Chapitre 6
Je saute par-dessus un tronc mort, desséché comme coupé par la force humaine. La forêt est devenue mon terrain de jeu. Je traverse les ombres en devenant une. Je me sens puissant.
D'un coup, une force noire me saute dessus. J’hurle et plante d’un petit couteau l’ombre. La bête aux yeux rouge sang recharge sur moi. J’ai peur, je tremble. Elle a sa gueule grande ouverte, étant prête à m'infliger une morsure fatale. Dans la panique, j’envoie du bras droit un coup de poing désespéré contre l’animal. Le temps d’un instant, l’eau semble entrainer mon bras avec puissance. Je ferme les yeux. Je sens mon poing rencontrer la mâchoire du monstre. Le bruit glacial d’un os qui se brise en mille morceaux parvient à mes oreilles. Un liquide visqueux et des morceaux de chair viennent teindre en rouge mon bras. Mon poing a transpercé la mâchoire de l’animal. Un trou plus petit qu’une balle de ping-pong, c’est créer, partant du fond de la mâchoire du loup, traversant par la même occasion sa colonne vertébrale. La bête sauvage est maintenant effondrée au sol. Le sang du corps commence à se mélanger dans les flaques et commence à s’imprégner dans le sol. Ses yeux rubis sont devenus aussi pales que la lune.
Mon cœur s’accélère, s’intensifie, ralentit. Le danger me traquait et je ne l’ai point remarqué. Par des forces inconnues, le voici abattu. L’objet qui a le trou net dans le canidé mort n’est pas identifiable. Mes yeux étaient fermés lors de l’impact.
Pendant une dizaine de minutes, je cherche, plutôt recherche, l’arme. Rien, aucune explication sur la nature de l’impact. C’est comme si j’avais tiré dans le vide car je n’ai senti aucun impact avec la bête. Un vide l’aurait transpercé. Je n'ai pourtant point senti de déflagration. J’essaie alors de reproduire la scène contre un chêne. Je m’élance et lance un puissant coup. Rien… Je n'arrive plus à reproduire ce pouvoir divin. Peut-être qu'Eden pourra m'aider à manier cette attaque.
Je serai alors un vrai chasseur dans ce monde.
Je frissonne sous la pluie et n’ai pas la force de ramener ma proie. Mon corps veut se réchauffer et me ramène vers les autres. Demain, Eden m’aidera à la dépecer. Je dirai que je n’ai rien trouvé d’intéressant. Ainsi, je commence à rebrousser chemin. Mon sens de l’orientation ne me trompe jamais et le camp est facilement retrouvé grâce à la fumée qui en émane.
C’est alors que j’entends des cris venant du campement. Lorsque je vois le camp, celui-ci est pris pour cible par une meute de loups. Le groupe est encerclé par les prédateurs. Mes camarades ressemblent à des brebis apeurées. Certains tremblent quand d’autres montrent leur courage et font front aux loups. La nuit vient engloutir ma classe. Je sors avec précipitation ma hache et saute par derrière sur l’un des loups. Celui-ci eut le temps de me sentir mais ma vitesse a dépassé ces réflexes d’animal. La hache fend son petit crâne d’un coup. Il est mort sans souffrances. La mort donne du courage à mes collègues qui chargent sans peur sur les canidés, personne n'est blessée et le carnage est à sens unique. Une partie du groupe tue les loups avec facilité. Même si le nombre ne fait pas la force, nous triomphons des agresseurs. La majorité des personnes sont venues me remercier de leur avoir donné le courage. Takeo vient me serrer la main et me complimenter. Cela me fait chaud au cœur. Morice vint aussi, mais pour autre chose. Il avance d’un pas lourd, son regard noir fixé sur moi. Il arrive à ma hauteur, il me saisit par le cou, me soulevant presque.
« Tu crois que tu es mieux que nous, c’est ça ? Tu crois que tu n’as pas besoin du groupe ? » rugit-il, ses yeux brûlant de colère.
Une flamme noire naît dans mon cœur, brûlant dans mes veines. Le sang qui y coule croit en la violence. Les autres restent immobiles, certains chuchotent, mais personne n’intervient. Sa voix est rauque et à la fois presque désespérée. À cet instant, je vis autre chose dans ses yeux : de la peur. Une peur qu’il essaye de masquer derrière son arrogance. Il me lâche et recule d’un pas.
« Et toi, tu fais quoi, à part hurler et diviser le groupe ? « Si je suis un héros, alors commence par me remercier d’avoir sauvé ta peau », répliquai-je avec ardeur. Tous nous regardent, ils restent plantés là.
« J’espère que t’es fier de toi », grogne Morice en se redressant. Il me fixe un instant, puis tourne les talons.
« Continue comme ça, Eiji. On verra où ça te mène. » Je lui rappelle qu’il ne devrait pas s’attaquer à la personne qui les a sauvés.
Je regarde ma classe, des lâches.
Ce ne sont que des spectateurs muets qui me dégoûtent.
Je m’écarte et Eden me rejoint pour parler. Il marche normalement vers moi, comme si rien ne s’était passé. Il n’a pas pris position dans ses paroles et dans ses actes. Est-ce par peur ? Les autres donnent le soutien à Morice. Eden me félicite dans un premier temps mais me prévient que la violence n’est pas la solution. Je lui affirme le contraire, c’est une solution. Il ne semble pas du même avis. Et puis je n’ai pas utilisé la violence, donc il devrait être content. Il rétorque que Maurice a fait un sage choix de me relâcher, sinon je l’aurais frappé et j'aurais empiré la situation. Je lui rappelle que c’est Morice qui m’a agressé. Eden m’explique que c’est mon indifférence, mon arrogance et mes absences qui font l’image que les autres ont de moi. Je demande à Eden s’il peut passer outre cette bagarre et continuer notre bon voyage. Il me dit que je dois parvenir à faire preuve de tolérance la prochaine fois.
La pitié pour l’handicapé n’est plus, c’est la méfiance qui mène mes collègues. Eden me dit que la pluie est un ami comme un ennemi. Me faire discret et éviter de tout prendre personnellement serait bien, me dit-il. D’après lui, l’épée est la voie la plus simple pour couper, ainsi dupliquer un problème et non le régler. Eden connait mes faiblesses comme je sais ses forces. Il possède la connaissance et la patience que je n’aurai jamais. C’est pour cela qu’on se complète.