Chapitre 68
Mon domaine était devenu une terre infertile. Le cratère se replissait lentement de sable sur tous les côtés. Une lente pluie de cendres venait s'amasser à la suie. Je soufflai lentement après cet affrontement d'une brutalité sans nom. Je ramassai les essences divines et les posai sur l'étagère. Enfin, ça c'est ce que j'aurais voulu, mais l'ensemble de mon palais avait été anéanti par notre combat, les meubles avaient encore moins survécu. Je laissais donc les essences à même le sol, entre les feux et les ruisseaux de lave. J'hésitais à les ingérer. Je ne méritais pas plus de pouvoir. Ils appartiennent à d'autres divinités. Je restais couché entre les flammes, mes jambes tremblaient encore. Je devais montrer une image de puissance quand je sortirai. La voûte céleste de mon palais semblait toujours aussi irréelle et le silence assourdissant des premiers instants avait laissé la place aux crépitements brûlants.
Je sentais mes forces revenir.
Mon mana revenait rapidement grâce aux essences de la sagesse, j'étais devenu une divinité, une divinité pour quoi, qui.
Cette puissance fluctuait dans mes mains brunes, venant les marquer d'or. Ce temps de repos n'était pas infini, je me devais d'avancer pour mes collègues, plus qu'une marche avant le trône.
Je me décidai à enfin sortir de ma dimension.
Les gardes, voulant m'arrêter, se précipitèrent vers moi.
Dans ma main droite, la couronne du monarque déchu. Ils se figèrent un instant. Tous s'inclinèrent devant la nouvelle ère naissante. Unique héros reconnu sous son règne, le trône allait me revenir si le Chah mourait. J'étais maintenant seul sur ce char qui m'amenait au palais royal, l'unique héritier du royaume de la science.
La salle du trône était remplie de consultants et autres serviteurs. Malgré la foule, le siège central restait vide. Takeo, Ten et Laura venaient me rejoindre. Takeo me dit.
« Eden, un peuple attend ton premier discours. »
Laura me désigna le trône où le souverain était vaincu. Je me sentais oppressé par leurs regards admirateurs. Ils m'acclamaient, il était encore trop tôt pour dire que je regrettais mes actes. J'avais atteint le marqueur final avant la réussite de l'objectif final.
Je fis le discours le plus classique d'un politicien en quête de faveur populaire. Jouant sur mon statut de héros pour appuyer ma pseudo-légitimité au trône.
Le peuple mordit à l'hameçon et je pus passer à la suite. J'exerçais immédiatement mon autorité impériale pour libérer nos camarades.
Eiji se cachait surement parmi la foule. Il me retrouvera en temps voulu. Je m'autoproclamai nouveau Chah sous les conseils de Ten et Kaze. Cenk me dit qu'il n'y a aucune contradiction, j'étais l'unique réel prétendant. Un peuple en guerre sans leader est un peuple condamné. Je me devais d'assumer mes nouvelles responsabilités, il fallait assumer mon assassinat. Tous mes amis comptaient sur moi, je ne devais point faillir. Est-ce que mes épaules étaient assez pour porter ce peuple vers la paix ? Dans les jours qui suivirent, Sterb vint à ma rencontre, j'avais vaincu son maître, pas une goutte de sang royal ne coulait dans mes veines. Je ne comptais pas le retenir mais il choisit de rester car le peuple avait besoin de lui. Je comprenais son choix, j'étais juste la nouvelle tête de son royaume, pas un ennemi. Nous avons combattu ensemble sur le front, c'était un brave.
Je m'endormis épuisé et soulagé, tout commençait à rentrer dans l'ordre.
Le lendemain, les conseillers les moins scrupuleux vinrent essayer de m'influencer sur la poursuite des combats. Chacun de ces serpents se pensait supérieur à son voisin. Leurs doux venins essayaient de m'attendre avec leurs langues perfides. Ils essayèrent de me motiver à quitter le trône, mais cette position assurait la sécurité de mes camarades et un quartier général d'où nous pourrions comprendre ce monde.
Je les rétrogradais de leur fonction. Je promus tous mes camarades au rang de conseiller. C'était la meilleure chose que je pouvais actuellement. Je fis poser une table ronde juste devant le trône. Tous avaient beaucoup à dire. Morice tremblait constamment, me dévisageant. J'appris par Emilie qu'il avait été utilisé dans la ferme à mana. Aurais-je pu lui épargner quelques jours en rentrant plus vite au pays ? Ten semblait préoccupé par le vide. Il se parlait à lui-même plusieurs fois par jour. Il avait vécu le front et les morts. Émilie avait arrêté de parler à Laura après des disputes dans les cachots et les retrouvailles étaient tendues. Elles partageaient au début la même chambre, mais le jour même elles demandèrent d'échanger. Émilie rejoignit Kaze. Je voulais savoir la nature des conflits et je décidai d'organiser une réunion avec l'ensemble de mes collègues. Nadia gardait toujours un sourire de façade, on lui avait appris à garder ses émotions pour elle. Je voyais dans ses yeux une énorme peur du futur.
Mon devoir était de soigner les blessures de cette classe avant que les fissures ne soient trop grandes.
L'après-midi entier fut destiné à la discussion ; les reproches, les remarques et les réconciliations.
Laura commença, « Émilie, tu as encouragé Ten à s'enfuir alors que ça aurait pu tous nous condamner. »
Ten coupa Laura, « Si je n'avais pas croisé le Chah sur mon chemin, j'aurais pu fuir et revenir plus fort, comme Eden."
Émilie rajouta : « Laura, tu n'as pas vécu l'enfer des cachots longtemps, tu as pu rejoindre Eden dans sa campagne. Tu aurais peut-être pu nous libérer plus tôt. Mais toi tu préfères t'incliner que résister. Continue à rester passif, c'est parfait. »
Laura frappa le poing sur la table de marbre, rouge de colère et cria :
« Je ne me suis inclinée pour quiconque. Et comment aurait fait Ten pour nous libérer. »
Kaze prit la défense d'Emilie, « En gagnant de la puissance… »
« Comment ? répondit brusquement Laura, comment ! C'est magnifique de parler de puissance tout le temps, mais ce n'est pas la solution. »
Ten dit pour prendre ma défense : « Eden a vaincu notre bourreau avec une puissance empruntée, est-ce un mal ? »
Nadia demanda :
« Est-ce la bonne idée, Eden, n'y avait-il que la violence pour nous libérer ? »
Je ne savais pas vraiment quoi dire face à Nadia. Mon cœur s'accélérait. J'avais l'impression d'avoir mal agi, en fait je ne savais pas vraiment, cette option était tellement plus simple. Je sortis le discours le plus classique possible, mon prof de français m'aurait renvoyé au collège pour ce manque cruel d'éloquence.
« J'avais imaginé… euh… de nombreux scénarios… bah… à force de côtoyer le Chah, j'en suis venu à cette seule et sinistre conclusion. » Le mot sinistre allait mieux dans ma tête.
Ten me réconforta dans mon choix, « C'était la bonne solution, tu n'avais pas d'autre choix. » Takeo renchérit avec souplesse, « l'important, c'est que tu nous as sauvés ». Je grinçai légèrement les dents et répondis avec un ton plus assuré : « Je ne l'ai pas vaincu seul, c'est grâce à vous tous. », Morice rit : « Mais quel héros, en plus il est resté humble, notre Eden. »
Morice me pardonna pour ma lenteur, il comprit ma sincérité. Laura reprocha encore à Ten sa tentative d'évasion qui avait échoué. Il avait mis leur vie en danger. Ten rétorquait qu'il avait joué seulement avec la sienne. Personne ne voulut entendre l'autre et les mêmes querelles continuèrent. Émilie défendait encore Ten, ce qui n'aida pas à diminuer la tension entre les deux filles. Kaze essayait de calmer Emilie, Takeo essayait de calmer Laura. Niccolas n'avait rien dit, juste écouté. Nadia me regardait timidement, comme pour s'excuser de sa question.
Il n'y eut pas de grands banquets de victoire malgré que Cenk l'aie suggéré et chacun alla dormir de son côté.
Je m'endormis heureux et inquiet, mes amis étaient libres et avec moi. Mais nos relations s'étaient affaiblies et il y avait un siège vide, celui de mon sniper, il n'était pas encore rentré.