Chapitre 64
Le Chah resta silencieux quelques secondes. Son regard glissa de la feuille maculée de brun vers mes mains, puis revint sur mon visage.
« Tu sais pourtant ce que cela signifie. »
« Oui. »
« Alors pourquoi me le demander ? »
Je soutins son regard.
« Parce que vous avez besoin du mana liquide. Et mon palais est la solution. »
Son léger sourire habituel apparut sur ses lèvres.
« Tu oses négocier avec moi comme si nous étions deux souverains. »
« Non. Deux divinités avec des buts différents. »
Son sourire s'élargit légèrement.
Je savais parfaitement où se trouvait la limite. Le Chah pouvait me tuer sans difficulté. Mon palais ne changerait rien à cela. Je n'étais pas en position de force. Mais il n'avait aucune raison de gaspiller une ressource aussi rare que moi. J'étais important aux yeux de ce despote, il fallait utiliser ma valeur pour les autres.
Il s'approcha de la table et prit l'une de mes feuilles entre deux doigts. Il regarda le projet.
« Tu demandes ton palais pour faire fondre le cristal ? »
Ce mana liquide était forcément à des fins militaires. Le progrès est le nerf de la guerre et je peux surement en tirer la survie de mes amis.
« Pour accélérer toutes les étapes. Ceci pourrait vous aider pour la guerre ? »
Il me fit sortir du laboratoire puis du cachot.
Les couloirs s’étendaient sous de hauts plafonds voûtés, bordés par des arches finement sculptées. Des mosaïques colorées couvraient les murs, tandis que des lanternes de cuivre diffusaient une lumière chaude sur le sol de marbre. Dans cette pierre, des incrustations de cristaux de mana servaient de luminaire. Chaque être composé de mana passant dessus se ferait drainer une partie de son mana en échange de lumière.
Il m'amena avec son escorte dans un autre laboratoire, une salle gigantesque. De grandes arcades laissaient entrer le soleil. La pièce possédait une voûte qui s'envolait dans la vingtaine de mètres au-dessus de nous. Un dôme de verre d'environ cinq mètres de diamètre venait finir la voûte. La lumière venait sur son centre où siégeait un bassin d'eau salée sur lequel flottait un immense cristal de mana pur. Ses reflets venant illuminer les parties encore sombres que les arcades ne pouvaient éclairer. Aux quatre points cardinaux, quatre grandes colonnes de pierre soutenaient le dôme. Sur les côtés, de manière symétrique, de grands fourneaux, où l'on pouvait faire rentrer deux vaches sans problèmes. Des tubes de verre courant le long des murs, certains remplis de liquides colorés, d'autres traversés par de petites étincelles de mana. Sur des tables en pierre blanches, des cloches de verre retournées sur des cristaux, isolant leur mana du reste de la pièce. À leurs côtés, des petites fioles scellées par des bouchons de cire ou de métal gravés de runes. Une architecture faisant la gloire de la science. Tous semblaient démesurés. Rien ne semblait trop grand pour percer les secrets de la magie. Au fond de la salle se trouvait une sculpture en or qui se démarquait du reste.
Elle représentait deux figures, de même taille, une masculine et une féminine. L’homme doré était assis sur un banc de marbre, le dos droit. Une longue robe claire enveloppait sa silhouette et retombait autour de lui en une multitude de plis, couvrant presque entièrement ses jambes. Son pied nu dépassait légèrement du tissu. Une large capuche dissimulait son visage dans l’ombre, ne laissant rien deviner de ses traits. Il tenait une orbe flottante d'émeraude dans sa main, qu’il semblait examiner avec une attention silencieuse, tandis que l’autre venait tenir un livre en commun avec la deuxième personne. Sur la droite de l'homme, une femme mince se tenait droite. Elle avait de longs cheveux relevés et attachés en chignon, des yeux bandés par un petit tissu. le dos droit, une longue robe lui tombant jusqu'aux chevilles. Sa deuxième main ouverte posée sur son genou.
Je reconnaissais l'homme. J'étais plongé dans l'analyse de cette œuvre quand le Chah m'interrompit.
« Ici, ça sera donc mieux pour ton travail. La crème des chercheurs se trouve dans cette pièce. C'est une zone sans restriction dimensionnelle. J'attends dans deux jours des résultats. »
Je fus surpris que ma requête soit prise au sérieux. Je me devais maintenant de faire mes preuves. Le Chah était parti vaquer à ses occupations, me laissant sans repères au milieu de cette fourmilière.
Les scientifiques étaient plongés dans leurs recherches. Un seul sujet trônait sur toutes les tables, rendre les cristaux de mana liquide.
Je restai quelques secondes immobile au milieu du laboratoire.
Le Chah avait disparu derrière les portes de bronze, emportant avec lui son escorte. Le bruit de leurs pas s'éteignit rapidement dans les couloirs.
Autour de moi, les chercheurs avaient repris leur travail.
Personne ne semblait savoir quoi faire de moi.
Cela me convenait.
On me laissa une petite partie d'une table d'une dizaine de mètres. Je posai mes feuilles sur une table et observai la pièce.
Le Chah m'avait accordé deux jours pour obtenir des résultats, mais je savais déjà que deux jours ne suffiraient pas. Pas avec les méthodes qu'ils utilisaient ici. Chacun essayait ses idées et gardait précieusement ses réflexions pour lui.
J'avais besoin de calme et je savais où le trouver.
Je me rapprochai d'un mur de la pièce puis y fis apparaitre la porte de mes solutions. Je l'ouvris et mon palais naquit devant moi. J'adorais le voir se construire naturellement à chaque fois que je traversais du réel vers l'absurde.
Je fis paraitre mes étagères du sol où je gardais les éléments de mes voyages, une table et une chaise, puis je commençai mon travail.
Je pris la première feuille du formulaire que j'avais conservée.
Je l'avais encore collé contre mon torse, sous ma tenue, comment aurais-je pu oublier ?
Les pages étaient froissées, certaines tachées du sang qui avait séché sur mes mains. Je l'avais gardé parce que plusieurs informations me semblaient étranges. Avec le savant dans mon dos, mon esprit pensait déjà au piège et n'avait pas eu le temps de les comprendre totalement.
Je commençai à relire.
Je parcourus rapidement les chiffres inscrits à côté.
Ce n'était pas un cristal de mana ordinaire. C'est un cristal de mana réceptacle qui m'avait été fourni et leur stabilité était encore plus difficile. Sa structure était décrite comme proche de celle du cristal de mana pur, mais son comportement différait fortement lorsqu'il était exposé à certaines solutions.
Je relus le paragraphe.
Puis une seconde fois.
La plupart des résultats étaient incomplets. Plusieurs expériences avaient été barrées. Certaines formules étaient accompagnées de commentaires écrits à la hâte. Un certain "diamant du fou" serait donc la solution.
Puis je trouvai ce que je cherchais.
Une phrase presque perdue entre deux tableaux.
Dissolution temporaire obtenue avec ajout d'un matériau étranger à haute affinité spirituelle. Stabilisation de la phase liquide observée pendant plusieurs minutes.
Je fronçai les sourcils. Je tournai la feuille. La page suivante était presque entièrement vide. Une seule annotation figurait en bas. Je relevai lentement la tête.
Je figai ma dimension et en sortis pour y récupérer d'autres ouvrages et y rentrai à nouveau dans mon portail. Je repris mon travail avec d'autres formulaires et j'en parcourus toutes les pages, toujours dans ce silence si familier à mon palais.
Une pierre extraite de certaines zones traversées par l'Épée Blanche. Une matière dont les propriétés magiques étaient suffisamment proches de celles du mana pour interagir avec lui sans se désagréger.
Je trouvai un dessin de la pierre sur le coin du haut de la page, elle était légèrement bleutée et transparente sur les bords.
Je relus les notes. La pierre pouvait être réduite en poudre. Pour ensuite la mettre en solution. Enfin mélangée au cristal de nature magique.
Le résultat n'était pas une simple dissolution.
La structure du cristal changeait, perdant sa rigidité. Le mana passait dans un état liquide.
Et, contrairement aux expériences habituelles, il ne se reconstituait pas immédiatement.
Je restai silencieux.
C'est alors que je regardai mon étagère et je la vis. La pierre du mineur, celle du meurtre de son collègue, je me rappelais… C'était la mine où seulement l'état de l'épée blanche achetait des pierres… des pierres sans valeur… sans valeur apparente.
C'était ça.
Les mines de l'épée Blanche étaient la solution. Je savais où trouver la pierre.
Des cristaux se trouvant dans le royaume ennemi.
Pas une température, pas une pression, pas une quantité excessive de mana.
C'est pour cela que le savant avait brûlé le livre, il espérait que le secret disparaisse.
J'attirai par magie la pierre sur mon bureau. J'en brisai en petits morceaux et le miracle de la science prit vie. En y rajoutant le cristal de mana lui aussi brisé, j'en tirai un liquide bleuté.
Je sortis de mon palais en toute fanfare. Je venais de prouver ma nécessité au Chah par ma puissance et ma science. Je possédais les outils pour libérer mes camarades.
Je posai rapidement les feuilles sur la table.
« Vous avez déjà trouvé quelque chose ? »
J'hochai brièvement la tête et le chercheur s'approcha.
« Quoi donc ? »
Je lui montrai la page déchirée et un article sur la même pierre dans un autre formulaire.
Son expression changea. Il prit le formulaire et le lut rapidement.
« Où avez-vous trouvé ça ? »
« Dans mes documents. »
« Cette page n'était pas dans nos archives. »
« Je ne vous ai pas dit qu'elle venait de vos archives. »
Il me regarda quelques secondes.
Je récupérai la feuille.
« Vous avez essayé de maintenir le cristal sous forme liquide uniquement en agissant sur son énergie. »
Le scientifique appela tous ses collègues. Chacun voulut examiner la matière et je dus refaire le mélange avec les derniers restes de la pierre plusieurs fois pour prouver la véracité de mes propos. J'avais une dizaine d'éprouvettes remplies du mélange.
L'empereur est revenu en fin de journée pour voir mon exploit. Il me regarda fièrement. Il n'avait point l'air méprisant que je lui connaissais. Il me demande une seule chose.
« Dernier test, bois l'entièreté d'un des récipients. »
Les chercheurs avaient déjà étudié le mélange toute la journée. Ils savaient ce qu'il était capable de faire. Alors pourquoi me demander de boire ? Je regardai rapidement le Chah. La réponse ne tarda pas à s'imposer à mon esprit. Il voulait ma loyauté, voulant voir si je buvais un liquide inconnu.
Un souvenir remonta de l'abîme de mon esprit, je me rappelai quelqu'un… Eiji.
Ma confiance en mon breuvage revint d'un coup. Je ne risquais rien en l'ingérant.
Depuis mon arrivée, j'avais tenté de gagner du temps, d'obtenir des privilèges et de conserver mon utilité. Mais la confiance du Chah valait davantage que tout cela.
S'il me croyait loyal, il baisserait sa garde.
S'il me croyait utile, il me garderait en vie.
S'il me croyait suffisamment proche de lui, il finirait par me montrer des choses qu'il regretterait.
Je pris l'éprouvette puis trinqua dans le vide la première marche à ma future victoire.
« Si vous souhaitez que je le fasse. »
Je bus.
Le liquide était froid.
Je terminai le récipient sans hésiter.
Rien ne se produisit.
Puis je sentis mon mana augmenter, exactement ce qu'Eiji m'avait raconté dans le palais.
C'était une sensation difficile à décrire. Pas une explosion de puissance, mais une petite présence plus dense dans mon corps. Mon palais lui-même semblait plus vaste, comme si ses fondations venaient d'être renforcées. J'avais volé le mana d'un autre vivant. Le poids disparut rapidement. Je regardai mes mains. Mes veines brillaient légèrement.
Le Chah m'observait toujours.
Je relevai les yeux vers lui.
« Cela fonctionne. »
Il eut un léger sourire.
« Je vois cela. »
Je lui rendis son sourire.
Il croyait que je venais de lui faire ma première preuve de ma loyauté.
Ce jour-là changea tout dans nos rapports.