Chapitre 61
L'entrée dans la ville était grandiose, le roi m'attendait sur son char d'or et de jade. Il portait une longue toge blanche et m'invita à faire de même. Je grimpai à son char et il me tendit une poignée de main que je pris sans hésitation. J'avais un jeu à jouer pendant encore quelques temps. Peut-être pensait-il que je l'avais enfin rejoint.
Le char démarra et les portes de la capitale s'ouvrirent.
L'avenue s'étire sur près de deux lieues, rectiligne comme une lame plantée dans le cœur de la capitale, et depuis les hauteurs du quartier haut, on la devine tout entière : un ruban de pierre pâle bordé de bannières écarlates qui claquent dans le vent du soir.
De part et d'autre, des colonnes de marbre veiné d'or s'élèvent tous les vingt pas, sculptées de grands guerriers et de deux dieux enlacés. De grands drapeaux d'une dizaine de mètres sur les emblèmes de la dynastie fondatrice flottaient légèrement dans le vent chaud du désert. Entre chaque colonne, des braseros de bronze crachent une fumée parfumée à l'encens et au bois de santal, si dense par endroits qu'elle forme une brume dorée où dansent des lanternes de papier suspendues à des fils de soie invisibles. Les marchands du souk avaient rangé leur bordel. Je me sentais chez moi dans cette ville.
Le sol lui-même raconte une histoire : de larges dalles de granit blanc incrustées de motifs en laque noire et rouge, représentant les grandes batailles de l'empire, usées et polies par des siècles de sandales impériales.
Le roi d'Irmselia vint me souffler à l'oreille.
« Tu as fait le boulot que j'espérais. »
Je répondis avec aisance.
« J'espère que cela vous montre ma loyauté. »
« Sûrement, mais ce n'est que la première étape de ton grand avenir. » Il renchérit de manière glorieuse. Je lui demandai ma seule faveur.
« Pourriez-vous donc libérer les otages ? »
Il tourna lentement sa tête vers moi et ses yeux me foudroyaient. Sa parole sèche vint m'annoncer ce pour quoi le plan avait été créé.
« Avec tes exploits, ils éviteront la mort, n'est-ce pas suffisant ? »
« J'implore votre clémence, ils méritent mieux que cela et pour nous aider dans nos futures conquêtes. »
Il me répondit avec un large sourire.
« Tu es déjà suffisant, divinité de la sagesse. »
« On ne sait jamais ce que pourrait proposer l'adversaire. » essayai-je de négocier.
« Ferais-tu allusion au héros disparu ? » me questionna-t-il alors.
Il ne pose pas cette question par hasard.
« Il court sûrement toujours dans la nature. » J'essayai alors de jouer la carte de l'inconscience face à la science.
« Ce héros est sur notre territoire. » Répondit-il avec simplicité. Il savait.
« Tu l'as ramené. » Rajouta-t-il pour enfoncer le clou.
Son sourire devenait menaçant et le ton de sa voix avait changé pour le sadique.
« J'ai envoyé Ki me le chercher, j'ai hâte de le rencontrer. »
« Ki était donc votre espion. »
« Je sais que tu manigances quelque chose avec ce héros, mais Ki va l'arrêter et le ramener. » Me murmura-t-il dans l'oreille tout en gardant un sourire de façade devant la foule. Il ajouta.
« Si tu ne veux pas que je lui tranche la tête, il va falloir coopérer. »
Il posait sa main sur mon épaule comme pour affirmer son autorité tandis que l'autre saluait son peuple. Il m'invitait à faire de même, je m'exécutais. Ses pressions ne faisaient rien sur mon cœur, il battait normalement, presque apaisé. J'avais confiance en Eiji. Une certitude de sa réussite qui venait de son passé, du plus profond de moi, je savais ce qu'il avait vécu et comment il vaincrait enfin un jour ce poids qui le coule depuis l'accident.
La foule en délire acclamait son empereur et le héros. La ville semblait si heureuse de cette victoire. Elle acclamait un tyran, un bourreau, une divinité folle. Sa confiance en sa nature divine le rendait aveugle. Je n'avais plus les mots pour décrire un tel monstre. J'attends avec hâte son châtiment. Ses provocations ne me faisaient plus rien, je savais mes amis en sécurité sous ma puissance. Il me fallait juste un petit coup de pouce, c'est dans ces moments qu'on sait sur qui compter. Il était loin des attentes de ce monde mais proche des miennes. Que Ki soit un espion ou pas, n'avait plus d'importance, il n'était plus de ce monde. Eiji l'avait tué. Le mana que j'avais mis en Ki pour le surveiller s'était dissipé comme sa vie.
Je laissais alors un lion condamné se déchaîner une dernière fois.
Maintenant j'attendais patiemment une sentence venue du ciel.
« Penses-tu qu'il sera aussi têtu que toi, ou il m'obéira au doigt et à l'œil comme il le fait pour toi ? »
Sans même que je ne puisse prévoir son impact…
« Je ne m'attends pas à grand-chose… Si, le détruire vu qu'il n'est qu'un déchet d'après les dires de l'épée blanche. »
« Et si le déchet vous tuait... »
La balle venait de transpercer en plein cœur un dieu moqueur. Le Chah me regarda d'un air apeuré. Le chasseur aurait-il goûté à son propre fusil ? Il était maintenant temps pour moi de faire le reste.
« Palais omniscient ! »
Le temps se dilatait autour de nous. Le ciel craquait au-dessus de nos têtes. Je tendis mon bras vers le despote, frappant dans l'espace vide de son cœur troué par la balle anti-magique, brisai la réalité. J'attrapai la poignée de l'imaginaire qui dort en ce monde. Mon domaine s'activait et emportait la divinité de la science avec moi. Dans cette dimension, elle ne pourrait plus menacer mes amis. Nous ne jouions pas dans la même cour, il y a peu, peu importe la dimension, mais ce temps est révolu.
Je vais le finir ici et maintenant.