Chapitre 62
[ Quelques temps dans le passé – Un jour après qu'Eden fut vaincu par le Chah dans l'arène ]
L'air ne bougeait pas. Il stagnait, épais, chargé d'une odeur de sable humide et de rouille ancienne, comme si personne n'était jamais entré pour le renouveler depuis des siècles.
Les murs étaient taillés à même la roche, sans joint, sans ornement, juste des stries d'outils anciens qui couraient en diagonale sur la surface grise, seul témoignage qu'une main humaine était passée ici un jour. Aucune torche. La seule lumière filtrait d'un soupirail étroit, loin au-dessus, une fente à peine large comme une main, par laquelle tombait un rai de jour blafard qui ne touchait jamais le sol.
Nous étions dans les cachots du palais. Le Chah nous tenait maintenant en tant que prisonniers.
Les barreaux fermaient l'espace en deux : d'un côté, un simple couloir de garde, vide. De l'autre, la cellule elle-même, plus large qu'elle n'y paraissait de l'extérieur, comme si on l'avait pensée pour contenir plus qu'un seul prisonnier. Le métal des barreaux n'était pas noir comme le reste, mais gris pâle, presque blanc, strié de runes gravées si finement qu'on aurait pu les prendre pour de simples rayures d'usure. Quiconque s'en approchait sentait son mana se détruire instantanément.
Le sol de terre battue était froid sous mes pieds nus. La cellule était remplie légèrement dans les coins de sable. Une paille sale traînait dans un coin, jamais renouvelée. Une gamelle en fer, vide, retournée contre le mur et, contre ce mur, une chaine pour y attacher des ennemis du pouvoir.
Ils étaient sept, assis ou allongés à même la terre, en cercle instinctif malgré l'absence de feu pour s'y regrouper. Je ne faisais pas partie de ce cercle, incapable de le rejoindre.
Thomas avait le dos contre le mur, les genoux remontés, les mains croisées comme pour se retenir de créer une flamme qu'il savait inutile ici. Son esprit s'agitait libre, son corps se figeait prisonnier.
Kaze restait debout, immobile près des barreaux, les yeux fermés. Il écoutait plus qu'il ne regardait, cherchant dans les pas des gardes une faille qu'il ne trouvait pas.
Laura griffonnait quelque chose du bout du doigt dans la poussière, effaçait, recommençait.
Ten, assis à l'écart des autres, fixait un point vide devant lui, cette même distance qu'il portait depuis le village des démons. À côté de lui se trouvait Émilie.
Elle essayait tant bien que mal de rallumer les flammes qui lui avaient valu ses victoires durant ce tournoi.
Takeo faisait les cent pas, trois enjambées, demi-tour, trois enjambées, comme si le mouvement seul pouvait encore lui donner l'illusion d'un contrôle.
Morice, adossé contre les barreaux eux-mêmes, indifférent à la morsure du mana qu'ils lui volaient, gardait les bras croisés et le regard dur.
Nadia s'était recroquevillée contre Laura, qui lui caressait doucement les cheveux sans un mot, le regard perdu au-delà des murs, cherchant peut-être un lézard à qui parler, un signal, n'importe quoi de vivant.
Nicolas était le seul allongé, les yeux ouverts sur le plafond, silencieux.
Et moi, j'étais en face d'eux, seul dans une cellule trop grande pour moi. J'étais assis, dos droit, les mains posées à plat sur mes genoux, bouche fermée, mes dents mordaient légèrement ma lèvre inférieure. Je les regardais, chacun d'eux, l'un après l'autre, comme si je comptais quelque chose que je refusais de perdre. Je n'arrivais pas à accepter l'échec d'un plan qui me paraissait infaillible à première vue. Sans connaître les règles de ce monde, il m'était en fin de compte impossible d'établir un plan correct.
Je souhaiterais pouvoir leur dire que je maitrise la situation, mais ce n'est plus le cas. Impossible de créer mon palais dans cette prison. Mon mana se fait absorber par les barreaux dès que j'essaye de manier la terre des murs de ce cachot.
Takeo s'arrêta soudainement et vint contre les barreaux de leur cellule et m'appela.
« Eden, tu sais pourquoi tu es isolé de nous ? Loin de moi l'idée de te dire que tu n'es pas puissant, mais Émilie ou Ten n'ont pas reçu ce traitement, c'est par rapport à votre disparition durant le duel. »
Il devait faire référence à nos palais et au fait qu'on disparaisse de la réalité en rentrant en eux.
« Lors du combat, j'ai utilisé un pouvoir que le roi a reconnu, je pense que c'est cela. »
Son regard était mitigé et il s'interrogeait à nouveau.
« Que s'est-il passé quand tu as disparu ? Qu'est-ce qu'il t'a fait durant ces cinq secondes pour que tu apparaisses à genoux alors que tu avais l'air si confiant juste avant de disparaitre ? »
Devais-je raconter la vérité… Au point où nous en étions… je modifiais quand même certains points.
« Il m'affronta dans une dimension de poche qu'il gardait pour me coincer et je crois que le temps se dilate différemment car notre combat a duré plutôt une voire deux minutes. »
« Quel genre de pouvoir a-t-il utilisé ? démoniaque ? Où as-tu trouvé toute cette force ? » demanda Ten, qui s'était levé.
« Non, divin, ce roi n'est pas qu'un empereur comme un autre. Il est aussi la divinité qui est priée dans ce pays. » J'esquivais habilement la dernière question.
« La sagesse ? » répondit Ten avec un léger doute sur sa langue
Je ne pouvais pas lui dire qu'il se trouvait en face de sa réincarnation.
« Non, la science, la sagesse est priée par les tributs nomades d'après mes observations. »
« Il faut qu'on réfléchisse tous à comment sortir tous ensemble, les gars. »
Émilie et Laura le dévisagèrent.
« et mes dames… » rajouta-t-il.
Il avait de bonnes intentions, mais la chance n'était pas de notre côté.
Ce fut à ce moment que des soldats rentrèrent dans le cachot, il y eut un grand silence. Plus personne n'osait parler et Takeo recula. Ten restait immobile aux barreaux, fixant ses nouveaux ennemis. Les gardes le regardèrent mais n'y prêtèrent guère plus attention, il ne les impressionnait point et je ne pense pas que c'était son but. Je suppose qu'il voulut montrer qu'il n'avait pas peur de l'autorité.
« Le héros, lève-toi. »
Sans rien me dire, on m'attacha les poignets dans le dos avec des liens faits des mêmes pierres que les barreaux, puis me sortit de ma grande cage.
Je quittai le fond du palais, y laissant mes camarades. Je savais que j'allais rencontrer le Chah. Il avait dit qu'il avait des projets avec moi. Peut-être trouverai-je une faille dans ses rouages, et le regretera.