue de courir, la joie d’avoir retrouvé mon corps. Pouvoir me déplacer sans peine, c’est quelque chose que je ne pensais plus faire de ma vie. Cet endroit est incroyable et je me sens pousser des ailes. Ce moment de calme me permettra de me reposer sans avoir à gérer les autres. Eden est resté au campement et a l’air de se plaire dans ce groupe. Je me retrouve seul. Je vais être libre de découvrir le monde. La nuit n’est pas un problème. C’est une échappatoire, une manière de disparaître. L’homme est un prédateur, je suis un chasseur.
Mon chemin me mène à trouver une clairière. Le vent et la pluie s’attaquent lentement à mon corps. La lune est endormie sur un coussin de nuage. J’enlève les tissus couvrant mon torse. Je profite de cette douche offerte par le ciel. L’eau douce et froide vient réchauffer mon cœur. La pluie s’arrête, laissant place au silence. Je me rhabille lentement et m’allonge. Je me laisse envoûter par ce ciel peint par un artiste. Alors que j’apprécie cet instant de paix sous la voûte de la nuit, mes yeux perçoivent au loin une fumée s’élever dans le ciel.
Ce n’est pas celui de mon camp. Ma curiosité m’impose d’aller voir ceux qui ont fait ce feu. Je marche en direction de la grande colonne de fumée grisâtre. J’arrive alors devant une falaise. En contrebas, des tentes et des caravanes autour d’un grand feu. Ils ont l’air nombreux et mieux équipés que ma classe. Je longe la falaise, essayant de trouver une pente moins abrupte pour les rejoindre. Après quelque temps de marche, je ne trouve pas de moyen de descendre et remets l’expédition à demain. Un grand chêne avec de grands bras me servira de gîte, j’y trouve une branche pour y passer la nuit. Ce n’est pas le lit le plus confortable mais je m’y ferai. Regardant le ciel une dernière fois avant de m’endormir, j’espère un meilleur lendemain. Le sommeil n’est pas difficile à trouver, je rêve de mes futures expéditions et des prochaines compétitions à gagner.
Mon rêve me transporte. Quelques jours avant l’incident, Eden est venu m’apporter les devoirs, je suis encore incapable de retourner en classe. On passe la fin de l’après-midi ensemble. Il me raconte comment cela se passe dans la nouvelle classe. D’après lui, les autres ont hâte de me rencontrer quand je sortirai de ma convalescence. Il leur a parlé de moi comme de quelqu’un d’incroyable et sportif. Même Takeo se réjouit de savoir que je suis sorti de l’hôpital. On allume la console, enchaîne quelques parties. Je ne sais plus si j’ai gagné ce jour-là. Mon rêve s’arrête sur un chaleureux au revoir.
Les chants des oiseaux me réveillent. La nuit est passée et un rayon de soleil vient s’attaquer à mes paupières. Voulant descendre rapidement de l’arbre, je m’érafle le bras droit et chute.
Arh...
Satanée nature…
Rien de grave, je saigne de quelques gouttes. Cela n’arrêtera pas ma recherche pour rejoindre la civilisation. Je trouve un endroit où la falaise est moins raide. J’y descends et pars en direction de la fumée. Quand je les rencontrerai, j’essaierai de comprendre leur langue, je les rejoindrai dans leur voyage, découvrirai les merveilles de ce monde, deviendrai quelqu’un d’important. Je me rapproche de la colonne grise. Enfin, j’arrive au pied du feu. Des braises affaiblies m’accueillent. Il ne reste plus rien, sauf les restes de bûches poussiéreuses et des pierres noircies. Il n’y a pas un chat. Je peux dire au revoir à mes envies de rencontrer la civilisation. Ils ont déjà fait leurs valises. Je pourrais suivre ce chemin, il me mènera forcément à une ville. J’entreprends une marche le long de ce sentier. Un chemin terreux, large de deux mètres, bordé de hautes fougères et de chênes noueux, sillonne la forêt dense. Des traces révèlent le passage de charrettes tirées par des chevaux.
Je poursuis ma marche jusqu’à ce que le soleil soit au zénith. C’est alors qu’une ombre passe au-dessus de ma tête. Je lève brusquement les yeux vers le ciel. Un être majestueux vole par-dessus moi. Un grand oiseau, il possède un plumage brun, arbore un bec crochu et des serres puissantes. Ses ailes larges et robustes le laissent planer dans le bleu, ses yeux verts captent les moindres mouvements. Il me regarde, je le regarde. Il s’en va à son nid, je continue ma route. C’est alors que le sol sous mes pieds tremble et une explosion se fait entendre. Je vais marcher en direction du bruit, je trouverai forcément quelque chose. C’est un nouvel espoir pour moi. Mes souliers s’usent et de petites pierres pointues viennent me picoter les pieds. C’est que je ne compte plus le temps passé à marcher avec la solitude. J’aurais peut-être dû aller voir Eden d’abord ? Non, il ne m’aurait pas suivi. M’aurait-il empêché de m’en aller ?
Ce sont juste des pensées parasites qui me ralentissent.