Chapitre 58
Eden cherchait un prétexte pour me faire respirer loin de Ten. Il fouilla sous la table principale et ramassa des écrits.
Les plans crissaient sous mon bras, roulés dans un tube de cuir qu'Eden m'avait tendu sans un mot de trop.
« Porte-les à l'ingénieur du cristal, il saura quoi en faire. »
Une mission de messager, presque dérisoire comparée à ce que nous préparions en secret.
Le camp bruissait de son activité coutumière, forgerons et éclaireurs se croisant dans une danse indifférente à ma présence. C'est alors qu'une silhouette se dressa devant moi, bras croisés, un sourcil interrogateur haussé.
« Halte. Je ne t'ai jamais vu ici. »
Émilie, je la reconnus immédiatement, je masquai ma réalité derrière une neutralité étudiée. Son corps, tel le serpent avec sa proie, venait s'enrouler autour de moi.
« Je suis aux ordres du guide, Eden. »
Elle me scruta encore, avant qu'un sourire crispé ne vînt détendre son visage. Je crus un instant qu'elle avait percé de ses yeux de félins mon masque. Elle commençait à lâcher sa proie. Son nouage se déserrait comme par désintérêt.
« Aux ordres… hein… »
Elle huma l'air, et je sentis son regard s'attarder sur mon aura une seconde de trop. La graine, malgré mes efforts, laissait s'échapper sa nature, un parfum démoniaque que je ne contrôlais qu'à moitié. Elle ne dit rien de plus, se contentant d'un sourire énigmatique avant de tourner les talons vers la tente de mon maître.
Je repris ma route, le cœur encore lourd de cette rencontre manquée, comme les autres de cette journée au soleil doré.
L'ingénieur m'accueillit dans son atelier encombré de rouages et de fragments de cristal suspendus par des fils presque invisibles. Je lui tendis le tube de cuir.
« Enfin ! Voilà qui va nous simplifier la tâche. »
Il déroula fébrilement les plans, ses yeux courant sur les schémas avec une avidité d'enfant. C'est à ce moment précis qu'une douleur sourde me traversa la poitrine, comme une lame chauffée à blanc plantée entre mes côtes. Je vacillai, une main plaquée contre mon torse.
« Tu devrais t'asseoir, jeune homme. Tes poignets pâles comme un linge, tu fais partie des héros, toi aussi… »
Je m'exécutai, la graine en moi pulsant comme un second cœur affolé. L'ingénieur, sans se départir de son enthousiasme, entreprit de m'expliquer le fonctionnement du bouclier tandis que je reprenais mon souffle, les strates de mana entrelacées, la résonance cristalline qu'Eden avait su démultiplier là où tous les autres mages avant lui avaient échoué. Son génie avait traversé les mondes.
« Votre maître est le futur, tu sais. Personne n'avait jamais pensé à superposer les fréquences ainsi. »
Ma graine de démon avait fini de me tourmenter. Je le remerciai et repris le chemin de la tente d'Eden, le pas plus assuré.
En soulevant la toile, je surpris Ten et Émilie penchés vers Eden, leurs voix basses s'interrompant net à mon entrée. Un silence trop parfait pour être innocent flotta un instant, avant qu'Eden ne reprenne la parole comme si de rien n'était, changeant abruptement de sujet. Je ne posai aucune question. Je n'en avais pas le droit. J'ai l'impression de connaitre déjà le vrai sujet, le mensonge.
Avec Eden, c'était étrange, j'avais la sensation d'être du bon côté de la balance.
Deux semaines s'écoulèrent ainsi, rythmées par des escarmouches sans vainqueur. Le front semblait figé dans une trêve tacite, les deux camps s'observant sans qu'aucun ne cède de terrain.
Eden m'avait forgé des cartouches spéciales pour l'assassinat du dieu. J'avais la stricte interdiction de les prendre à mains nues, elles pourraient me détruire la main. Je devais avoir au moins des gants en cuir pour les séparer de mon mana. Les balles étaient faites d'un mélange concentré dévorant le mana comme les barreaux de la prison de l'épée blanche.
Si je touchais un dieu, cela ne le tuerait pas, mais la blessure et l'absorption de sa puissance le draineraient et permettraient à Eden de l'achever.
Chaque jour, je m'entraînais sur des cibles mobiles à longue distance, recadrant et accélérant par-dessus le mur du son le tir à l'aide de mon mana. Eden voulait que j'en utilise le moins possible pour que la surprise vienne clouer le spectacle comme il aimait dire.
Un matin plus froid que les autres, vint l'ordre impérial : Eden devait rejoindre le flanc nord, où les lignes irmséliennes venaient de céder dans un fracas silencieux. Les troupes ennemies avaient avancé jusqu'au gouffre du silence, cet abîme qui laissait un petit courant couler en son fond que seul un pont grand et solide enjambait, reliant deux mondes.
Alors que nous venions juste de nous installer et que le soleil commençait à s'écraser sur le territoire d'Irmin, le ministre apparut de l'autre côté du pont, armé. Il avançait lentement avec un calme qui préparait à la tempête. Derrière lui, tous les soldats et les mages étaient prêts.
C'était la dernière offensive.
Je courus prévenir Eden et les autres supérieurs.
Eden avait ressenti la présence de l'ennemi à nos portes et sans que je l'avertisse, il savait.
Eden se leva de son siège de chef, une dorure éclatante se répandant sur son torse comme une seconde peau. Une couronne de laurier vint reposer sur sa tête. Je le regardai s'armer de ce calme olympien qui ne le quittait jamais, cette assurance qui frôlait l'arrogance sans jamais y sombrer.
Il était juste divin.
Il sortit de la tente. Je voulus le suivre, mais sa main se posa sur mon épaule, ferme et sans appel.
« Reste. »
Un seul mot, mais lourd comme une sentence. Dehors, son collègue nécromancien l'attendait déjà, le visage grave sous sa capuche.
« Si tu tombes, je prendrai ta place. »
Eden ne répondit pas, se contentant d'un signe de tête presque imperceptible, et avança seul vers le gouffre.
Laura, Ten et Takeo étaient prêts au combat et voulaient l'accompagner sur le pont, mais ils savaient que cet affrontement ne serait pas humain.
Le ministre envoya une onde de choc dans la structure, un défi imposé à Eden. L'édifice craquait maintenant sous les pieds des deux capitaines qui ne semblaient point en tenir compte. Eden et le ministre parlaient un autre langage, celui du pouvoir.
Le pont centenaire s'effondra dans un vacarme de pierre broyée et pourtant, il continua d'avancer, flottant au-dessus du vide comme si la gravité elle-même hésitait à le réclamer. De l'autre côté, le ministre ennemi s'avança à son tour, foulant l'air raréfié avec la même désinvolture surnaturelle. Leurs silhouettes se rejoignirent au-dessus de l'abîme, suspendues entre deux mondes. Il me donnait l'impression qu'ils transcendaient ce monde.
Je ne pouvais entendre leurs paroles, mais je devinais, à la gestuelle du ministre, une proposition. Une main tendue, presque conciliante. Eden resta de marbre, indéchiffrable comme toujours, avant de faire glisser dans sa main, l'arme suprême, le bâton d'Irmin hors de son fourreau tissé de runes.
Je sentis le ministre se figer. Il avait devant lui le vrai porteur.
En réponse, il sortit… mon traumatisme… l'épée maudite de son roi.
Mon sang se glaça. S'il dégainait cette arme, c'est qu'il s'apprêtait à en payer le prix.
Je ne réfléchis pas. Mes doigts trouvèrent la crosse froide du fusil dissimulé dans mon dos, ce secret que nous portions comme un pacte silencieux. Eden ne pouvait pas subir mon sort. Je me devais de le protéger de cette funeste malédiction.
Une fraction de seconde, c'est le temps que je revis le marbre du palais royal couvert de mon sang avec devant moi l'épée qui m'avait tout volé.
Je sortis une cartouche et la pris à main nue, brulant ma peau. La cartouche prête, j'appuyai sur la détente, décidé. Je n'avais encore fini de charger le tir de ma puissance que l'imminence du temps pressait contre moi le poids de l'échec.
Le temps se figea l'espace d'une respiration puis je tirai.
La détonation déchira le silence du gouffre, étrangère à ce monde de sortilèges et de flèches, sacrilège de métal et de poudre au milieu des dieux. Le ministre s'effondra, son corps basculant dans le vide sans un cri, avalé par les ténèbres du gouffre.
Sans bâton d'Irmin, je l'avais vaincu.
Un instant suspendu, puis Eden leva les bras. La pierre répondit à son appel, jaillissant du néant en un pont immense, massif, éternel, une cicatrice de granit reliant à nouveau les deux rives. Son armée s'y engouffra dans un tonnerre de bottes et d'acier, déferlant vers l'épée blanche comme une marée que rien ne pouvait plus contenir.
Je me joins à la charge. L'épée blanche se déchirait en pleine fuite, sans chef.
Eden se tourna vers moi. Dans son regard, deux vérités se disputaient l'espace d'une seconde : la fierté brute de celui qu'on vient de sauver, et la colère froide de celui dont on a bafoué l'ordre.
« Tu n'avais pas à faire cela, c'était à moi de régler cette guerre. »
Un silence. Puis, presque malgré lui :
« Merci. »