Chapitre 63
On ne m'emmena pas dans la salle du trône, mais dans un laboratoire froid. Le Chah s'y trouvait, il contemplait quelque chose au travers d'une grande baie vitrée. Une lumière vacillait lentement au-dessus de sa tête. Il était la seule personne éclairée avec le contenu de cette fenêtre. Je m'avançais pour le rejoindre, poussé par les lances de mes geôliers. Je ne me sentais personnellement pas menacé, j'étais précieux pour le Chah.
De l'autre côté de la vitre, une vingtaine de soldats de l'Épée blanche, attachés à des tables, se faisaient aspirer leur mana par de gros cristaux suspendus au-dessus de leur corps par de lourdes chaînes.
Leurs corps pâles se vidaient lentement de toute leur vitalité. Ils ne semblaient n'être que des peaux blanches sans âme, pourtant certains, plus coriaces, essayaient encore de se débattre. Mais les liens qui les maintenaient en place étaient trop résistants pour leurs simples muscles.
« De l'extraction de magie ! N'est-ce pas incroyable ? » déclara le roi.
Je n'avais pas le temps pour ses atrocités. Je lui répondis avec dédain.
« Ces hommes sont en train de mourir lentement. »
Il prit son ton calme et méprisable.
« Oui et il faudra les remplacer. »
La science n'avait donc aucune pitié.
« Que voulez-vous de moi ? »
« Que tu améliores cette ferme à humain. »
« Comment ? »
« À toi de m'apporter des solutions. »
Il me laissa une petite pierre précieuse. Je la réceptionnai de ma main droite, elle était plus légère que je ne l'imaginais.
« Qu'est-ce que c'est ? »
« Voici un cristal de mana vide. Chaque jour, tu viendras l'échanger avec un rempli. »
Il m'en laissa un deuxième, plus lumineux et plus lourd.
« Celui-ci est rempli, garde-le sur toi pour le reste de la journée. Son énergie va s'imprégner en toi. N'essaye même pas de fuir, ces cachots sont désignés pour sceller des divinités, tu sais qui. »
Il se retourna et ses volets de la salle derrière lui remontèrent dans un crissement métallique, laissant une lumière froide pénétrer le couloir. Un vieil homme avait une chaîne attachée au pied. La salle était remplie d'objets de science. Il y avait un petit trou dans le toit où s'introduisait la lumière d'un croissant de lune.
« Il était un savant sur le mana de nos ennemis, personne n'a réussi à le faire parler. »
Je savais déjà la suite. C'était surement mon rôle et je restai muet, attendant sa prochaine attaque.
« Je vais te laisser le temps pour travailler avec lui sur le mana liquide et sur les futures optimisations de notre glorieux système. » Il se rapprocha à ma hauteur et me dit : « Dès demain, certains de tes collègues risquent de rejoindre les ennemis sur ces tables. Ton temps presse. Dans quelques temps, je t'enverrai sur le front et, selon tes résultats, j'offrirai une certaine liberté à tes copains. Prouve-moi ta loyauté. »
Je ne répondis rien à ses tentatives de déstabilisation et demandai qu'on me fasse rencontrer ce savant.
« Nous pourrons accomplir de grandes choses si tu me suis », termina-t-il avant de me laisser travailler.
Je retournai en arrière, prenant une petite porte dérobée pour rejoindre le savant. Le temps ne pouvait plus être gagné. J'avais besoin d'efficacité.
Entre les fioles, Dans cette pièce se trouvait tout le matériel nécessaire à mes recherches. Je devais faire passer du mana solide à liquide. Sur de grandes étagères, de grands cristaux de mana patientaient. Un fourneau au fond de la pièce, des outils pour manier le fer, une enclume et deux sigils d'eau. Plus loin un atelier rempli de parchemins vides accompagnés de plumes et d'encre rouge dans un flacon de verre où j'étudierai.
Mes pouvoirs étaient inutilisables dans ce cachot, c'est pour cela que des cercles magiques avaient été installés pour l'eau. Je sentais le mana du petit cristal renforcer celui que je possédais déjà. C'était pour me faire évoluer plus vite ? Le mana volé aux hommes sur les tables me revenait. Le Chah voulait donc aussi que je devienne une de ses lames à la guerre.
Le mana restait coincé dans mon corps à cause de cette prison. Incapable de mettre une pression magique sur mon collègue, je me résignais à l'ignorer. L'ennemi n'avait rien à gagner à mon succès et je ne trouvai rien qui puisse le faire changer d'opinion. Ma contrainte n'est point la sienne. Sa seule peine dans le pire des cas serait sa mort et il l'avait déjà acceptée. Le roi venait de me poser un défi, mais je ne pouvais rien face à un homme déterminé, fataliste. Et à tout cela venait s'ajouter le fait que je n'arrivais plus à activer mon palais dans ces cachots. Un dispositif mis contre mon prédécesseur que je subissais aussi.
Je commençais mes écrits sur les moyens possibles d'attendre un état liquide avec le cristal. J'avais effleuré quelques livres sur le sujet dans ma bibliothèque. J'essayais de le faire fondre mais le liquide volatil se dissipait dans l'air. Je me mis en tête l'idée de créer un appareil capable de récupérer cette vapeur. Mais ce n'est pas cela le réel problème. Le cristal de mana liquide était à une température précise et celle-ci dépassait largement les quatre cents degrés Celsius. Il me fallait travailler avec un cristal d'une petite taille pour que sa température soit homogène, je me devais de limiter les pertes en gaz. Un petit volume serait simplement plus facile à chauffer sans le faire passer en vapeur de mana.
Travaillant seul, je compris qu'il n'allait pas simplement me laisser faire.
Le savant me jugeait du coin de l'œil. Je ressentais une certaine duplicité dans son attitude. La nuit confirma mes soupçons, il jeta certains de mes schémas et les remplaça par des schémas semblables mais incomplets.
Le premier jour passa et mon cœur brûla quand il vit deux de mes camarades amenés vers les tables. Le Chah me salua depuis sa hauteur, ses paroles devenaient des actes. Je me refusais à l'idée d'abandonner et je cherchais des solutions aux changements d'états du cristal.
Caché sous le pupitre principal, je trouvais un grimoire sur les états de la matière et leurs alliages. Il y avait des pages sur les absorptions du mana par les roches qui attiraient mon attention.
Je passai mon après-midi entier à lire et d'un coup une page frappa mon esprit. Je pliai délicatement son coin et continuai ma lecture. Vers la fin de journée, j'avais surement trouvé une solution. Pendant que le savant s'occupait plus loin, j'arrachais quelques pages du grimoire que j'enfilais sous mes vêtements. Je m'entaillai légèrement l'index puis commençai d'écrire des théories que je savais fausses. Le piège était prêt.
Dès que la nuit tomba et que je feignis mon sommeil, le savant s'empressa de brûler le grimoire et modifia mes nouvelles théories. Il allait discrètement se recoucher.
Au petit matin, je me réveillai de bonne heure, constatant les erreurs grossières qu'il avait réécrites à mes manuscrits.
Le Chah vint constater l'état des travaux. Rien n'avait encore fonctionné. Au fond, je savais que ce premier essai serait infructueux, mais j'avais joué le naïf en suivant les informations erronées du savant.
Il n'y avait que peu de choses qui pouvaient m'impacter et m'énerver ; mettre la vie de mes amis en danger était l'une d'entre elles. Il me gênait dans l'organisation de la libération de mes camarades. C'était un poids qui mettait leur vie en danger et je ne pouvais me le permettre. Le roi me testait, avais-je l'option de me débarrasser du nuisible ?
Si mes hypothèses s'avéraient justes, sa science pourrait mourir avec lui, la mienne se forgera et la surpassera bientôt. Si je pouvais naviguer dans mon palais, l'affaire aurait surement déjà été réglée.
C'est alors que je pris la parole.
« Sire, je demande à ce que je travaille seul ici. D'ici deux jours, vous aurez votre mana liquide. »
Le savant rétorqua
« Impossible, tu ne comprends rien à la physique de notre monde. »
« Si et toi, tu me sabotes. »
« Tu as réalisé tes plans tout seul, tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même. »
« Eden, si tu arrives à me démontrer que tes plans ont été sabotés comme tu le prétends, j'accepterai ta requête. »
« Sire, mon sang est nourri de mana, ce qui l'empêche de coaguler et lui laisse sa teinte rouge malgré les heures, comme votre encre. Si mes plans ne fonctionnent pas, c'est parce qu'ils sont sabotés durant la nuit. »
Je supprimais alors mon mana de la feuille et c'est alors que l'on vit certaines parties devenir brunâtres tandis que d'autres restaient rouges. Je savais que je ne pourrais jamais vaincre le Chah. Même avec mon palais, l'écart entre nos puissances était trop grand. Il n'avait pas à craindre mon pouvoir. J'avais besoin qu'il me laisse travailler dans mon palais.
« Voici votre preuve et je demande à avoir accès à mon palais pour améliorer la vitesse des recherches. »
Le vieillard s'écroula sous le choc, il comprit que ma nature était loin d'être humaine. Il fut emmené, trainé par un garde, il pensait avoir gagné en supprimant le livre mais j'en gardais, sous mes habits, les pages les plus importantes. Ma joie était de courte durée, je n'avais fait qu'enlever une épine de mon pied. Certains de mes camarades, je ne sais lesquels, étaient déjà utilisés dans cette ferme.
Le Chah me sourit légèrement et me répondit.
« Ton palais ? Tu sembles bien téméraire de me demander cela. »