Chapitre 60
Je quittai le camp par une brèche dans la surveillance de notre caravane avant son entrée dans Irmselia, m'enfonçant dans le désert dont le sable froid de la nuit crissait sous mes bottes comme du verre pilé. Ma mission était simple en apparence : rejoindre la colline indiquée par Eden, celle d'où je devrais, au levé du jour, offrir au roi une balle qu'il n'oublierait jamais.
Il faisait nuit et je me dirigeais grâce aux connaissances en astrologie de mon ami. Il ne fallait pas que je fasse de bruit, ni de lumière.
Mais le désert n'était jamais silencieux bien longtemps.
Des silhouettes surgirent de derrière une dune, cinq, peut-être six, des pillards aux armes rudimentaires mais aux intentions limpides. Je reconnus, dans leurs postures de prédateurs affamés.
Les hommes avaient dû être envoyés pour mettre un terme à nos plans, je n'allais pas me laisser ralentir. Mon fusil toujours attaché dans mon dos, je créai une lance de glace que je plantai dans la dune.
Le premier se jeta sur moi avec la maladresse d'un homme habitué à effrayer plutôt qu'à combattre. Je pivotai, laissant son élan me porter au-delà de moi, et mon coude retomba sur sa nuque avec la précision froide d'un métronome. Il s'effondra sans un bruit, je pris ma lance pour l'achever. Le deuxième brandit une lame courbée ; je glissai sous son bras, mon poing s'enfonçant dans ses côtes avec un craquement sourd qui me retourna presque l'estomac.
C'est alors que je le vis. Ki, en retrait, dirige la manœuvre d'un simple geste de la main. Ce n'était donc pas une attaque hasardeuse, c'était lui qui les menait, une mise à l'épreuve déguisée en simple embuscade. Malgré sa capuche, je pouvais lire la même aura que l'étranger à la caravane.
Il s'avança, un air presque désolé peint sur son visage, comme si cette confrontation lui pesait autant qu'à moi.
« Je suis navré, garde d'Eden. Mais tu comprendras que je ne peux pas laisser filer un mystère aussi épais que le tien. »
Il lança une fiole vers moi, brisée en plein vol par un geste précis, libérant une poudre verdâtre qui m'enveloppa dans un nuage âcre. Le poison, je sentis mes poumons s'emplir de cette substance mortelle et pourtant, aucune brûlure, aucune suffocation. La graine en moi frémit, comme un ventre affamé qui accueille enfin sa pitance, et j'eus l'étrange sensation que le poison se dissolvait en moi comme du sucre dans l'eau, aspiré, digéré, anéanti.
Ki écarquilla les yeux, stupéfait par cet échec inattendu.
« Impossible… »
Au contraire la graine répondit, je sentis une envie prédatrice naitre en moi.
Je n'eus pas le temps de me questionner sur sa réponse. Une douleur fulgurante déchira mes poignets, comme si des lames invisibles cherchaient à jaillir de ma propre chair. Je baissai les yeux et vis, horrifié, des griffes noires percer ma peau, incurvées et luisantes comme de l'obsidienne fraîchement taillée. Je ne les avais pas voulues. Elles avaient surgi d'elles-mêmes, comme si la graine du démon, longtemps tapie, refusait désormais de se cacher plus longtemps derrière ma volonté. Elle m'évitait d'avoir à me rapprocher de la faucheuse ou à la confronter abattue au sol.
Les pillards restants hésitèrent, leur assurance vacillant devant cette métamorphose. Trop tard pour eux. Peut-être pour moi aussi…
Je devenais ce que je refusais, une souillure comme ce connard de Lok. Des sabres vinrent me défier, je les brisai de mes nouvelles griffes. Il fallait que j'en finisse vite pour accomplir mon devoir.
Je frappai le sol de ma jambe de glace et le désert tout entier sembla retenir son souffle. Le sable se figea en une gelée cristalline, l'air lui-même se durcit en dentelle de givre, emprisonnant mes assaillants dans des cocons de glace aussi purs que du verre. Leurs visages, figés dans une expression d'incompréhension terrifiée, se dessinaient sous la surface gelée comme des insectes prisonniers d'un ambre translucide.
Je refermai mon poing.
Les cristaux explosèrent d'un seul coup, dans une pluie rouge et silencieuse qui macula le sable environnant. Je restai un instant immobile, les griffes encore tremblantes, commençaient à se rétracter, le souffle court, contemplant ce que je venais de faire.
J'avais tué des inconnus, la vue du sang me frappa le ventre.
Je fermai les yeux sur mon massacre et continuai. Ma marche dans le sable me fatiguait, les jambes lourdes, la conscience aussi, gravissant la pente rocailleuse qui s'élevait vers le sommet indiqué par Eden. J'étais sa lame, il était mon guide.
L'aube se levait à peine lorsque j'atteignis enfin la crête, ce promontoire rocheux d'où l'on dominait toute la vallée poussiéreuse s'étendant jusqu'aux portes de la capitale. Le vent y soufflait plus fort, chargé d'un sable fin qui crissait entre mes dents et venait se loger dans les replis de mes toiles qui faisaient office de vêtements.
Je m'installai à l'endroit précis qu'Eden m'avait indiqué la veille, une petite anfractuosité naturelle dans la roche qui offrait un angle parfait sur l'avenue principale sans être gêné par les remparts lointains de la capitale royale. Mes mains, encore marquées par la brûlure de la cartouche et maintenant zébrées des cicatrices laissées par mes griffes éphémères, tremblaient légèrement en sortant mon arme.
Une seule balle. Un seul tir. Voilà tout ce dont je disposais pour offrir à Eden la clé de la libération de ses camarades, pour clouer, une bonne fois pour toutes, le spectacle comme Eden l'appelait.
Je calai la crosse contre mon épaule, sentant le froid métallique se fondre contre ma peau brûlante. Le soleil commençait à peine à poindre à l'horizon, teintant le ciel d'un orange sanglant qui rappelait étrangement les cristaux explosés quelques temps plus tôt. Le soleil venait saluer mon audace et mon obéissance.
J'attendis. Le roi apparaîtrait bientôt sur la grande avenue aux d'Eden, pour saluer ses troupes de leur victoire. seule chance de tout faire basculer, un tir dans son cœur. La graine palpitait doucement dans ma poitrine, comme si elle aussi retenait son souffle, complice silencieuse de ce que j'allais accomplir.
J'enfilais les gants de cuir et sortais une cartouche. Je la posai avec finesse dans l'appareil.
Mon doigt venait doucement caresser la gâchette. Je commençais à infuser l'arme de ma mission, un mana dense et condensé qui ferait office de poudre. Si la balle avait percé le son, cette fois, je voulais qu'elle perce la lumière.
C'est alors que je les vis, Eden et son bourreau. Tous deux échangeant de grands sourires à une foule en délire. Je plaçai mon viseur sur le cœur de l'ennemi qu'Eden m'avait désigné. J'étais prêt, mon fusil attendait de mon lâche de toutes ses forces.
Le moment se présenta.
Je concentrai l'entièreté de mon mana dans la paume de ma main qui venait d'effleurer la crosse. Puis d'un seul coup, le mécanisme lâcha, aspirant par le cristal l'entièreté de ma puissance.
Aucun bruit, juste une aspiration.
La balle brûlante fendit le ciel pour arriver dans le même battement de cœur dans le cœur de sa cible.