Chapitre 69
J'ouvris les yeux sur un ciel craché assorti de nuages noirs qui m'accueillaient. Le sol terreux côtoyait des coulées de lave. Une immense structure se dressait devant moi, un château gigantesque aux allures victoriennes. Ses grandes portes principales d'acier et ornées par des rubis sanglants étaient ouvertes devant moi, m'invitant à pénétrer dans ce domaine.
J'arrivai dans une grande entrée, la pièce était immense, sa voûte grattait le ciel, des illustres chandeliers flottaient au-dessus de ma tête.
Au sol, des cadavres de soldats, le sol en était totalement recouvert. Je marchais dans une mare de sang frais. Que s'était-il passé ?
Un démon aux longues cornes pointues, couleur crème, et des yeux d'un rouge brûlant se présenta sur l'escalier supérieur. Il avait ses cheveux blancs attachés en une longue queue de cheval. Il ne dégageait aucune aura. Rien ne laissait paraitre un danger, mais mes jambes me criaient de partir. L'homme portait une longue tunique bleu marine soignée avec des boutons d'argent. L'inconnu me toisait du regard et fit apparaitre une rapière affinée avec une garde argentée ornée de saphir dans sa main gauche. Il n'est peut-être pas mon ennemi, je ne dois pas paraitre agressif. Je vais sortir mon livre s'il fait encore trois pas. Je reste fixe au milieu des morts. Il est à une vingtaine de mètres de moi.
Il pose lentement son pied sur la marche descendante.
Le silence noie la pièce.
En un éclair, le démon s'envole, fonce sur moi.
Je sors mon livre d'Irmin… Rien ne sort, il n'existe plus.
Il n'est qu'à un mètre de moi et sa rapière dans mon cœur.
Je pousse un cri de panique et chute de mon lit.
Nadia, armée de son bâton, ouvrit la porte en panique. Je me cachai avec le drap, mon corps nu.
"Eden ! Je suis désolé, je passais dans le couloir et je t'ai entendu hurler, ça va ?"
J'étais encore un peu déboussolé.
"Oui, oui, ce n'est rien."
Elle s'excusa platement une deuxième fois et referma la porte. Je suis contre les tuiles froides du sol, à côté du lit, dans ma chambre, dans le palais royal, dans le royaume d'Irmselia. Ce n'était pas un cauchemar, c'est une vision.
Un nouveau jour s'était déjà levé, la nuit avait été longue. Ces visions, un champ de cadavres au milieu de l'entrée du grand château, me hantaient. Je me baladais dans les allées ensoleillées de ma nouvelle ville, voulant me changer les idées et respirant à pleins poumons. Entre les parfums de curcuma et d'encens, j'espérais retrouver le parfum du mana de mon ami. Je prétextai une envie de balade, ce mensonge passa comme une lettre à la poste pour la majorité de mes amis. Sauf deux, Takeo et Cenk m'accompagnaient, intrigués de mon agitation que je n'arrivais point à cacher. Takeo me demanda :
« Toi qui vises toujours l'efficacité. À quoi te sert cette balade en ville ? »
Mon regard se baladait entre les étals.
« Il faut bien que je prenne en compte l'état de la cité pour mieux la diriger. »
Les marchands d'épices souriaient à notre passage.
« Tu aurais pu demander un rapport. »
« Ils sont souvent biaisés, nous avons la responsabilité d'apporter aussi notre regard moderne. »
Takeo semblait convaincu.
« Tu n'as toujours pas expliqué comment tu as vaincu le Chah. Le Chah explose sur le char. Vous avez disparu d'un seul coup dans un trou noir, puis la seconde d'après tu réapparais du trou seul sur le char avec sa couronne dans les mains. »
« C'est complexe. »
« Rien, n'est trop complexe. »
Je ne peux pas compter que sur un allié, actuellement manquant. Takeo est quelqu'un qui est fiable pour moi. Il est un leader mais aussi un esprit ouvert.
« Tu vas le découvrir, suis-moi. »
Nous nous laissions glisser dans une sombre ruelle que je noyai de mon mana, aucune présence. Nous étions tranquilles.
« C'est l'endroit parfait pour m'assassiner, tu sais. » rigola Takeo
Je lui répondis d'un petit sourire, « J'adore ton humour, tiens ma main. »
Je plongeai nos mains dans le sol, la porte de propriété s'ouvrit, et nous nous enfonçâmes dans mon palais. Nous survolâmes les plaines volcaniques laissées par notre affrontement.
« Où nous trouvons-nous actuellement, en enfer ? »
« C'était un paradis, enfin je crois. »
« Et que s'est-il passé ? »
« Tu vois ici le résultat de mon affrontement avec le Chah. »
Ses yeux n'osaient même plus cligner.
« Moi, excuse-moi, qui pensais pouvoir lui tenir tête. Tout cela en une seconde ? »
« Non, le temps se dilate différemment ici, ce monde n'est pas régi par les mêmes règles. »
« Je ne sais pas si cela me rassure que tu ne l'aies pas tué en une seconde ou effrayant que tu aies tenu plus d'une seconde contre lui. »
J'avais confiance en Takeo, il était comme Eiji pour moi. Ce monde avait permis de démontrer son caractère prononcé pour guider le groupe. Même dans la tempête, il gardera le cap. Il était un atout majeur parmi mes collègues, il serait mon confident pour la suite, il me fallait quelqu'un à qui parler de mon pouvoir et mon instinct le destinait. Eiji avait disparu et j'avais besoin de parler à quelqu'un d'autre de ce poids, de ce devoir.
« Il était affaibli, donc j'ai profité de l'occasion. »
« Ce n'est pas toi qui lui as troué le ventre durant la cérémonie ? »
J'hochai négativement la tête.
« Je vois, c'est donc ce garde qui n'est plus là. Pourquoi tu ne nous l'as jamais présenté ? »
Il fit trois pas dans le sable avant d'en prendre dans sa main.
« Il ne pouvait plus vous parler. Il avait une douleur mais il préférait continuer à se battre seul et fuir ses erreurs. »
Mon collègue laissait couler le sable de sa main lentement et me questionna.
« Attends, si… si le tireur est le garde et que… C'était lui, n'est-ce pas ? »
J'hochai la tête avant de lui montrer les essences. Il avait compris. Le tireur du pont avait donc abattu deux empires, Eiji ne se rendait même pas compte de ce qu'il accomplissait.
« Ceux-ci sont les essences divines. » Dis-je.
« Ce sont celles que le Chah t'avait prêtées. Que comptes-tu en faire, les laisser prendre la poussière ? »
« J'ai récupéré les miennes, elles sont en moi, celles-ci sont celles du Chah et d'un autre dieu qu'il avait tué. »
« Tu pourrais les prendre aussi ? »
Comme un réflexe, je lui répondis.
« Non, je n'ose pas, il faudrait qu'on répartisse le pouvoir. Si un jour, je devenais tyrannique ? »
« Non, ça n'arrivera pas, tu es Eden, tu ne ferais pas de mal à une mouche. »
« Non, j'ai tué un homme en faisant pleuvoir l'enfer dessus. »
« Non, arrête de culpabiliser, c'était un tyran, c'était un geste justifié. C'est les paroles de Nadia qui t'ont perturbé. »
Il n'y avait pas que ça. Ces essences appartiennent réellement à d'autres membres de la classe, les prendre reviendrait à voler quelque chose qui leur revient. Takeo pourrait même être un des héritiers des dieux.
« Un peu… mais ce n'est pas tout. »
« On va en discuter avec Laura, il est vrai qu'une séparation des pouvoirs serait une bonne idée. Ne compte pas sur moi, je ne veux pas d'un tel poids. »
« Je pourrais te demander un autre service, devenir le président. »
« Pourquoi un dirigeant, un président ? Je ne méprise pas tes paroles, je veux pas un dictateur, pas de général à grosses couilles et sans cervelle. »
« Oui, justement, un président pour contrôler le reste des organes de décision et de pouvoir. Tu serais le contrôleur de ce char lancé à pleine vitesse, un être normal, sans pouvoir, pour tenir les rênes. »
« Ça me plairait plus, à voir, mais à qui donner les essences ? »
On n'arrive pas à savoir si une élection serait une bonne idée ou si décider arbitrairement nous faciliterait la tâche. Nous n'avions pas tranché et décidions de reporter cette décision à tête reposée.
Nous quittâmes mon antre et continuâmes l'inspection de la ville.
Eiji n'était toujours pas revenu, depuis trois jours.
Je me rappelais qu'il avait un problème avec son cœur. Aucun registre ne faisait mention d'un jeune lui ressemblant ou possédant ces noms d'emprunt habituels. C'était pareil pour sa jambe, personne n'avait remarqué un jeune homme dont la jambe gauche manquait. J'envoyai des éclaireurs dans la vallée où il avait tiré. Que pouvait-il lui arriver ?
Une matinée trop calme passa. Des questions d'administratifs furent mises sur la table. Je rappelais à leur poste certains conseillers qui nous prêtaient allégeance. Nous n'avions aucune maîtrise sur les sujets de certains secteurs, j'avais beau être l'ancien bras droit du Chah, certaines démarches me dépassaient.
L'après-midi, je commençais par le passer dans ma dimension. Je faisais de l'ordre pour y accueillir mes collègues. Les orbes des essences de la science et de la gloire attendaient leur propriétaire. Comment le savoir ?
Une lettre magique du royaume ennemi arriva, me félicitant pour mon ascension et me demandant une rencontre. Le roi de l'Épée blanche avait une écriture en lié du 20ᵉ siècle. De belles boucles venaient soigner la lettre. Cette lettre était principalement dans le but d'arrêter la guerre, la lettre arrogante proposait aussi un cessez-le-feu immédiat si nous donnions dix pour cent de nos richesses avant la rencontre. Je devais en discuter avec les autres, même si cette option n'en était pas une personnellement. Cenk et Takeo arrivèrent en premier et je commençais à leur exposer le contenu du message.
Un éclaireur revint paniqué dans la salle du trône. J'interrompais les discussions avec Takeo. Nous n'avons pas retrouvé qu'un seul homme, mais un champ de malheurs.
On partit en urgence de la capitale, nous plongeant dans ce maudit désert. J'embarquais avec moi mes fidèles confrères, Takeo et Cenk. Je m'envolais, les portant avec moi grâce à mes pouvoirs.
C'est ainsi que je découvris le massacre. Takeo détourna le regard. Des carcasses de guerriers et d'assassins ouvertes, découpées par un monstre. Des traces de griffures béantes, elles avaient été infligées par une créature démoniaque. Eiji était peut-être parmi ses pauvres victimes. J'activais ma vision du mana, mais de l'eau sur mon œil m'empêcha de la garder active assez longtemps.
Même sans confirmations, des larmes commençaient à noyer ma rétine.
Quelques pas plus loin, quatre cadavres, ce n'étaient pas des civils. Je me rappelais d'eux. Ils étaient la garde rapprochée du Chah. Des colosses écrasés contre le sable, des titans qui auraient pu m'égaler, raides morts. Ils avaient été tués par les mêmes griffures. Elles avaient entaillé leur plastron comme du papier. Leurs corps pâles étaient encore remplis de mana. Ils étaient morts sans pouvoir répondre. Avaient-ils été surpris ou pris au piège ?
Plus loin dans le sable, Cenk retrouva mon fusil coupé en deux, il y avait eu un affrontement. Le sachet des balles était enfoui à côté. Je vis qu'une seule balle avait été utilisée, celle de l'assassinat. L'attaque avait donc eu lieu après le tir.
On ne trouva que des fragements de l'armure de mon ami parmi les cadavres. Tous ces corps vides de vie, aucun n'était le sien. Un peu plus loin dans le desert, on retrouvait un cercle noir marqué de strides violatres d'où s'échappait de petit feu follet mauve.
Cenk n'osait rien dire, il ne connaissait pas ma douleur.
Combien ?
Combien voulaient la peau d'Eiji ?