Chapitre 57
Il était là, posé devant moi, un genou sur l'autre, affûtant un katana avec une petite pierre. Mon ancien ami ne m'avait même pas remarqué, j'étais invisible à ses yeux. Le masque d'Eden m'aidait à disparaitre derrière l'anonymat. Takeo avait un sourire pointé sur le possesseur du palais . Il le serra dans ses bras et s'exclama.
« On s’est fait un sang d’encre pour toi. Quand Laura m'a averti que tu avais pris en chasse personnellement les saboteurs, je me suis fait du souci. Je connais ta force mais je n'ai pu m'empêcher d'avoir un point au ventre le temps de ton absence. Heureusement, tu es là. »
Takeo s'inquiétait réellement pour Eden, ils étaient plus proches que je ne me le rappelais. Takeo me scruta un instant. Mon souffle se coupa. Puis ses yeux retournèrent sur Eden et ma respiration reprit son rythme.
« Les risques étaient calculés et je ne pouvais laisser un avantage détruit sans chasser les saboteurs. »
« Je vois que tu as enfin accepté une garde personnelle. »
Il me pointa du doigt. Eden répondit par un simple mensonge :
« Non, mais c'est un ordre qui vient d'au-dessus. Ignore sa présence et fais-moi un débrief de l'état des réserves encore présentes. »
« On est presque à sec, tout a brûlé. On a envoyé une requête à la garnison supérieure pour avoir des vivres supplémentaires. Il faudra atteindre deux-trois jours. »
Eden regardait le sol, il était embêté par les conséquences de mes actes, j'avais honte. Il ne laissait émaner aucune haine à mon encontre. Il s'assit à côté de Takeo, nous le regardions en silence. Soudainement, il claqua ses mains contre ses cuisses et s'exclama :
« Takeo, on se revoit ce soir, j'ai du pain sur la planche ! »
Il se releva, serra la main de Takeo et me toucha l'épaule. Mon ami franchit le seuil de la porte, je le suivis.
Le campement grouillait. Le sol poussiéreux ne pouvait jamais se reposer. Devant la tente d'Eden se tenaient deux gardes.
Eden m'invita à rentrer dans sa tente puis il m'indiqua qu'il avait une surprise pour moi. C'était un endroit assez modeste, il y avait un lit, un atelier avec des manuscrits. et un coffre. Il désigna dans le fond de la pièce un coffre en bois de pin. Je l'ouvris et ramassai l'objet emballé dans un tissu. Il était élancé comme un bâton de magie mais un peu trop lourd pour en être un. J'écartai les parchemins et le posai sur l'atelier d'Eden.
« Pourquoi garder des parchemins dans la réalité et non dans ton palais ? »
« La réalité est plus sûre pour certains documents que ma dimension. »
Je ne comprenais pas ce qu'il insinuait. Je déballai l'instrument de son tissu.
L'objet était long, fait d'un bois sombre renforcé de bandes d'acier brut. Un étrange tube creux courait jusqu'à son extrémité, tandis qu'une poignée et une petite pièce courbée semblaient attendre une main et une épaule. Aucune corde, aucune lame, juste un petit cristal pour canaliser la puissance. Juste un mécanisme de métal finement ajusté et une cavité où l'inventeur glissa une petite capsule gravée de runes. L'arme qui rend tous les hommes mortels et meurtriers si facilement.
« Les mages lancent des sorts. Les archers tirent des flèches. Voici quelque chose de plus rapide et surement plus précis. »
J'avais devant moi un fusil. Eden venait de ramener l'arme moderne dans cette fantaisie. Cette arme n'avait rien de divin, pourtant le mot ordinaire ne lui convenait pas.
« Cela sera ta nouvelle arme. Ça sera notre petit secret. »
« Pourquoi un secret ? »
« Mon bourreau ne doit pas savoir la surprise que nous lui préparons. Accepterais-tu d'être mon arme pour cette dernière mission ?»
Eden planifiait la chute d'une divinité. Ce monde l'avait changé sans qu'il se perde. Je ne savais pas si je pouvais en dire autant. Il n'avait jamais agi sous le coup de l'émotion, pas la moindre colère ne s'émanait de lui et je savais maintenant, il n'était point l'élu de la sagesse pour rien.
« Tu as toujours été là pour moi dans l'ancien monde, je serai toujours là pour toi dans celui-ci. »
« Non, cela sera la dernière fois, une seule balle suffira. »
Il semblait si confiant à l'idée de défier un dieu. Pour la première fois, je doutais, même avec la graine qui sommeille en mon torse.
« Pourquoi ne pas accomplir cette tâche personnellement ? Ta puissance est écrasante. »
« Le roi me connait et remarquera ma disparition et ma tentative. Alors qu'un total inconnu, il n'y prêtera guère attention. D'autant qu'il me manque un élément primordial. »
« Quoi donc ? »
« Une source catalysante, j'ai remarqué que certains de notre groupe, dont toi, auraient un catalyseur enfoui en eux qui leur permet de libérer instantanément l'entièreté du mana. »
Je ne comprenais pas tout. Eden ramassa certains parchemins sur son établi. Il avait lu en moi comme à son habitude.
Il me tendit sa tendre main que je n'hésitai point à serrer. Eden remballa dans son tissu l'arme et me la brandit.
C'est alors qu'une odeur familière fit irruption dans la tente. C'était celle d'un ancien camarade de ma classe, lui aussi. Ten était entré derrière moi. Je me retournai et me déplaçai vers l'entrée dans la pièce pendant que Ten s'avançait vers Eden.
« Eden, certains soldats attendent tes ordres, devons-nous reporter l'opération de sabotage sur les camps ennemis ? »
Il n'avait pas changé, facilement reconnaissable par sa posture nonchalante. Il avait gagné une petite aura de cendre qui se confondait à l'air sec. C'est comme s'il brûlait de l'intérieur en permanence.
« L'action a déjà été menée. »
Eden faisait comme si je n'étais pas là. J'avais rangé l'arme à feu dans mon dos tel un bâton de magie. Ten avait quant à lui un arc dans son dos et un carquois à la hanche.
« Quand ? »
« Lors de ma poursuite des saboteurs. »
Ten ne réagit presque pas, juste un petit soupir, comme si c'était habituel.
« Ah… d'ailleurs, c'est qui lui ? »
Eden me lança un petit regard. Le mensonge allait continuer.
« Mon garde personnel envoyé par l'empereur. »
« Il semble pourtant bien plus faible que toi. Je ferai sûrement un meilleur garde du corps. »
Ten est confiant, ses bras balancent dans l'air. Il a un bracelet doré à son poignet droit. Sa peau avait foncé au soleil et un teint légèrement mat.
« Je ne pense pas que l'empereur me cherche réellement un protecteur… »